Julius Pepperwood se pose dans son bureau, fourbu en revenant de vacances juste avant le troisième confinement. Lorsqu’il se met à faire sa compta pour évaluer les dépenses de son petit séjour au soleil, il remarque deux grosses constantes : le whisky et les péages. En parcourant la France d’Est en Ouest, il a fait l’erreur de ne pas passer par les départementales et s’est arrêté à chaque péage. En sirotant un nouveau verre de whisky, il se rend néanmoins compte de quelque chose : presque aucun frais dans sa région natale. Intrigué par l’incongruité de la quasi gratuité des tronçons autoroutiers en Alsace, il se plonge dans ce nouveau mystère.


Quels sont les tronçons autoroutiers gratuits en Alsace ?

Si vous êtes une seule fois partis en vacances dans le Sud dans des voyages interminables mais sources de souvenirs inépuisables avec votre famille, vous vous êtes forcément déjà arrêtés à un péage. Désormais adulte, devant ce même péage, vous comprenez la détresse de se garer trop loin pour recevoir le ticket et rivaliser d’effort de contorsionniste pour avoir à payer quelques euros à la sortie. En effet, en règle général, prendre l’autoroute s’avère payant. Sauf que, en Alsace, on a encore une fois décidé de ne pas faire les choses comme tout le monde.

Il existe une autoroute gratuite qui relie le Nord et le Sud mais aussi Saint Louis à la ville de Strasbourg. Son doux nom ? L’A35, joliment surnommée l’autoroute des Cigognes, et ses 180km de plaisir gratuit. Elle débute à Saint Louis à la frontière franco-suisse et se prolonge sur l’autoroute suisse A3 puis passe par Mulhouse, Colmar, puis Sélestat, Obernai, Strasbourg et Lauterbourg. En plus de cela, quelques kilomètres de l’autoroute A36 Mulhouse-Beaune sont également gratis, tout comme un bout de l’autoroute A4 Strasbourg-Paris. Avec, pour terminer, le tunnel Maurice-Lemaire, au fond du Val d’Argent, en Alsace centrale.

Chantier du GCO © Maxime Toussaint pour Pokaa


D’où provient cette gratuité ?

Simplement parce que cet axe alsacien a été fabriqué par petits bouts à partir des années 60 sans jamais être concédé. Concrètement, cela signifie qu’elle n’est pas gérée par une entreprise privée, type Vinci, qui prendrait à sa charge les rénovations et la refonte des routes, mais qui du coup ferait payer par des péages les tronçons qu’elle possède. Cet axe, et ses 180km de long, fait donc partie du réseau routier national non concédé. En France il reste 2 600km d’autoroutes qui n’ont pas encore été concédés au privé. Et là-dedans, notre A35.


Est-ce que ça va changer ?

La mauvaise nouvelle, c’est que la réponse à cette question devrait être oui, et ce pour deux raisons. Déjà, comme évoqué ci-dessus, il reste 2 600km d’autoroute non concédé. Pour le secteur autoroutier, c’est donc une mine d’or qui n’est pas encore exploitée, surtout que certaines portions gérées par l’État sont en très mauvais… état. En Alsace, près de 300km de routes nationales seraient ainsi dans le viseur, comme le révèle Franceinfo dans un article posant le scénario d’une privatisation de certaines routes nationales poussé par les sociétés d’autoroutes. Ce qui pourrait coûter naturellement plus cher au portefeuille des Alsaciens. Là-dessus, une solution serait que le réseau passe sous l’égide de la nouvellement créée Collectivité européenne d’Alsace (CEA), dont on parlait ici. En effet, cela reste totalement dans les capacités de cette nouvelle institution. Nouvelles taxes ? Privatisions ? Seul l’avenir nous le dira.

GCO, engins de chantier bien garés un dimanche © Paul Radisson

Le deuxième point concerne le vieux serpent de mer strasbourgeois et bas-rhinois de ces quarante dernières années : le Grand Contournement Ouest (GCO), projet d’autoroute payante de 24 kilomètres, dont 2 seront gratuits, construite par la société Arcos, filiale du groupe Vinci, dans le but de délester l’A35 de ses embouteillages. Pour emprunter cette future nouvelle A355, il faudra donc payer, dans un tarif qui sera évolutif dans le temps, en fonction de l’inflation, comme l’expliquait Rue89. On peut néanmoins se faire un ordre d’idée de ces tarifs en regardant le contrat de concession, établi en 2015 : 5,68 euros en heures de pointe pour des véhicules légers contre 2,88 le reste de la journée. Pour les deux roues, les prix étaient respectivement de 3,68 euros et 1,72 euro. Enfin, pour les poids lourds, c’était 17,57 euros en heure de pointe contre 10,45 euros en heure creuse. Sachant que, si l’on en croit le site dédié au projet, lorsque le GCO sera mis en service au deuxième trimestre 2021, les prix auront sans aucun doute augmenté.

Malgré la satisfaction d’avoir bouclé une enquête, Julius Pepperwood referme avec un léger agacement son dossier. Il a découvert qu’en Alsace, on avait un grand tronçon autoroutier gratuit, faisant partie d’un réseau national. Une source d’économies importante pour les Strasbourgeoises, Strasbourgeois, Alsaciennes et Alsaciens qui empruntent ce chemin chaque jour. Avec le GCO mis en service en cette fin d’année, on pourra déjà voir ce que cela donne d’avoir des autoroutes gérées de façon privée. Avant que peut-être l’entièreté du réseau ne le devienne dans les prochaines années. Sans doute le sujet d’une autre enquête.


Photo de couverture : © BlueBreezeWiki – CC BY-SA 3.0 – Wikimedia Commons

1 commentaire

  1. En fait, la distinction privé/public n’est pas ce qui détermine que l’autoroute soit payante ou pas : avant 2006 et la concession de la plupart des autoroutes au privé, elles étaient gérées par des sociétés publiques, mais étaient quand même payantes… Pepperwood n’a pas l’air d’avoir tout compris 😉

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