Des produits du quotidien et à prix réduits. C’est ainsi que Kehl, commune allemande située de l’autre côté du Rhin, s’est forgée sa solide réputation auprès des Strasbourgeois. La zone commerciale, à proximité de la frontière, est l’un des piliers économiques de la ville. Mais depuis quelques années, Kehl soigne sa politique urbaine pour devenir plus qu’un simple supermarché à ciel ouvert. Alors même s’il n’est (toujours) pas possible de s’y rendre, on a décidé de vous dresser le portrait de cette ville, dont tout le monde parle sans vraiment la connaître.


Kehl, le mélange d’une identité française et allemande

Prenez un morceau de saucisse allemande et trempez-le généreusement dans un pot de moutarde française. Le mélange vous fait saliver ? Eh bien, c’est ainsi que l’on pourrait résumer de façon très culinaire la ville de Kehl. L’histoire de la commune, située de l’autre côté du Rhin, reflète d’ailleurs très bien la relation particulière qu’elle noue avec la France. « La frontière c’est quelque chose qui met de la distance dans la proximité et de la proximité dans la distance. Les villes frontalières combinent deux mondes, deux cultures, deux gestions distinctes. Elles séparent et elles unissent. Mais Kehl ne ressemble pas à toutes ces villes-là, puisqu’elle a appartenu à la fois à la France et à l’Allemagne », détaille Patricia Zander, maître de conférence à la faculté de géographie de Strasbourg. Conquise pour la première fois en 1678 par Louis XIV, ce dernier décide de bâtir, trois ans plus tard, la forteresse de Kehl afin de protéger Strasbourg. « À cette période, Kehl était un dispositif Vauban», appuie Patricia Zander. L’édifice militaire représentait une étoile, plus précisément un carré bastionné à quatre demi-lunes (de petites fortifications détachées du reste de l’enceinte où se trouvaient les soldats). À l’intérieur, les bâtiments étaient organisés autour d’une cour carrée : demeure du commandant, casernes, chapelle et magasins.

En près de quatre siècles, la bourgade du Bade-Wurtemberg est passée quatre fois sous l’emprise française. Les deux dernières occupations étant dues aux défaites allemandes lors des deux Guerres mondiales. Tout d’abord de 1919 à 1930, puis de 1945 à 1953. Lors de cette ultime annexion, le gouvernement français fusionne la cité strasbourgeoise et sa voisine pour installer des familles en manque de logements. Petit à petit, Kehl devient une véritable commune française. Mais, en 1953, sous la pression des États-Unis, la commune est restituée à l’Allemagne. Pourtant, il reste un nom qui peut résonner comme un hommage à cette époque française. Celui d’une allée, la Strasßburger straße, empruntée chaque année par des milliers de personnes, dont notamment les 5 000 Français qui exercent à Kehl ou encore les 3 000 qui y résident.

Posté sur le groupe Étudiant de Strasbourg par Ezra Lamberger


Un temple de la consommation

La Strasßburger straße, comprenez la rue de Strasbourg en allemand, pourrait être l’emblème de la commune frontalière, tant elle représente ce que pensent les Strasbourgeois de Kehl. Une grande artère commerçante accessible en voiture et en transports en commun, où tout est disponible à moindre frais. Bureaux de tabac, concessionnaires automobiles, supermarchés, centre commercial, stations-service et fast-food : l’avenue regorge de commerces en tous genres. « À Kehl, on a un appareil commercial très particulier à cause de Strasbourg. Il n’est pas du tout proportionnel à la population kehloise. Il est aussi conséquent uniquement pour répondre à la demande française », indique la géographe. Et cet excès de consommation ne date pas d’aujourd’hui. « Rien n’a changé depuis les années 80. Les Strasbourgeois vont toujours de l’autre côté du Rhin pour faire des économies. Déjà à l’époque, ils y allaient pour faire le plein d’essence », se souvient Jean, bientôt sexagénaire et domicilié à Strasbourg.

