Alors que ce troisième confinement a fermé les derniers lieux d’art qui résistaient encore aux mesures gouvernementales, pas question pour les artistes de rester à domicile. Et encore moins pour SekuOuane, « la trentaine bien sonnée », d’origine strasbourgeoise, qui se présente comme « artiste-graffeur depuis une vingtaine d’années et doctorant-chercheur en Sciences Humaines, Sociales et Islamo-Gauchistes ». Depuis quelques semaines, à Strasbourg, les badauds ont pu croiser çà et là, au détour d’un poteau ou d’un affichage JCDecaux, ses collages de nos politiques. Des petites annonces qui dénoncent, et qui leur tapent l’affiche avec humour et style. Un geste artistique teinté de révolte politique. Rencontre avec un artiste qui ne manque pas de mordant, à la plume incisive et à l’humour caustique. Une réflexion sur l’art, qu’il soit de rue, institutionnel, politisé ou commercial.




Pour te présenter, peux-tu nous en dire davantage sur ton parcours dans et en dehors de la rue, et tes différentes casquettes de « plasticien, chercheur », et graffeur ?

J’ai commencé le graffiti writing [ndlr : ou « lettrage »] au début des années 2000, et ai essentiellement évolué dans ce microcosme jusque vers 2010, puis ai commencé à m’intéresser aux questions politiques en lien avec l’art à ce moment-là. J’ai toutefois continué à bosser la partie graffiti, via la sculpture sur des projets comme Trait d’Union avec le copain Nelson ou des projets comme Et Après que j’avais co-organisé avec la galerie L’Estampe en 2014. Suite à une série de jobs alimentaires menés en parallèle, j’ai fini par me dire que je ne souhaitais pas forcément continuer à être GO au Club Med (par exemple) – bien que ma maîtrise du Madison défie toute imagination – et à reprendre des études en vue d’un doctorat. Ces petits boulots m’avaient pas mal amené à repenser la conception du travail et l’aliénation qui peut parfois en résulter.

Blanquer © SekuOuane



J’ai repris un Master 2 à l’Université islamo-gauchiste de Strasbourg et prépare ma thèse en islamo-gauchisme sur l’imagerie et la gestualité des luttes sociales, mention prière de couloir depuis trois ans. Je bosse sur l’esthétique des mouvements sociaux, les propositions créatives en contexte de manifestations et les définitions en lien. Depuis une quinzaine d’années, la linguistique pour désigner les mouvements de lutte glisse vers la criminalisation et je me suis dit qu’il était important de refixer le cadre des mots. Les créations qui en découlent sont variées, ça va de l’installation à la performance, mais toujours dans une volonté qui se veut critique par rapport au champ d’études. Au début, ces casquettes étaient distinctes mais ont de plus en plus tendance à se mélanger pour n’en former qu’une.

© SekuOuane





Au vu de tes précédents travaux, ce récent happening de petites annonces de politiques apparaît comme un savant mélange entre ton activité de graffeur et celle que tu as de chercheur… Un investissement de la sphère publique et urbaine, mais ici, dans une optique de réflexion sur le geste artistique couplé d’un coup de gueule politique, non ? Quelle est la genèse de ce projet ?


À vrai dire, j’ai été surpris du succès que ces petites annonces ont connu. Ça a été fait un peu à l’arrache, en marge d’une réunion de boulot où j’avais dit que ma webcam ne marchait pas tellement : j’en ai marre du distanciel (alors qu’en vrai, elle marchait, quel filou je fais). Seulement, c’était vite tout aussi ennuyeux et chronophage, j’ai lancé Photoshop pour tuer le temps et me marrer un coup, puis les ai collés sur la route des bars place d’Austerlitz : ce bon vieux temps où on pouvait se retrouver autour d’une bière entre copains copines.



