À l’appel de plusieurs syndicats, plus de 700 manifestants ont marché hier à Strasbourg pour réclamer une hausse des salaires. Le manque de moyens dans les services publics, ainsi que l’absence d’augmentation de salaires face à l’inflation étaient au cœur de revendications. Étudiants, professeurs, AESH, retraités, vacataires, employés du secteur public… Tous se sont rassemblés en plusieurs cortèges. Reportage.


Après le rapport OXFAM du 16 janvier, la colère se ressent : durant 19 mois de pandémie, la fortune des milliardaires a plus augmenté qu’en 10 ans. Comme l’indique ce rapport, 7 millions de personnes ont besoin de l’aide alimentaire en France et 4 millions de Français supplémentaires sont devenus vulnérables pendant la crise. Des conclusions souvent citées par les manifestants hier, qui estiment incohérentes et injustes les injonctions permanentes à « faire des efforts » et « se serrer la ceinture ».


Une revendication principale : la hausse générale des rémunérations




« Que ce soient les salaires, les indemnités ou les retraites, il faut augmenter les rémunérations » estime Jules. Alain complète : « Nous voulons que les salaires augmentent, pour qu’ils soient en adéquation avec le prix de l’essence, du gaz, de l’électricité… ». Pour Esther, la prime de 100 euros de la fin d’année 2021 n’aide personne : « Ça fait dix ans que les salaires n’ont pas augmenté et pendant ce temps, l’inflation grimpe. Nous demandons un SMIC de 1700 euros » explique-t-elle. « 100 euros, ça ne couvre rien, certaines personnes qui travaillent n’ont même plus les moyens de se chauffer correctement ».

Selon elle, une telle revalorisation est possible : « Le patronat n’a jamais été aussi riche, j’aimerais juste plus de justice ». Marie-Odile, retraitée, est là pour montrer sa solidarité : « Il serait judicieux d’augmenter les salaires, et de réduire les taxes sur l’essence par exemple. Même si moi, je m’estime chanceuse, je vois bien que c’est de plus en plus difficile pour les gens qui travaillent » regrette-t-elle.

Martin et Mohamed, étudiants. © CB / Pokaa

Les étudiants aussi sont présents. Mohamed, 18 ans, ressent la précarité grandissante dans son entourage : « Il suffisait de regarder les files d’attente pour les repas à 1 euro, ou le nombre de personnes qui ont perdu leurs jobs étudiants à cause du Covid ». Pour lui, il est essentiel de créer un statut d’étudiant salarié. Pour Esther aussi, « la précarité des jeunes est trop grande, il faut faire quelque chose ». Cédric, de son côté, est en stage : « je suis payé 3,90 euros par heure, alors que je fais le travail d’un salarié ». Si le jeune homme n’est pas inquiet, c’est parce qu’il habite chez ses parents. « Je ne sais pas comment je ferais si je devais payer un loyer ».

Audrey est maîtresse des écoles : « J’ai un BAC+5 et une classe à triple niveau, 11 ans d’ancienneté et je gagne moins de 2000 euros par mois ». En cause, la gelée du point d’indice. Pour les fonctionnaires, ce dernier est supposé revaloriser leurs revenus, en fonction de l’inflation. S’il n’a pas du tout évolué entre 2010 et 2016, il a gagné 0,6% en 2017 – et est gelé depuis.

Esther, militante syndicale Solidarité. © CB / Pokaa


Ludovic, lui, est AESH en CDI depuis 2015 et regrette de ne pas avoir droit à la prime REP+ : « C’est une prime dans les réseaux d’éducation prioritaire, mais ni moi, ni les AED ni les psychologues n’y avons droit », explique-t-il. En cause, selon les réponses du ministère à ses questions, la précarité de son statut. « Ça représente environ 400 euros par mois quand même« . Certains de ses collègues qui touchent cette prime ont créé une cagnotte, qui redistribue à ceux qui sont comme Ludovic l’équivalent de 220 euros, deux fois par an.

