Certaines encres de tatouage devraient être interdites dans toute l’Union Européenne à partir du mois de janvier 2022, puis dès janvier 2023 pour certains pigments. Une pique qui ne passe pas pour de nombreux tatoueurs et tatoueuses strasbourgeois.


Ça fait un moment qu’ils en parlent mais je ne pensais pas que ça passerait.” Comme beaucoup, Seb, de chez Two Aces Tattoo, préfère ne pas trop y penser. Tout commence en 2015. La Commission européenne demande à l’ECHA (l’agence européenne des produits chimiques), d’évaluer les risques pour la santé des substances chimiques contenues dans les encres de tatouage et le maquillage permanent. L’ECHA en conclut que  » les encres de tatouage et le maquillage permanent sont un mélange de plusieurs produits chimiques. Ceux-ci peuvent contenir des substances dangereuses qui provoquent des allergies cutanées et d’autres effets plus graves sur la santé, comme des mutations génétiques et des cancers. » L’organisme affirme également qu’ « il existe également un risque d’exposition à long terme aux ingrédients potentiellement dangereux.« 

Résultat en décembre 2020 : la Commission européenne valide la restriction de l’utilisation de certaines encres. À compter du 4 janvier 2022, de nouvelles règles s’appliqueront donc. Et d’autres devraient suivre en janvier 2023 (notamment concernant le Pigment Blue 15:3 et le Pigment Green 7).


« Ces pigments constituent la majeure partie de la palette pigmentaire des grandes marques les plus diffusées en Europe« 


Le Syndicat national des artistes tatoueurs a rapidement réagit et regrette : « Outre le bleu et le vert dont l’interdiction est reportée à 2023, 25 autres pigments (notamment plusieurs rouge, orange, et jaune) sont interdits par le Règlement européen. Ces pigments constituent la majeure partie de la palette pigmentaire des grandes marques les plus diffusées en Europe« . Et d’ajouter : « À ce jour, aucune encre sur le marché européen ne serait conforme à ce nouveau règlement. Ainsi, toute encre achetée en septembre 2021 serait légalement inutilisable en Europe à compter de janvier 2022. »

Le syndicat reconnaît toutefois : « La limitation de plusieurs substances est un principe positif en soi, mais les différents experts (chimistes, fabricants, analystes, etc.) sont tous d’accord sur le fait que les seuils sont globalement trop bas, à la fois en termes de cohérence (aucun argument technique propre au tatouage) et de contrôle« .

© Pokaa


Le flou chez les artistes tatoueurs

En attendant, de nombreux professionnels restent dans le flou à Strasbourg. Comment la mesure sera-t-elle appliquée ? “Actuellement, on commence à booker pour le début d’année prochaine. Quand les gens appellent je leur dis qu’il y a un risque qu’on ne puisse pas faire de couleur”, constate Morgane Mangetesmortsky du Petit atelier de dermographie, au style de tatouages coloré. “Les clients sont paniqués et prennent des rencards les uns après les autres”, poursuit-elle. Et Lydiane, l’une de ses amies tatoueuse d’ajouter : “Quelqu’un qui fait un full bras ou un full dos, il est bien emmerdé, parce qu’il doit utiliser les mêmes couleurs”. Alors pour l’instant, les tatoueurs et tatoueuses attendent, en évitant de trop y penser. “On fait la politique de l’autruche”, reconnaît Morgane. 

De la bouche des professionnels croisés sur notre route, ce sont toujours les mêmes mots qui s’échappent. “Je trouve ça aberrant. Si encore il y avait des cas concrets, en disant tel pigment fait telle réaction, je comprendrais, mais là c’est l’incompréhension”, affirme Kévin, tatoueur chez Jessyink Tattoo.Je suis dépitée de me dire qu’ils continuent de vendre des clopes alors que c’est avéré que ça donne le cancer et que là, ce ne sont que des suspicions et on nous interdit les produits”, témoigne Morgane. “Je voudrais qu’il y ait des tests qui soient faits, que ce ne soient pas juste des suspicions, qu’on nous prouve que tel ou tel pigment est dangereux. Et qu’on retire aussi d’autres produits du marché, ce qui serait juste. Mais c’est utopiste”, poursuit l’artiste.

