Juste avant le couvre-feu, je suis allé faire quelques courses à La Nouvelle Douane, histoire de déguster les premières asperges de la saison et de me rendre compte que le prix au kilo de ce met délicieux commence douloureusement à s’approcher de celui de l’or. Entre les bouteilles de Riesling qui me font de l’œil, les Kouglofs qui me tendent leurs lèvres parfumées, je n’ai pas vu l’heure passer, étourdi par les senteurs de pain d’épices, tel Hänsel prêt à contacter Cofidis, la sorcière aux taux d’intérêt assassin, pour contracter un crédit à la consommation et acheter la moitié de la boutique.

Les rois du marketing appellent cela un achat compulsif. Ma grand-mère, de la stupidité. « Ventre affamé n’a point d’oreilles » qu’elle disait.

Ma carte bancaire chauffe. La caissière me donne un ticket froissé et c’est chargé comme une mule que je me retrouve Rue du Vieux-Marché-aux-Poissons, sous l’œil bienveillant d’un Dubliners fantomatique, mais à cinq minutes de la légalité et d’une amende de quatrième classe de 135 euros. Je rase les murs des Grandes arcades croisant quelques fugitifs dont les regards empathiques se perdent dans le mien.

La situation est digne d’un film en noir et blanc : la traversée de Strasbourg.

Sous l’occupation d’une armée de virus sans fusils ni uniformes, Jean Gabin, Bourvil et Louis de Funès doivent convoyer quatre valises de Meteor jusqu’au quartier de la Laiterie. La police tourne dans les rues de la capitale européenne, inspectant les trottoirs déserts, à la recherche de ceux et celles qui ne respectent pas la loi. La sueur commence à imprégner dangereusement ma chemise. Je risque d’éveiller les soupçons, me baladant sans attestation dérogatoire de circulation. Je me mets à courir, coursé par un berger allemand invisible à la gueule grande ouverte et aux dents à faire pâlir le loup du Petit Chaperon rouge. Il bave et aboie les consignes d’Olivier Véran, les yeux gonflés de sang, prêt à mordre les kamikazes épris de liberté, reniflant de sa truffe mouillée les groupes rebelles de plus de six personnes qui se réunissent pour festoyer le long des quais.

J’arrive finalement devant la porte de mon immeuble, trempé, les mains tremblantes comme si le diable cherchait à acheter mon âme. D’autres, moins chanceux, tentent de négocier avec les forces de l’ordre, prétextant une réunion qui dura plus longtemps que prévu, l’accouchement de leur femme ou l’achat in extremis d’un produit de première nécessité pour passer le week-end dans des conditions optimales : une bouteille de Picon et des Doliprane.

Chaque jour, ma conscience me dit de prendre l’escalier pour gravir les sept étages me séparant de mon appartement, mais ma paresse lui met un uppercut dans le menton et résigné, j’appuie sur le bouton de l’ascenseur qui s’approche en couinant, telle une prothèse de hanche oxydée. Au moment de rentrer, tête baissée, la voisine du dessus, dans le même état que moi, c’est-à-dire le souffle-court, chargée de provisions, et le masque en PLS sur la joue, en profite pour s’engouffrer dans ce vaisseau spatial électrique à la maintenance réalisée par un certain J.B, il y a presque deux mois de ça.

Le haricot magique se déploie lentement, affichant l’évolution de notre parcours par des pastilles blanches à chaque fois qu’un étage est franchi.

Je n’ose pas la regarder frontalement, comme à chaque fois, mais je jette un petit coup d’œil furtif pour remarquer des détails certainement anodins à ses yeux, mais qui en font une personne spéciale, ces petites choses qui perturbent les certitudes et augmentent le rythme cardiaque. Le rouge recouvrant les ongles de ses pieds. Le bracelet doré entourant son poignet. La mèche en balade le long de son cou. Son parfum. La délicatesse d’une épaule nue. Une cicatrice à peine visible sur le coude droit.

Le hasard fait parfois bien les choses.

Il nous arrive sans le prévoir de rencontrer des personnes, souvent des inconnus, qui inspire au premier regard, avant même que nous ayons pu échanger le moindre mot avec elles. Ce fut l’impression que j’eus avec cette étrangère, il y a quelques semaines. Lorsque depuis mon balcon, je vis une camionnette de location se garer en contre-bas, je ne me doutais pas que cela chamboulerait mon quotidien à ce point, empêtré dans une routine à laquelle je me perds depuis mon arrivée dans ce quartier il y presque a cinq ans.

Tram-boulot-dodo.

C’est terrible de se laisser bercer par l’habitude, cette compagne vicieuse, qui d’abord rassure, sécurise, puis qui vous oblige sans porter le moindre coup, à contempler le monde comme un poisson rouge dans un bocal exigu qui accepte de mourir à petit feu sans avoir vu l’océan.

À presque vingt-huit ans, j’enchaîne les CDD aussi bien professionnellement qu’amoureusement, et à force, les recruteurs se posent des questions sur ma stabilité émotionnelle. Je profite des variantes de l’amour via la tendresse que je trouve auprès de ma famille, mais lorsque le soir arrive, l’angoisse monte progressivement, comme si la vie n’était plus qu’un dimanche soir sans fin annonçant un lundi identique à tous les autres.

Je trouve du réconfort en grignotant du matin au soir, dévorant tout ce qui me tombe sous la main, jusqu’à finir à genoux, les doigts dans la bouche, la tête sur la cuvette des toilettes, à vomir tripes et boyaux, à me vomir moi-même, pris dans une spirale infernale jusqu’à ce qu’une autre pulsion m’envahisse et que le frigo, ce bourreau muet, me pousse à me gaver encore une fois.

