Vendeurs, clients de passage et habitués font vivre la place des Tripiers chaque mercredi et samedi. Les étals pleines d’histoire et de souvenirs des brocanteurs animent le quartier depuis des dizaines d’années. Deux fois par semaine, il règne ici une douce odeur de bohème et de vintage.

« Je recherche des choses de couleur verte, ça me porte bonheur ». Cette cliente qui déambule, l’œil aiguisé devant les étals de la place des Tripiers, connaît bien la brocante qui s’étend jusqu’à la place de l’étal . « Je venais déjà ici il y a 50 ans. J’adore ça, les objets, ça me rappelle des souvenirs ».

Voilà des dizaines d’années que les brocanteurs installent leurs meubles et curiosités d’une autre époque dans le quartier. « Avant, il y a longtemps, ils étaient rue du Vieil-Hôpital, de l’autre côté », se souvient une septuagénaire fidèle des lieux. Les emplacements et l’amour de la chine se transmettent de générations en générations. « Sur certains stands il y a eu les grand-parents, les parents, maintenant ce sont les petits enfants », nous raconte-t-on.

Guillaume* fréquente les lieux depuis une quinzaine d’années, après avoir été biberonné à la brocante. « Mes parents faisaient déjà ça. Tout petit ils m’emmenaient avec eux et j’avais mon petit stand ». Comme les autres marchands, il déballe ici tous les mercredis et samedis. « On arrive à 6h le matin, quand la ville est encore toute calme ». Sur ses quelques mètres d’exposition, on trouve des bijoux pour quelques euros, mais aussi de la vaisselle et même quelques meubles. « Je choisis des pièces minimum des années 30-40, puis plus c’est vieux c’est mieux c’est. J’aime bien aussi ce qui est publicitaire et industriel, ça marche bien mais c’est dur à trouver. » Toutes ces trouvailles, Guillaume les achète à des particuliers qui le contactent grâce à ses annonces dans la presse locale.

© Mathilde Piaud pour Pokaa


De la couleur et de la diversité

Ici, chacun a ses petites habitudes et les passants ont l’œil. « Vous avez changé de place aujourd’hui ? Vous êtes plus haut d’habitude ! »

Virginie, sa voisine, ne « déballe » ici que depuis cinq ans. « Au début ça peut être un peu fastidieux, le temps de se faire une place ». Pourtant, voir Virginie au milieu de cette brocante citadine tient presque de l’évidence. Souriante et avenante, la passion de la vendeuse se lit autant sur son stand coloré et rangé au millimètre que sur son visage, pourtant à moitié masqué. « Mon père était commercial et beaucoup sur les routes. Il faisait les poubelles, on avait l’habitude de récupérer. » Pourtant la colmarienne a eu de nombreuses vies avant celle-ci : photographe, journaliste, voyageuse en auto-stop à travers le continent africain, employée à l’aéroport de Strasbourg ou encore assistante de direction. « J’ai eu un cancer du sein et là tu te dis qu’il faut faire ce qui te plait car la vie n’est rien et que tu risques de regretter ».

Et ce qui lui plait à Virginie, ce sont les objets et leurs histoires. Spécialisée dans l’art de la table des années 50 à 80, sa collection se révèle en réalité bien plus vaste. « C’est éclectique », s’amuse-t-elle. Amoureuse de la musique, mais aussi des livres ou encore des vêtements vintage, elle choisit une à une les pièces, qu’elle présente à ses clients. « L’histoire des objets c’est ce qui fait l’intérêt du job, on ne vend pas des franchises ou du neuf. Je choisis chaque objet avec amour et attention ». Acheter en brocante, c’est pour elle l’expression d’une identité, par opposition au tout standardisé et même un geste politique. « La politique ce n’est pas seulement dans les urnes, c’est comment tu vis. Il y a aussi une dimension environnementale. »

© Mathilde Piaud pour Pokaa


Moderniser la brocante

Ce que souhaite Virginie, c’est en réalité dépoussiérer l’image de la brocante. « Je ne prends pas du tout venant pour le revendre le plus cher possible parce que c’est à la mode. Les gens ont parfois cette image. Il y a encore peu de jeunes à venir alors que sur mon stand tu trouves des trucs pour 10 €. Je veux que les objets bougent et qu’ils aillent à la bonne personne. » Et pour promouvoir cette nouvelle conception de la chine, Virginie a créé le compte Instagram Madame est servie où elle partage certaines de ses pépites.

Son autre plaisir, c’est d’organiser chaque jour son petit espace. « Son stand on dirait un tableau »,commente Delphine, une strasbourgeoise qui passait par là. Une composition qu’elle recommence à son gré, savourant à chaque fois cette liberté. Celle de créer, celle de choisir ce qu’elle va vendre, celle de travailler à l’air libre et ne pas savoir à l’avance les rencontres qu’elle fera.

Mais sur la place des Tripiers, il y en a pour tous les goûts. Il y a par exemple Bérangère qui vend aujourd’hui des bijoux mais qui est quand même plutôt branchée Crystal habituellement. Quant à Patrick, son truc à lui, c’est la vaisselle de Sarreguemines. « Je suis collectionneur, j’avais beaucoup de stock, il fallait que je vende. Finalement les gens m’en proposent donc j’en ai plus qu’avant ». Connaisseur aguerri de la faïence mosellane, il a créé sa petite entreprise et vient ici pour le bonheur d’être là. « Je viens le mercredi, ça me coûte à peine 15 € pour m’installer ici. Je le fais pour le plaisir, pour le contact avec les gens, pour partager mes connaissances sur les faïences. Les jeunes ça ne les intéresse plus beaucoup mais ils achètent parfois des assiettes pour faire un service dépareillé. »

© Mathilde Piaud pour Pokaa


Sans touriste, la brocante au ralenti

A peine le temps de discuter que nos brocanteurs attaquent un cordon bleu bien chaud apporté par un restaurateur voisin. Il faut dire qu’à cette période de l’année les rayons du soleil peinent à se frayer un chemin jusqu’aux étals. Autour d’une assiette, d’un verre ou d’un café chaud, les vendeurs partagent leur expérience. Ils finissent par bien se connaître. Un lien créé au fil des matinées passées à déballer et des journées passées dans le froid à attendre les clients.

Les clients, il y en a des fidèles, comme Élisabeth, 74 ans. Elle fréquentait déjà la brocante rue du Vieil-Hôpital. « J’ai mon appartement juste là, confie-t-elle, désignant bras tendu l’appartement qu’elle habite depuis 21 ans. Mais je venais à la brocante bien avant ça. Le mercredi je regarde par la fenêtre s’ils sont là et je viens passer un peu de temps avec eux. » Installée sur un banc elle nous raconte la brocante au fil des époques, quelques souvenirs et s’amuse des goûts de certains acheteurs. « Je connais bien, je pourrais prendre un stand d’ailleurs. Ça me débarrasserait ».

© Mathilde Piaud pour Pokaa

Ces petits instants de partage entre vendeurs et habitués rythment la journée de la brocante. Depuis le début de la crise sanitaire, les temps sont difficiles. « J’avais beaucoup de clients japonais et coréens, mais ils ne peuvent plus venir », regrette Virginie. Le refrain est le même chez ses voisins. « Au mois de janvier j’ai gagné zéro euros », ajoute celle qui aimerait voir la jeunesse Strasbourgeoise lui rendre visite.

Moins nombreux qu’aux beaux jours, les vendeurs rencontrés sur la place des Tripiers ce mercredi matin restent pourtant fidèles au poste, avec la sensation certaine de goûter un peu aux saveurs de la liberté.

*Le prénom a été modifié

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