Clément* est modérateur de commentaires sur une plateforme de visionnage de vidéos. Pendant une dizaine d’heures par semaine, il évalue si et comment les messages des internautes nuisent à la communauté, grâce à une liste de critères. En obtenant cet emploi à l’issue d’un processus de recrutement sélectif, l’étudiant strasbourgeois n’avait pas conscience du déferlement de violence auquel il allait devoir faire face.


Plusieurs heures par semaine, Clément* épluche les commentaires postés sur une célèbre plateforme de visionnage de vidéos. L’étudiant de 20 ans est modérateur pour un GAFAM – (nom donné aux géants du  web pour Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft ndlr.) Il ne peut pas mentionner le nom du site sur lequel il intervient : C’est confidentiel, je n’ai pas le droit de parler directement de l’entreprise, c’est marqué dans mon contrat.” Une entreprise par laquelle il n’est pas engagé directement mais qui fait appel à un sous-traitant. 

Je dois dire si et comment un commentaire nuit à la communauté”, résume Clément. Il s’agit ainsi d’établir si les commentaires postés respectent les règles que l’on accepte tous en allant sur le site et si ce n’est pas le cas, d’en désigner la raison. “Ça peut être des incitations à la haine ou des commentaires racistes, homophobes, insultants, à caractère porno, ou même simplement des spams. J’ai une liste d’une dizaine de critères et je dois cocher le bon pour que le commentaire soit ensuite supprimé.

© Martin Lelièvre


Un commentaire toutes les 5 secondes

C’est en cherchant un job étudiant au moment du premier confinement, l’année dernière, que Clément est tombé sur cette offre d’emploi. Après avoir postulé, il a dû traverser un processus de recrutement strict. « Ça se déroule sur deux semaines, explique le modérateur. Il y a d’abord un examen théorique où il faut lire un livre de 150 pages en anglais puis, il y a un test sous forme de vrai/faux, avec environ 200 questions. Il ne faut pas faire plus de cinq erreurs. La deuxième semaine c’est un examen pratique avec des mises en situation et ils évaluent ta façon de faire. Le tout en ligne. C’est un concept de recrutement assez dur.« 

Clément consacre une dizaine d’heures par semaine à son job, principalement le soir, en rentrant de la fac d’éco gestion. Il doit travailler entre 10 et 25 heures par semaine, mais lissées sur le mois, ce qui lui permet d’organiser son temps de travail comme il le souhaite suivant les semaines. “Je me connecte sur la plateforme quand je suis disponible et ils me donnent une liste de tâches. Je calcule moi-même mon temps. Je traite un commentaire en cinq secondes environ”, détaille l’étudiant. “Et c’est bien payé, je touche environ 15€ brut de l’heure”, ajoute Clément qui trouve, malgré tout, le travail souvent compliqué.

Ce qu’il y a de difficile, c’est déjà qu’il faut passer outre ses convictions personnelles et être le plus objectif possible”, détaille-t-il. Surtout, Clément est confronté chaque jour à un déferlement de haine, parfois difficile à supporter. 

© Maksym Toussaint / Pokaa


« Les plus violents je ne les oublie pas »

Selon Clément, « énormément de commentaires sont haineux, beaucoup se croient tout permis sur internet. Ils sont anonymes, se sentent tous puissants. Il existe un sentiment d’impunité je pense, les gens n’ont même pas conscience de la portée de leurs paroles. »

Et d’ajouter : « Il y a beaucoup de menaces aussi, envers des personnes connues. On voit la véritable nature humaine, ce n’est que violence et harcèlement. C’est un défouloir moderne« , déplore Clément. « Maintenant je suis habitué, je passe à autre chose, mais au début, psychologiquement c’était compliqué. Je ne m’attendais pas à voir tout ça. »

Certains commentaires sont plus difficiles que d’autres. “Il y a des commentaires que je n’oublie pas, les plus violents. Le plus dur ce sont ceux sur les viols d’enfants.” Pour surpasser d’éventuels traumatismes, les modérateurs comme Clément ont accès à une aide psychologique. “Il y a un numéro gratuit, joignable en permanence. Si on a vu quelque chose de choquant, on peut appeler. De mon côté, j’ai toujours su faire la part des choses, mais je trouve ça pas mal qu’ils le mettent en place.

Aujourd’hui, Clément est surtout lassé de ce travail “à la chaîne”. “Je vais essayer de faire ça encore un an, le temps de terminer ma licence, mais après j’arrêterai. Je commence à saturer”, conclut-il.

*Le prénom a été modifié.

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