Au départ, je faisais cela une fois de temps en temps, puis, au fur et à mesure, ça a augmenté. Désormais, je me fais vomir trois, quatre voire cinq fois dans la même journée. Je me réveille même la nuit. Je n’ai pas conscience que ce rituel est devenu une prison sans barreaux, une drogue vicieuse qui ne s’achète pas chez un dealer, mais au supermarché du coin, chez le pâtissier ou le fromager. Le sucre me prend dans ses bras. Le gras me borde tendrement. C’est obsessionnel.

J’absorbe tout et n’importe quoi. Je ne mâche pas ce que j’avale. Lorsque je vomis, je ne pense à rien. Je suis déconnecté du monde et après ma crise, tout doit être propre. Je ne laisse aucune trace. Je nettoie à l’eau de Javel. Je prends une douche, déterminé à ne plus recommencer, en larmes, n’arrivant plus à me voir dans un miroir, me demandant comment j’ai bien pu en arriver là, comment le petit garçon plein de rêve s’est laissé baratiner par un train-train qui arrive toujours à l’heure.

Paradoxalement, personne de mon entourage n’est au courant, puisque non, les boulimiques ne sont pas forcément obèses. Je ne prends pas un gramme, je maigris même. Je joue la comédie à chacune de nos rares rencontres, souriant, blaguant, dirigeant nos discussions, prétextant l’isolement du confinement, allant même jusqu’à réconforter ces couples que j’envie et que je déteste à la fois, lorsqu’ils me font comprendre que si je suis seul, c’est uniquement parce que je manque de volonté. Je ne juge pas par leurs caprices et j’aimerais avoir leurs pseudo-problèmes, parce qu’avoir des problèmes, au moins, c’est avoir quelque chose.

Le petit dernier qui s’est fait volé sa veste au collège – le fait de ne baiser qu’une fois toutes les deux semaines – les prochaines vacances à Rome – la révision du monospace.

Ce jour-là, donc, derrière une pile de cartons imposante, un piaf en jogging se noyant dans un sweat trop grand déchargeait une partie de sa vie, accompagnée certainement de celui qui devait être son frère, enfin je l’espérais secrètement. Toute l’après-midi, je restai là à ne rien faire, si ce n’est à contempler ses allées et venues, pariant sur son âge, sa profession et la raison de son emménagement. C’était une journée où le soleil brillait de mille feux et où les curieux jouaient aux gendarmes et aux voleurs entre deux rues, un des rares moments sans morceaux acides d’aliments entre les dents après avoir dégueulé. Une journée anodine pour beaucoup. Une journée unique pour moi, à savourer les délices d’une mystérieuse météorite visiblement prénommée Clara qui embrasait tout sur son passage. D’un pas léger à un autre, d’une machine à laver à un canapé, la nuit s’invita progressivement à ce rendez-vous imprévu puis elle s’éclipsa pour ne me laisser que des miettes de compagnie à peine perceptibles au-dessus de la tête, trottant comme une souris fragile à la recherche d’un morceau de fromage.

Au numéro deux, la lumière s’éteint subitement. Une coupure de courant. Un arrêt violent suivi d’un bruit mécanique sourd. Bloqué dans l’obscurité la plus totale avec un ange qui ne dit pas un mot. Tout ce que je n’aime habituellement pas, moi le misanthrope qui préfère passer mes soirées avec les livres plutôt qu’avec les gens. Mais ici, nos pas ont pu se rencontrer à la seconde près et je frissonne discrètement, profitant de ce moment comme si je la croisais pour la première fois, découvrant toujours des choses nouvelles, étonné par son rayonnement, agité par des flammes dont elle ne soupçonne pas l’existence.

Un sourire tendu qu’elle ne peut pas distinguer tente de la rassurer. Troublé, je me hasarde à lancer quelques mots d’une voix hésitante.

« Ne vous inquiétez pas. Ça arrive de temps en temps. D’ici cinq minutes, tout sera rentré dans l’ordre « .

Si seulement ces quelques minutes pouvaient durer une éternité. Pas pour me faire un film de ce qu’il pourrait se passer et pour fantasmer sur la situation, juste pour être à ses côtés, sentir sa présence, m’attarder sur le murmure de sa respiration, voler un instant de bonheur à la vie, me délecter d’être une attraction l’espace d’un moment. Je l’ai mérité. Il faut que les choses changent. Il faut que la folie me mette un coup de pied au cul, que je me risque à être heureux, que je croque le présent comme une pomme juteuse, empoisonnée, comme si c’était la dernière, sans regret, sans amertume, le cœur léger, de futurs souvenirs plein la tête.

J’ai la main moite et la boule au ventre, mais il faut que je me lance, parce que la vie, c’est danser au bord de l’abîme, et non vomir puis regarder Netflix. Le présent est la seule certitude, la seule étincelle sur l’île du vide et c’est là que je veux vivre dorénavant parce que les mots qu’on ne dit pas sont ceux qui font le plus de mal. J’ai l’impression que nous sommes connectés et que quelque chose se passe à travers cette intimité passagère.

Peut-être que je suis naïf et que je me trompe. Peu importe. Je crois au premier regard, au langage des corps, au vertige, à la foudre, même si tout cela risque de me mener au chagrin. Ma vie ressemble davantage à un clip de Nick Cave qu’au Hellfest, mais pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas faim, ou alors juste de quelqu’un. 

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