Autre profession grandement représentée ce jeudi : l’animation. Sarah est salariée, mais « on est toujours en sous-effectif, il faudrait qu’on soit payés au moins 100 à 200 euros de plus par mois pour que ça soit à la hauteur de notre investissement » estime-t-elle. Pour Jean-Luc, salarié également, ses semaines de 30 heures lui rapportent 800 euros mensuels : « Mes heures de travail ne sont pas constantes, à cause des vacances scolaires, donc ma rémunération est lissée à l’année ».

© CB / Pokaa

Des conditions de travail devenues insupportables




Après un accident de travail, Noria, femme de ménage, a été licenciée. « Je suis malade et au chômage depuis, je me suis éreintée au travail, et tout ça pour quoi ? ». Outre le fait de vouloir un salaire plus élevé, Noria aimerait que les violences du monde du travail, qu’elle a vécu et que ses collègues vivent chaque jour, cessent. Jules complète : « J’ai deux camarades qui enchaînent les dépressions et les jobs dans la restauration, ce n’est plus tenable ». Et selon lui, le mal-être est présent dans beaucoup de professions, où les travailleurs n’en peuvent plus – l’animation, l’éducation, la santé notamment. « C’est épuisant de travailler correctement sans se tuer soi, ses collègues, ou la planète » estime-t-il.

Elisabeth, comité Louise Michelle de l’organisation Femmes Égalité. © CB / Pokaa

« Je n’ai jamais vu autant de professeurs, tout juste arrivés dans l’éducation nationale, démissionner ou se réorienter », poursuit Isabelle. « On attaque notre métier en nous en demandant toujours plus, sans nous proposer de nous payer plus ». Audrey précise : « Si je tombe malade, il n’y a aucun remplaçant dans ma circonscription pour faire classe à ma place, ce n’est pas normal ». Et si la création de 3300 postes de contractuels a été promise par Jean-Michel Blanquer, « nous voulons qu’il embauche plus de fonctionnaires, pas des personnes qui auront un statut précaire » assène Isabelle. « C’est comme si n’importe qui pouvait faire notre travail, alors que c’est un emploi qualifié et qui demande un savoir-faire » conclut Audrey.

Pour Strasbourg Animation en Lutte, les contrats précaires sont à la source du mal-être du secteur. « Les vacataires, si on ne les appelle pas, ils ne sont pas payés » déplore Jean-Luc. « Et lorsque tu as un contrat d’engagement éducatif, ta rémunération est de 32 euros nets par jour lorsque tu as le BAFA, c’est trop peu, il faudrait des contrats salariés ». Le nombre d’enfants à charge par animateur est également soulevé : « Il faut une personne pour 14 enfants de moins de six ans, ou une pour 18 jeunes de plus de 6 ans dans le périscolaire. C’est très fatiguant. » explique Sarah.


Ludovic, AESH. © CB / Pokaa


Un sentiment d’injustice partagé




« On ne se sent ni écoutés, ni valorisés » regrette Arnaud. Un sentiment partagé par beaucoup de manifestants. Ambre étudie en médecine : « Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, nous rapportons de l’argent au gouvernement en travaillant à l’hôpital, alors je suis ici pour la sauvegarde de l’université gratuite ». Amy a peur, « peur des extrêmes qui nous guettent, et des atteintes à la liberté d’expression, alors que nous voulons juste être solidaires ».

Élisabeth, elle, est là pour porter la voix des femmes : « Nous occupons souvent des postes précaires, avec des contrats précaires, et ça suffit ». Pour elle, la gestion du service public fragilise et les bénéficiaires et les travailleurs – souvent féminines. « Ça fait dix ans qu’on essaye de combattre l’invisibilité des femmes qui travaillent, et ça n’est pas encore pris en compte », s’agace-t-elle.

« Après la manifestation des enseignants du 13 janvier, des promesses sans date et sans chiffre ont été faites : on minimise mes revendications, on me demande de ne rien dire, et on me dit de faire des efforts » résume Arnaud. « C’est toujours à nous de nous sacrifier, et ça suffit ».

© CB / Pokaa

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