Je me suis retrouvé saisi au revers de la veste par ce type que je connaissais à peine. Il était loquace, avide de sensations, d’extraordinaire, haletant, prêt à tout pour faire entendre le son de sa voix et poser la tête de sa bouche sur une épaule empathique, dont la seule fonction consisterait à prêter l’oreille sans être contraint de répondre, de rétorquer, d’argumenter, de se justifier.
 
Cet indiscret tenace monopolisait le quai de l’arrêt de tram de la Place de l’Homme de fer, prenant en otage le peu d’énergie matinale que je tentais de conserver pour ne pas prendre une décision à la hâte sous le coup de la fatigue, comme gifler mon nouveau chef de projet tout juste sorti d’une école de commerce ou partir chercher un paquet de cigarettes au bureau de tabac et ne jamais revenir.

J’aimerais avoir le cran de Jim Carrey dans « Menteur, menteur » et pendant une journée entière, n’avoir d’autres choix que de dire la vérité à mes interlocuteurs. Balancer une évidence à cet inconnu qui me tient la jambe depuis presque vingt minutes alors que j’attends le tram A à destination de la Meinau comme le messie (pas Lionel, l’autre), lui couperait l’herbe sous les pieds par un élan de franchise nouveau, un second souffle, par ce pouvoir de m’exprimer sans filtre même lorsque la situation ne l’exige pas. À la place, je choisis de me taire et de me lover dans les bras du silence encore une fois, bercé par la cadence de sa respiration muette, dans un semi-coma protecteur, une bulle imperméable entre moi et le monde des bavards, un spleen réconfortant et tiède.

Je suis né pour écouter les autres et c’est tout un art. Il suffit de se donner un air intéressé en opinant de temps à autre d’un signe de tête ou d’un léger murmure approbateur qui ne le relancera pas excessivement, ou en soutenant fièrement le regard afin de tenter de cacher maladroitement toute la tension intérieure de la situation, qui s’exprime par le mouvement incontrôlé de mes mains qui s’entrelacent jusqu’à en devenir presque violettes.

Qu’il éprouve le besoin de jacasser, qu’il ne puisse assouvir ce besoin sans la complicité plus ou moins forcée d’un compagnon de fortune à l’oreille endurante : voilà quelque chose que j’ai toujours eu du mal à comprendre. Cet indiscret n’a strictement rien à dire et cependant, il déverse un flot de paroles en continue, comme s’il était possédé par une furieuse démangeaison de s’exprimer, parce qu’il étouffe, il crève s’il ne parle pas.

Peu lui importe mon assentiment ou mon adhésion, il ne saurait se passer de ma présence, à laquelle il a tout de même l’amabilité de ne demander qu’une attention partielle. Être là sans vraiment être là. Il semble atteint de solitude bruyante ou d’une affection dépourvue de remède, impossible de contrôler les mouvements désordonnés de son visage, suintant les prémices d’une nouvelle variante du syndrome de Gilles de la Tourette sans insultes, sans mots crus, avec une délicatesse sans gêne, spontanée, qui lui fait penser sans le moindre doute que ses paroles tiennent le monde en haleine et qui lui donne presque un air sympathique.

Pour être honnête, j’aime les gens bavards qui n’attendent rien des autres. À la différence des bavards qui s’intéressent réellement à moi et qui attendent un échange constructif basé sur ce que l’autre vient de dire juste avant, eux se chargent toujours de cette tâche épuisante de faire la conversation à ma place, mais jusqu’à une certaine limite. Cette dernière fut franchie à 8 h 18, lorsqu’une voix robotisée informa la foule que suite à un incident, le tram était bloqué à cinq arrêts de là, stoppant par la même occasion le trafic pour une durée indéterminée.

Je me résolus à quitter l’homme en imperméable beige sans le prévenir, le laissant bouche-bée, sans lui donner la possibilité de me rattraper afin que nous fassions une partie de chemin ensemble. Un touriste allemand est déjà à sa merci alors que je m’éloigne à grandes enjambées. Le condamné ne comprend rien, traqué par les mots trop rapides d’un moulin à paroles dont la langue tourne plus vite que le vent. Je crois discerner qu’il cause de la nouvelle maire écologiste puis enchaîne avec un fait divers, celui d’un homme de 40 ans ayant percuté un poteau au volant de sa voiture, mort dans la nuit de dimanche à lundi quai Fustel-de-Coulanges, en plein centre-ville.

Je décide de ne pas prendre mon chemin habituel et de me perdre au milieu du Parc du Heyritz, entre la place Vologda et la plaine sportive où un quinquagénaire bedonnant mais motivé se lance dans une série de pompes hasardeuse. Je m’accorde une pause sur le pont flottant, assis en tailleur, flânant avant de reprendre une route trop tracée d’ici quelques minutes. Mon casque Marshall sur les oreilles, je me dois de sélectionner un titre à la hauteur de ce moment précieux. Ballaké Sissoko « Nan Sira Madi », un morceau léger, un brin mélancolique qui colle parfaitement avec mon état d’esprit actuel.

Je me sens libre l’espace d’un instant.

C’est agréable de penser que je peux me livrer en toute quiétude au plaisir de contempler quelque chose de vivant sans être sollicité à y prendre part ; tout ce que je désire maintenant, c’est rester dans un coin, environné de roseaux, de quelques vélos pressés le long du quai mais cependant solitaire, à observer avidement et lucidement un spectacle plein de vie auquel il me plaît d’être le seul à ne pas participer d’une manière active.

Un héron se pose avec sérénité à une centaine de mètres de là. Ce cher trésor argenté me fixe de ses yeux doux. Le temps s’arrête. Une kora en acacia joue le silence et l’âme de cette créature cendrée s’invite dans ma tête. Le silence conserve ce secret entre lui et moi et guérit des névroses inavouées. L’oiseau est un rayon discret traversant la rancune et le regret. Le silence descend en moi, laissant mes tripes fatiguées en PLS sur les genoux, plus fort que la parole encore, permettant au cœur plein à ras bord de se vider à l’infini. Le silence semble sans fin à rester assis sans penser, sans désir, sans mémoire, sans pression, sans douter, à écouter le vent battre la raison.

Qu’il est beau cet intermède gonflé de défaillance consumant l’agitation en de petites braises sans violence. Jenny ne doit pas être loin, armée de son Reflex, à mettre en images ces bruits silencieuxStrasbourg murmure, baragouine, marmonne, pérore, déblatère, chuchote, consulte, écorche, bafouille, déclame, bégaie, rabâche. Tout semble inerte dans ce mystère sanitaire immobile et pourtant Strasbourg n’a jamais été aussi vivante.

Photo de couverture : bruitsilencieux

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