Le réveil couine sans compassion, sans empathie, à trois heures quarante-trois, lorsque ceux qui se couchent tard croisent ceux qui se lèvent tôt.

Ce son strident me noue le ventre. L’alarme du trop-plein. La pause est terminée. Morphée est à genoux, la tête sur la cuvette et dégueule les restes d’un rêve érotique encore tiède pendant que les grains de café lyophilisé terminent leur course au fond d’une tasse « Meilleur papa du monde ».

En slip, dans la cuisine, la première clope lacère mes bronches et taille ma gorge à coup de nicotine et de goudron. J’ai la tête qui tourne parce que je me suis levé trop vite, une fois de plus, pour ne pas cogiter au milieu d’un lit trop grand. La fumée danse et s’élève jusqu’au plafond, longeant les murs avec délicatesse, hypnotisant un moustique kamikaze en attente d’une nuque appétissante sur laquelle se jeter.

Nous ne sommes pas si différents lui et moi.

Opportunistes mais pas désespérés, prenant les choses comme elles viennent pour ne pas sombrer, pour payer le loyer, Netflix, SFR, les factures d’électricité, le crédit de la bagnole et le cadeau d’anniversaire de la petite dernière qui n’est plus si petite que ça maintenant. Le liquide brûlant rassure mes lèvres gercées, les prenant dans des bras à l’arôme puissant, d’abord celle du bas, puis celle du haut, pendant qu’une feuille OCB fait de l’œil à une poignée de tabac apeuré. Dehors, Strasbourg décuve sous un drap de soie nuageux, protégée par des lampadaires nauséeux qui illuminent les rues désertes.

Encore une gorgée, la dernière, puis il faudra me préparer à aller à l’abattoir. Pas là où l’on découpe les porcs et les bœufs pour en faire des steaks hachés, mais où les hommes deviennent des animaux aux yeux vides, à force d’emballer des boulons qui font perdre la boule, de comptabiliser les charnières de la porte de l’Enfer ou d’empiler des paquets de jambons dans la morgue d’un supermarché.

C’est la ferme aux humains. Une usine où la sueur imprègne les t-shirts trempés et où la sonnerie annonçant un changement d’équipe est aussi jouissive que la fin d’une guerre en 2 x 8, où les tapis-roulants font office de chevilles à chars d’assaut, où les bombes font exploser les sentiments d’utilité.

J’ai la chance d’avoir un job. Je devrais me taire. C’est ce que dit Patrick, mon voisin au RSA qui galère depuis bientôt un an, enchaînant les petits boulots au black, un déménagement d’une demi-journée à droite, un inventaire à gauche, quelques ventes de vinyles sur eBay, un peu de mécanique pour dépanner les copains, de quoi faire passer des journées qui durent une éternité. Ne rien faire peut rendre fou à force de tourner en rond dans une cage de quarante mètres carrés.

Je ne me plains pas. Il y a pire que moi. C’est le début du nivellement par le bas.

J’ai un salaire qui tombe presque chaque mois. C’est dur, mais ça va. Je marche comme un fantôme, mais pour le moment, je tiens le coup pour un peu plus de 1 539,42 euros bruts par mois. Lorsque le numéro de l’agence d’intérim s’affiche sur mon téléphone chaque lundi matin, je décroche sans rechigner, acceptant ce qu’on me donne, remerciant, hochant la tête pour un contrat à Fegersheim ou à Obernai, dans une scierie, un chantier ou une usine de lait.

Je dis oui à tout. C’est comme ça que j’ai été éduqué. Avec les mots bruts d’un père pour qui aucun travail n’était moins valorisant qu’un autre, qui se levait à l’aube pour rentrer tard le soir afin que ma vie d’enfant soit la plus douce possible et que ma vie d’adulte soit meilleure que la sienne.

C’est bien là mon seul regret, ne pas l’avoir rendu fier en devenant ingénieur, avocat ou médecin. Je ne lui ai jamais menti à ce sujet, de toute façon, Alzheimer emporte les bons comme les mauvais secrets.

Je suis allé à la fac quelques années pour faire une licence de géographie et je me suis laissé happé par la vie, par les rencontres, par des décisions peut-être maladroites, mais assumées, comme tout quitter pour tenter ma chance au Canada, rencontrer la mère de mes enfants et revenir les poches trouées, mais le cœur emballé.

Ma vieille Clio est hésitante ce matin et se décide enfin à démarrer. France Inter crache l’actualité sans filtre. Le PSG a battu Lyon. Seize départements sont confinés. Roselyne Bachelot est atteinte du Covid. Un nouveau variant est découvert en Belgique. Donald Trump va lancer son propre réseau social.

Je tiens le volant fermement pour ne pas dévier de ma trajectoire, encore à moitié endormi. Mes mains me font souffrir. De l’électricité dans les phalanges à force de passer du chaud au froid, de saisir, d’agripper, de déchirer, de scotcher, d’étiqueter toutes sortes de marchandises.

Je critique la société de consommation mais elle me fait vivre en me tenant par les couilles.