L’information relève en ce moment du parodique, ça serait à mourir de rire si ce n’était absolument pas dramatique. L’idée de ces affichettes, c’est un peu de souligner le ridicule et l’amateurisme qu’on voit en exercice par moments, les politiques sous-jacentes aux propos, l’opportunisme de certaines et certains. J’espère aussi me faire remarquer pour aller manger des endives chez Chalençon [ndlr : cf. le scandale des luxueux dîners clandestins et mondains organisés par le collectionneur].

Marlène Schiappa © SekuOuane



Donc, oui ça se situe quelque part entre le geste et le coup de gueule. C’est moins une autre pratique qu’un autre médium. J’aime bien le côté « cheap », tout ce qui est esthétique de l’économie de moyens. Quand j’étais étudiant, j’avais un prof qui m’avait dit « Ok, tu dessines bien mais qu’est-ce que tu peux faire avec juste un clou ? », là c’est un peu l’idée de « qu’est-ce que je peux faire avec uniquement une imprimante ? ».

Pour la petite histoire, ma réponse à cette question a été de me faire embarquer en cellule de dégrisement et d’y reproduire une gravure de La Création d’Adam de Michel-Ange, au nez et à la barbe des policières et policiers qui m’avaient arrêté. Ceci dit, je ne recommande pas. Les conditions de nuit sont plutôt vétustes, c’est cher, faut enlever ses lacets (expérience d’hôte) et y a pas de petit-déj. Gros zéro sur Tripadvisor.

La Création d’Adam de Michel-Ange, recréée en cellule de dégrisement © SekuOuane




Et en tant qu’artiste, que penses-tu de l’interdiction prolongée d’ouvrir les lieux culturels ? Et maintenant que même les galeries restent closes (puisque jugées « non-essentielles ») : l’art doit-il encore plus investir la rue ? Toi qui pratiques le terrain urbain depuis 20 ans, comment vois-tu le street art actuellement, et d’autant plus, aujourd’hui, à l’ère du « restez chez vous » ?

Contrairement à une bonne partie de mes contacts sur les réseaux sociaux et au président de la République, je ne suis pas devenu épidémiologiste, urgentiste ou virologue depuis l’an dernier. Aussi, j’ai un peu tendance à écouter les spécialistes sur la question. Néanmoins, le secteur de la culture prend sévère en ce moment et il me semble urgent de trouver des solutions, tant pour les structures que pour les artistes visuel.le.s, qui sont oublié.e.s et invisibilisé.e.s depuis un an (bon, c’était déjà le cas avant. Bisous aux copaines d’Art en Grève au passage). Des solutions peuvent être trouvées pour reprendre un semblant de vie normale, pour permettre aux publics de se reconfronter à l’art, quel qu’il soit. J’ai un peu du mal à considérer que le tram à 8 heures un lundi matin est un espace plus safe qu’un musée. On a besoin de se nourrir intellectuellement.

Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, épinglée, elle aussi © SekuOuane



Je crois que l’art, de manière générale, se doit d’investir la rue et les espaces publics pour ne pas être considéré comme un truc lointain, une discipline extérieure aux activités humaines, pour créer du relationnel qui ne soit pas de l’ordre de l’autorité sacrale d’un musée, de l’admiration d’un savoir-faire technique. Dans la rue, on a moyen de poser des questions, d’interpeller les publics ; dans le musée, il faut faire le choix d’en pousser la porte et d’y entrer pour s’y confronter. Je rajouterais qu’il y a aussi une dimension économique qui est absente dans la rue : on y fait les choses pour le geste, c’est pas monnayable. C’est d’ailleurs ce qui fait toute la qualité du travail des colleuses.

La conception autour des arts urbains a pas mal bougé les dernières années, pour le meilleur comme pour le pire. Y a une mise en administration du graffiti et des street-arts qui s’opère, des monopoles associatifs qui privatisent la pratique par l’invisibilisation totale des actrices et acteurs qui ne sont pas sur le devant de la scène, l’appauvrissement du discours vers un tout décoratif, où si les artistes ne sont pas dénué.e.s de talent, toute dimension politique s’efface et je crois qu’on perd quelque chose.