Sasha, derrière la vitrine de son nouveau shop Pour la vie, n’en pense pas moins. “Je me sens un peu sali, vous êtes en train de me dire que ça fait 27 ans que je tue des gens ? C’est quoi les chiffres ? Combien de personnes le tatouage tue par an ?  Je ne me sens pas concerné, je n’ai pas de sang sur les mains.” Plus encore, évoquant certains produits considérés comme dangereux mais autorisés à la vente, il ajoute : « Le tatouage c’est réservé à des adultes, donc je pense qu’on prend ses responsabilités si on veut se faire tatouer. Tu peux acheter d’autres produits dont la toxicité est avérée !”, déclare-t-il. “Je ne fais pas de victimisation mais il y a quand même une espèce de bienpensance, de puritanisme qui combat le tatouage. Je pense qu’il y a un espèce de conservatisme qui n’a pas envie de voir une population de gens remplis de tatouages, pour moi, c’est une excuse”, affirme-t-il.

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Tout ce que ça va faire, c’est pousser les clients chez les scratcheurs, qui ne sont pas déclarés« 

Pour Seb, cette décision pourrait inciter certains clients à se mettre en danger. “Tout ce que ça va faire, c’est pousser les clients chez les scratcheurs, qui ne sont pas déclarés, anticipe-t-il. Sur internet tu as des kits avec du plomb et je ne sais pas trop quoi comme merdes dans les encres, que les scratcheurs pourront utiliser.” Et d’ajouter  : “C’est dommage parce que nous, les tatoueurs, ça fait quelques années qu’on est dans une démarche de professionnalisation de notre métier, de tout faire carré. Et les encres ne sont plus les mêmes qu’avant, il y a des tests.” Le passage de l’interdiction pourrait alors, selon lui, conduire certains à sortir du cadre de la légalité. “Il y en a qui vont dire, je vais me remettre dans un appart, je vais arrêter de me déclarer et refaire mon taff comme à l’époque où c’était interdit”. Une crainte évoquée par de nombreux professionnels. “Peut-être que l’ensemble des tatoueurs européens devraient être dissidents à cette loi”, songe alors Sacha. 

Kévin, lui, craint également une perte de confiance de la part des clients. “Même si cette loi ne passait pas ou était modifiée, il risque d’y avoir une perte de confiance des clients qui pourront avoir ce sentiment de risquer quelque chose. Pourtant, on s’efforce de suivre au maximum les normes et d’utiliser les bons produits. C’est d’autant plus triste que ça arrive après le Covid et des mois de fermeture”, regrette-t-il. 

© Mathilde Piaud pour Pokaa


La résignation et l’attente


Morgane semble quant à elle s’être résignée : “ La couleur c’est ma vie, renoncer à la couleur c’est renoncer à une partie de mon âme. Mais ma force dans la vie ce n’est pas de me battre, c’est de m’adapter alors je me prépare à tatouer en noir, je commence à dessiner en m’imaginant les choses autrement, moins colorées, je n’ai pas la force de lutter. Je ferai des formations mais mon style en noir et gris est tellement moins bien que des gens qui développent du noir et gris depuis dix ans, ça me fait un peu peur”. 

Kévin aussi commence à y penser. “J’aime tatouer, donc s’il faut tatouer en noir et gris je le ferai mais je trouve ça aberrant”, témoigne-t-il affirmant avoir peur de perdre sa clientèle. Et de finir sur une note d’optimisme : “Peut-être que les fabricants vont sortir de nouvelles encres, avec les bons taux. J’ai bon espoir qu’ils proposent quelque chose”, affirme le tatoueur, comme pour vouloir se rassurer. 

En attendant l’application des nouvelles mesures, une pétition a été lancée sur le site du Parlement Européen, pour “le maintien de différents pigments”. Elle atteint à ce jour plus de 126 000 signatures, mais pour les tatoueurs et tatoueuses rencontrés à Strasbourg, l’espoir est mince. Malgré tout, les pétitionnaires sont invités en décembre 2021 « pour s’exprimer de nouveau en session plénière au Parlement européen« , fait savoir le SNAT.

© Mathilde Piaud pour Pokaa

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