J’arrive sur un parking que je ne connais pas. L’agent de sécurité me donne un badge avec lequel je vais devoir pointer ainsi qu’une paire de chaussures de sécurité. Un géant en blouse blanche coiffé d’une charlotte me fait faire le tour du bâtiment en quelques minutes, s’efforçant de me faire comprendre qu’il est contre-maître. Puis je me poste à la fin d’une chaîne d’emballage où je passerai les huit prochaines heures, avec en face de moi, un visage tendre, compatissant, celui de Sofia, qui devait obtenir un CDI il y a quelques mois déjà, et qui me fait un grand sourire avant de se transformer en un robot terriblement efficace, ce qui me met la pression.

Au bout de trois heures, je m’efforce de garder la tête haute, de ne pas faire transparaître ma lassitude et de transformer la banalité de cette lobotomie en conte de fée. Cette usine de charcuterie devient une province de Sicile où l’Etna gronde sa colère à travers une coulée de lave rosâtre qui m’empêche presque de respirer. La matière se met à trembler. Les pensées m’envahissent. Le soufre et le sel se mêlent au grondement d’une machine bien huilée. Une odyssée se dessine sous mes yeux. Chaque détail prend du sens. Un bleu de travail en guise de maillot de bain, courant sur une plage de taboulé à la menthe où se battent trois raisins. Le souffle d’un ventilateur annonce une tempête dans mes cheveux et les parasols tremblent sous le coup de l’émotion.

Les caristes aux lunettes de soleil brillantes roulent en Vespa au milieu des allées, klaxonnant au moindre carrefour, balançant des VAN FAN CULO, grillant les feux sans la moindre hésitation. Plus loin, j’entrevois l’équipe relayée au lever du jour, prendre son petit-déjeuner dans la salle de pause autour d’un expresso bien tassé et de cannoli.

Ça parle italien ou alsacien, je ne sais plus trop. Un kouglof en forme de paneton est tranché et englouti en quelques bouchées.

Mes gestes deviennent automatiques. Je surfe sur une tranche de saucisse à tartiner, dirigé par un rythme qui me commence à me dépasser. Tout va trop vite. J’ai l’impression d’être Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, un imposteur, un fou.

Les couleurs se mélangent. Un pied en avant. Un pied en arrière. Sofia me pose une main sur l’épaule pour me ramener délicatement à la réalité. Je filme une première palette à la manière de Fellini, dirigeant des barquettes muettes au bord de l’agonie, faisant une fellation au taylorisme et à l’hypocrisie.

Le PDG joue au shérif depuis son bureau qui surplombe l’ensemble du site de production. Un flingue dans la poche, une indemnité de fin de mission dans l’autre. Sergio Leone a un calepin en main. Il était une fois dans l’ouest du Bas-Rhin, pendant qu’un peu plus loin deux agents de maintenance s’échangent des tournevis sous l’œil médusé d’un cervelas qui se prend pour le chef de la Cosa Nostra.

Encore une trentaine de minutes à tirer et cette divine comédie prendra fin jusqu’à demain matin.

Mon remplaçant pour le reste de l’après-midi est déjà là, prêt à en découdre avec le tire-palette du diable. Ce fut une journée machinale comme seule l’usine sait en faire. Je suis vidé comme si j’avais baisé sans prendre de plaisir, le dos en vrac comme si j’avais passé une nuit chaotique sur un clic-clac.

Le soleil m’éblouit lorsque que je me dirige vers la sortie de cette grotte qui pue la knack fraîche. C’est la délivrance.

Je me vide la vessie en urgence, sans me laver les mains, après m’être retenu depuis trop longtemps. J’enfonce la clé dans la serrure. France Inter reprend du service. Money de Pink Floyd dans les haut-parleurs.

Le purgatoire s’éloigne dans mon rétroviseur.

Je ne lutte pas. Mes yeux sont trop secs pour pleurer et ma peau suinte la graisse. C’est le chemin des vacances que nous prenions chaque été pour rendre visite à ma tante à Nice. Les cigales chantent. Les pins craquent sous leur propre poids. L’autoroute A 35 prend des airs de dolce vita.

Rouler. Fumer. Rentrer. Me doucher. Manger. Regarder la télé. Me branler. Mettre le réveil. Prendre un cacheton. Me coucher. Dormir. Retrouver Sofia et ses yeux bleus entre deux cartons de chipolatas.

14 COMMENTAIRES

  1. Très beau texte cinématographique, rien ne manque au décor avec en plus cette ambiance un peu nauséeuse du petit matin. L’abrutissement de l’usine, l’imaginaire pour ne pas craquer. Un témoignage très émouvant de la vie sans issue de millions de personnes. Merci à vous.

  2. Oui, bravo, très bien écrit. Une réalité vécue par tant de gens sur cette planète. Les rêves au ras du sol, la déprime comme horizon, toujours repoussée (chimiquement ou force de vie), la recherche d’une raison à tout ce « vide », ce « rien » qui permet d’aller au bout de la route et cette amertume, cette culpabilité qu’on porte telle une croix quand on pense aux enfants, à nos enfants, à tous les enfants qui vont un jour, vivre çà à leur tour …

  3. Je te conseille sincèrement de prendre la plume et de t’évader à écrire, ton talent de narration est vivant est plein d’amertume profonde & légitime. Puisses-tu devenir un écrivain de renom qui fera raisonner cette pensée jusqu’aux hautes sphères financières pour en faire sonner le glas.

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