Banane scotchée sur caméra, clin d’œil à la banane de Maurizio Cattelan
© SekuOuane



L’adage veut que les murs blancs soient représentatifs de peuples muets, mais qu’en est-il des murs peints sur la volonté des pouvoirs publics ? Certaines sommes colossales sont dépensées en subventions mais ont tendance à professionnaliser des artistes déjà professionnels. C’est problématique pour les petites et les petits qui arrivent, c’est compliqué pour elleux de se faire une place tout en sachant que le hip-hop, initialement, est une culture de transmission avant d’être une bulle spéculative du marché de l’art. De la même manière, le geste du graffiti a une histoire profondément politique, on a tendance à l’oublier puisqu’on place le curseur de compréhension de cette pratique sociale aux États-Unis dans les années 50, alors qu’elle existe déjà sous d’autres formes et depuis bien longtemps. On a un gros problème de définitions qui limite notre compréhension du phénomène.

Pour ce qui est de la création en temps de confinement, forcément, c’est réduit. Y a autre chose qui se passe avec internet et les réseaux sociaux. Néanmoins est-ce qu’on peut encore parler d’arts de la rue quand on parle de créations en espace d’ateliers ? Est-ce qu’il ne sera pas plus juste de parler d’esthétiques street-arts à ce moment-là ? Pour ma part, ce temps me sert surtout à lire plutôt qu’à produire à tout prix.




Tu parles de réseaux sociaux et d’interpeller les publics… Justement : quelle est la réception de tes accrochages récents ? Comment les gens et les autorités ont-ils/elles réagi face à tes collages ?

C’est très varié. Lors d’un précédent reportage sur mon travail par Pokaa, j’avais reçu de copieuses insultes par MP. Je n’avais pas suffisamment pensé aux familles des affiches je crois (Louis Vuitton détourné, quel barbare je fais face aux petits commerces. Pauvre Bernard Arnault, la vie n’est décidément pas simple pour toi).



Plus sérieusement, je bosse sur le politique, ça va vite avoir tendance à déchaîner les passions. Pour autant, dans le cas des détournements de publicités, c’est surtout mettre en exergue que ces supports sont des supports idéologiques ; on est dans la glorification du libéralisme et des normes culturelles. On connaît l’effet de la pub dans l’évolution des enfants, par exemple. Finalement, je détourne juste dans une autre linguistique, j’accentue la question politique en prenant moins de pincettes qu’un communicant ou qu’une communicante professionnel.le ; paraît que ça fait de moi un anarchiste insurrectionnel (je mange des bébés les soirs de pleine lune aussi). Ce n’est pas comme ça que je vais arriver à manger chez Chalençon, moi. Je veux des endives !




Le mot de la fin… Malgré le Covid : quelle est ton actu ? As-tu des projets en cours ou des choses sur lesquelles tu aimerais communiquer ?

Certains projets arrivent très prochainement, mais je ne peux pas encore trop en parler. Si c’est annulé pour cause de crise sanitaire, je vais de nouveau avoir l’air malin.

Je vais plutôt inviter les lectrices et les lecteurs de Pokaa à aller soutenir tout ce qui peut se faire actuellement en soutien au monde de la culture, celui qui n’a pas fait de l’argent sa finalité. Depuis les AG du TNS, les concerts de rue qui peuvent encore se tenir ou les shows virtuels, les structures qui tentent de survivre via des entretiens en ligne ou des expositions virtuelles, les associations qui peinent à pouvoir exister actuellement. Partagez le boulot de vos potes artistes via vos réseaux, donnez-leur la visibilité qu’iels ne peuvent pas avoir en ce moment. On peut vivre dans un monde sans culture, mais c’est un monde triste.

Centre de test PCR détourné en « Petit Centre de Recrutement Narine Nationale »
© SekuOuane
© SekuOuane

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Ou dans la rue : en ouvrant un peu les yeux

[À lire ou relire : « Un artiste transforme les affiches publicitaires dans les rues de Strasbourg » sur ses collages et travaux précédents]


Fanny Soriano

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