Cette année 2020 a été tellement pleine de rebondissements et de difficultés qu’une information de grande importance est presque passée sous les radars. Le 1er janvier 2021, il n’y aura plus de Bas-Rhin ni de Haut-Rhin. À la place, une seule communauté pour les gouverner tous : la Collectivité européenne d’Alsace (CEA). Cette collectivité va très probablement changer nos vies d’Alsaciennes et d’Alsaciens, alors on s’est dit que cela ne ferait pas de mal de revenir un peu sur son histoire, ses objectifs et sa raison d’être. Parce que relier deux peuples qui ne savent pas s’accorder sur la façon d’écrire le nom d’une viennoiserie de la Saint-Nicolas n’est pas une mince affaire. Et elle ne doit pas seulement verser dans les considérations politiques.
En fin de vidéo, vous aurez le résumé le plus concis de ce qu’est la CEA.

C’est quoi la Collectivité européenne d’Alsace ?

« L’Alsace est de retour. » C’est en ces mots que la Collectivité européenne d’Alsace est définie par Frédéric Bierry, président du Bas-Rhin, et Brigitte Klinkert, son homologue haut-rhinoise de l’époque, dans un dossier commun publié en février 2019. Très concrètement, au-delà des phrases chocs, la CEA consiste en la fusion des deux conseils départementaux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin.

Sa création a été extrêmement rapide. Sa genèse est à retrouver du côté de l’accord de Matignon du 29 octobre 2018. L’État, notamment à travers Édouard Philippe, Premier ministre de l’époque, et les élus signent cet accord, qui donne lieu neuf mois plus tard à la loi dite Alsace du 2 août 2019. Désormais, sa première séance est prévue pour le 2 janvier 2021.

Logo de la Collectivité européenne d’Alsace

Concrètement, elle va servir à quoi ?

La CEA se veut l’union parfaite du meilleur du Bas-Rhin et du Haut-Rhin en matière d’administration. Unique en France, comme aiment le répéter à l’envie nos responsables politiques alsaciens, cette fusion des deux départements alsaciens, qui resteront tout de même des circonscriptions administratives de l’État, marquera le retour d’une Alsace à nouveau politique et institutionnelle, résolument tournée vers l’Europe. Ce qui signifie de nouvelles compétences, en plus de celles déjà gérées par les départements.

Par exemple, la CEA va pouvoir piloter le développement des relations transfrontalières avec l’Allemagne et la Suisse, tout comme la promotion du bilinguisme, avec notamment la possibilité de recruter par contrat des intervenants bilingues. En outre, elle aura les coudées franches pour développer une vraie stratégie de marketing territorial – grosso modo, comment vendre ton territoire aux investisseurs et aux touristes – avec notamment la « marque » Alsace – on y reviendra plus tard. Enfin, elle assurera également le pilotage de l’OLCA, dont on te parlait ici, pour la préservation et le développement de l’alsacien, émettra des statistiques à l’échelle alsacienne et gérera plus de 6 300 kilomètres de route (dont l’A35 et l’A36).

L’idée générale, avec ces nouvelles compétences locales ? Prendre des mesures plus adaptées, efficaces et cohérentes, grâce à la simplification de son administration.

Qui composera la Collectivité européenne d’Alsace ?

Attachez vos ceintures, on rentre dans une zone de turbulences politiques. Tout d’abord, si elles ne sont pas reportées à cause de la situation sanitaire, en mars 2021 auront lieu les élections régionales et départementales. À ce moment-là, toute la France se déplacera aux urnes pour élire ses représentants. En tant qu’Alsaciens qui aiment ne rien faire comme les autres, dans cette nouvelle CEA, on élira nos conseillers alsaciens. Ces derniers seront au nombre de 80, avec à chaque fois un binôme femme/homme par canton, et seront regroupés dans une seule et même Assemblée. 46 conseillers bas-rhinois et 34 haut-rhinois. Comme avant.

Enfin… pas tout à fait. Parce que, qui dit fusion, dit alignement des rémunérations. À ce petit jeu, ce sont les conseillers départementaux haut-rhinois qui y gagnent. Pendant le mois d’août, France Bleu Alsace révélait que les directeurs de service du Haut-Rhin ont enregistré de belles augmentations de salaire, pour s’aligner avec leurs homologues bas-rhinois, avec en moyenne 8 000 euros annuel. Dans le même temps, un conseiller départemental haut-rhinois touchera 400 euros de plus qu’auparavant, là encore pour s’aligner avec leurs homologues du Bas-Rhin. Heureusement que le document nous expliquant tous les bienfaits de la CEA nous promet trois agents pour 1 000 habitants, soit le « signe d’un service public efficace et économe » !

Où va-t-elle siéger ?

