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Strasbourg : un cœur de pixels

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Depuis le 31 mars, il m’est à nouveau impossible de circuler à plus de dix kilomètres de mon domicile strasbourgeois et de retrouver Clara, celle qui partage ma vie à l’autre bout de la France, finalisant un Master Ingénierie et Gestion des Ressources Côtières et Littorales à Vannes.

Est-ce que notre amour survivra une fois de plus à cette séparation et se fortifiera uniquement au travers d’un quotidien rythmé par Skype ?

L’épidémie de Covid-19 est une épreuve supplémentaire. S’habituer à la présence des écrans et à l’immédiateté des échanges n’est pas une évidence. Il y a un moment de doute dès les premières secondes de connexion. Lorsque son visage s’affiche, je fonds, c’est viscéral, cette absence devient une torture. Je suis amputé d’une partie de moi-même. Le cœur battant, le crépitement de son micro me rappelle de façon prégnante qu’une caméra allumée constamment ne remplace pas nos corps. Le centre du monde s’éloigne lorsqu’elle est loin de moi et ma vie semble fermée sans son sourire réconfortant, sans ses fossettes dans lesquelles je me jette éperdument, sans ce pays charnel dans lequel je me perds passionnément.

Les baisers de Clara me manquent comme des étoiles filantes. L’embrasser, c’est allumer la ville toute entière et se sentir vivant.

Le désir inapaisé de ses lèvres hante mes journées et mes nuits. Il m’arrive même de prendre mon oreiller dans les bras et d’imaginer qu’elle est là, contre moi, la chaleur apaisante de sa peau, le battement de son cœur contre le mien, le parfum de ses cheveux dans lesquels mon âme est prise au piège.

La communication 2.0 permet d’oublier les kilomètres de séparation, elle n’est pas pour autant un palliatif à l’éloignement et en faire en trop grand usage a l’effet inverse de celui escompté.

Au bout de quelques semaines, il nous est arrivé de craquer et au second degré, nous nous sommes demandés un droit à la déconnexion amoureuse, parce que sinon, entre le télétravail, les sessions de télécours, notre télérelation, nous commencions à avoir  l’impression de ne plus vivre du tout dans le monde réel. Un peu comme dans Her, ce film de science-fiction où Joachin Phoenix fait l’acquisition d’un programme informatique ultramoderne, capable de s’adapter à la personnalité de chaque utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de ‘Samantha’, une voix féminine, intelligente, intuitive et étonnamment drôle. Les besoins et les désirs de Samantha grandissent et évoluent, tout comme ceux de Théodore, et peu à peu, ils tombent amoureux au point de devenir fous parce que le virtuel a des limites.

Être sans cesse en train de courir après un rendez-vous en cam, avoir la sensation d’être rivé à son téléphone en permanence, déclencher des crises de jalousie irraisonnées lorsqu’on omet de donner des nouvelles plus de quatre heures d’affilée, virer vers une espèce de monologue psychotechnologeek. Tels sont les travers dans lesquels peuvent aisément tomber les amoureux de 2021 trop fusionnels.

En planifiant des heures de rendez-vous à durée déterminée et en se laissant du temps pour profiter de nos familles, nous retrouvons une plus juste mesure dans l’utilisation abusive des écrans.

Tout devient possible si on sait garder un équilibre et cette situation pénible laisse place à une opportunité, un temps de réflexion sur le partage et sur la possibilité de réinventer une intimité pixelisée, de sortir de notre zone de confort, de la routine qui tue plus de couples que les accidents de la route. On s’est envoyé pas mal de photos, on enregistre des messages vocaux un peu scénarisés, des sextos où  nous mettons en œuvre des fantasmes jusque-là inassouvis.

La relation à distance m’a permis de prendre confiance dans mon corps et dans l’image qu’il renvoie.

 Nous nous dénudons avec moins de pudeur, et depuis peu, notre correspondance est de plus en plus old school, épistolaire, nous ouvrant à davantage d’épanchement amoureux et d’érotisme. S’envoyer des lettres manuscrites nous permet de recréer une attente qui a tendance à disparaître lorsque l’on vit dans le réflexe et non dans la réflexion, de s’émanciper d’un rythme trop asphyxiant et de coucher ses sentiments sur le papier, tranquillement, en cherchant le bon mot, celui qui décrira de la façon la plus précise nos sentiments, en se demandant réellement pourquoi on aime l’autre.

Nous nous consolons avec des phrases sincères, puisant dans l’infini des pensées, de quoi rafraîchir nos espérances lassées, nous replongeant dans des poèmes oubliés, redécouvrant des auteurs talentueux et plus habiles à transmettre l’émotion vécue durant l’absence de celui ou celle qu’on aime.

De Théophile Gautier qui considère l’absence comme un trésor perdu, un exil où le temps pèse malgré le beau soleil des midis éclatants qui retombe chaque soir dans un amer silence, à Renée Vivien dont même ses jeunes amis à la bruyante allégresse ne peuvent à aucun moment distraire sa tristesse, tout est bon pour oublier ce poison aigu qui se propage à travers un clavier : le manque de l’autre.

Adossé contre le mur de ma chambre, je relis sa dernière  lettre avec émotion. Clara cite un poème de Verlaine et je trépigne d’impatience à l’idée  de la retrouver autrement que via un écran. 

J’ai hâte de pouvoir à nouveau traverser Strasbourg sa main dans la mienne, de m’asseoir sur un banc avec elle pour contempler les passants, de mélanger nos salives pour lui dire que je l’aime avec la langue et de ressentir à nouveau l’amour comme si c’était le premier, celui qui fait trembler comme un jeune feuillage, qui rend faible face au désir, qui reste un mystère qu’aucun algorithme virtuel ne pourra jamais expliquer.

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