Justement, où siégera cette Assemblée, alors que le siège du Bas-Rhin est à Strasbourg et celui du Haut-Rhin est à Colmar ? Le choix a beau apparaître comme majoritairement symbolique, les symboles représentent un ingrédient fort de la politique locale. C’est donc possible que ce choix puisse en crisper certains. Néanmoins, avec la majorité de conseillers bas-rhinois, il semble peu probable que le siège de la future Assemblée échappe à Strasbourg. En tous les cas, ce sera à la CEA d’en décider.

Conseil départemental du Bas-Rhin – © Martin Lelièvre

Qui va être son ou sa président(e) ?

Même chose du côté du sujet le plus sensible de la future Collectivité européenne d’Alsace : l’identité du ou de la futur(e) président(e). Il ne fait aucun doute que cette question va agiter la sphère politique locale pendant encore quelques temps. Frédéric Bierry, Brigitte Klinkert et son successeur Rémy With ne suivent pas les pas d’Athos, Portos et Aramis, préférant le chacun pour soi au « un pour tous et tous pour un ». Quant à savoir s’il y aura un ou une D’Artagnan, l’avenir nous le révèlera.

Brigitte Klinkert milite pour une gouvernance tournante de trois ans, en alternant président bas-thinois et haut-rhinois. De son côté, Frédéric Bierry veut un président fort, sur six ans. De là à dire qu’il se voit déjà en haut de l’affiche, il n’y a qu’un pas, que franchirait allègrement Charles Aznavour. Quoiqu’il en soit, la campagne est lancée et on peut s’attendre à des rebondissements dignes d’une série Netflix. Une chose est sûre néanmoins : « L’Alsace en commun » oui, sauf quand il s’agit des ambitions personnelles de nos responsables politiques.

Est-ce que ça va vraiment changer quelque chose dans nos vies d’Alsaciennes et d’Alsaciens ?

Les beaux discours et beaux schémas, c’est bien joli, mais concrètement, qu’est-ce que ça va changer dans nos vies ? On peut décider de voir la CEA à moitié pleine, avec beaucoup de jolies nouvelles compétences qui promettent un avenir radieux à cette « nouvelle Alsace ». On peut également voir le projet à moitié vide, en se disant que rien ne change réellement, la CEA ne permettant pas de sortir du Grand Est.

Pour le moment, il y a tout de même bien quelque chose de vraiment nouveau, apporté par la future collectivité : le retour des plaques d’immatriculation 67 ou 68. Ce, pas n’importe comment : avec un nouveau logo flambant neuf ! Et, surprise surprise, ce dernier est le « Acoeur », qui représente déjà l’emblème de la future CEA. Le 2 novembre dernier, à l’issue d’un scrutin auquel près de 58 000 Alsaciens ont participé, le bretzel sorti tout droit d’une agence de com’ parisienne a été élu à 43,45 %. Ses opposants ? Le drapeau alsacien avec blason, qui a recueilli 35,69 % des suffrages et le drapeau traditionnel Rot un Wiss, avec 19,96 %.

Les trois choix de plaque d’immatriculation, proposés aux Alsaciens.

Certaines mauvaises langues, ou connaisseurs des scrutins, pourraient dire que celui-ci était légèrement biaisé, opposant un bretzel à deux emblèmes fortement semblables. Ce qui aurait pu sciemment diviser les voix, laissant émerger victorieux le bretzel. Et, ce faisant, implantant le marketing territorial de la marque Alsace encore plus fortement dans les têtes alsaciennes. Au risque d’oublier les vrais symboles alsaciens.

Au-delà de ce scrutin qui pourra désormais se refléter sur nos plaques d’immatriculation, difficile aujourd’hui de se dire concrètement ce que la Communauté européenne d’Alsace pourra nous apporter à nous Alsaciennes et Alsaciens. Et si l’on avait besoin d’en avoir une autre preuve, dans tout le document en commun à la gloire de la CEA, on parle beaucoup d’efficacité, de tourisme, de bilinguisme et d’attractivité pour l’Alsace. Pas du tout d’Alsaciennes et d’Alsaciens.

Alors, cette Collectivité européenne d’Alsace : vraie opportunité de territoire ou symbolisme plat ? C’est un peu la question à un million de bretzels. Lorsque l’on enlève les belles promesses et les longs discours, il reste un projet qui n’a de neuf que son nom et logo, modulo de nouvelles compétences qu’il faudra suivre de près. Il faut espérer que cette CEA ne sera pas qu’un joujou politique flambant neuf, aussi artificiel que son logo. Parce qu’il y a une vraie possibilité de faire les choses bien, pour l’Alsace mais surtout pour les Alsaciennes et les Alsaciens.

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