D’ailleurs, lorsqu’il s’agit de décrire ce que Kehl leur évoque, les réponses des étudiants de Strasbourg sur le groupe Facebook dédié sont sans détour : « des clopes moins chères », « le McDo », « un budget alimentation divisé au moins par deux », « le DM ». En résumé, ils visualisent la ville allemande, frontalière de Strasbourg, comme un immense temple de la consommation. Dans leurs têtes, traverser le Rhin est synonyme de soldes sans fin, de Black Friday ininterrompu. « Les produits d’hygiène et les cosmétiques sont largement moins chers là-bas. Par exemple, mon fond de teint L’Oréal coûte 10 euros, contre 15 euros en moyenne en France. Donc quand j’y vais, j’en profite pour faire des réserves », explique Amélie, 28 ans. C’est grâce à des prix bas affichés toute l’année que Kehl, ville de 37 000 habitants à la taille moyenne, a su séduire les Français, jusqu’à devenir aujourd’hui le « quartier allemand » de l’agglomération strasbourgeoise. « Kehl, c’est un petit prolongement de Strasbourg, le 16e quartier de la ville », lâche très sérieusement Adrien, 25 ans. « Quand je suis à Kehl, je n’ai pas l’impression d’être en Allemagne, mais je n’ai pas non plus l’impression d’être en France, puisqu’il y a des panneaux allemands ou encore la Polizei. » La page Wikipédia de Kehl semble être du même avis. « Kehl est une commune allemande située dans l’agglomération strasbourgeoise », peut-on lire, dès la première phrase. Pourtant, la crise sanitaire n’a pas manqué de nous rappeler que Kehl appartient désormais bel et bien au pays voisin, puisque contrairement aux quartiers alsaciens, il est strictement impossible de s’y rendre depuis plusieurs semaines, sauf pour raisons valables.

© Vivien Latuner

Et faire la fête jusqu’au petit matin, n’en déplaise aux fêtards, n’est malheureusement pas un motif recevable pour passer de l’autre côté du Rhin (et puis de toute façon, tout est fermé là-bas aussi). Car, au fur et à mesure des années, Kehl est même devenue « the place to be » des soirées strasbourgeoises. Le lieu de rencontres et de retrouvailles des jeunes Français en recherche de vie nocturne peu onéreuse et de grands espaces. En clair, un coin pour enfiler des pintes de bières et se déhancher, sans trop se cogner. « Pour moi, Kehl c’est avant tout les soirées en boîte, au K3, devenu aujourd’hui le Gold Club, affirme Adrien. Le décor est glauque, tu es dans une zone industrielle entourée de vendeurs de voitures, tu as le McDo pas loin, mais au moins, il y a de la place dans la discothèque. Tu peux te retrouver avec tous tes potes. Des clubs aussi grands, ça n’existe pas à Strasbourg. » Le jeune homme enchaîne : « Je n’ai même pas souvenir d’avoir parlé avec un ou une Allemande lorsque j’y étais ! » Une analyse que confirme Amélie : « Dans les boites, il y avait 90 % de Français. L’économie des clubs fonctionne grâce à ça. »

© Vivien Latuner



Une opération séduction à venir auprès des Strasbourgeois

Si Patricia Zander admet que les prix au rabais jouent un rôle important dans le fonctionnement de Kehl, pour elle, ce n’est pas le seul élément à prendre en compte. « La ville n’a pas un héritage extraordinaire. Au départ, elle n’avait pas beaucoup de cachet, mais aujourd’hui les espaces publics sont soignés, des places ont été aménagées, une ambiance urbaine a été créée », note la maître de conférence. La cité allemande, qui est restée une ville industrielle, notamment de par son port, s’est tout de même transformée. « Kehl a beaucoup évolué, elle a cherché à exploiter le projet citadin de Strasbourg, tout en développant sa propre identité et sa singularité », ajoute Patricia Zander. Depuis une quinzaine d’années, la commune du Bade-Wurtemberg, dirigée aujourd’hui par Toni Vetrano, mise sur les loisirs, les promenades, avec en fer de lance le jardin des Deux-Rives, construit en 2004. Ce projet est le résultat d’un axe urbain en devenir, qui commence place de l’Étoile, près du centre-ville de Strasbourg, et qui rallie Kehl. La réalisation du pont Beatus-Rhenanus en partenariat avec l’Eurométropole de Strasbourg, en 2017, suit ce développement. Il a permis d’étendre la ligne D du tram de la ville française jusqu’à la gare de Kehl, puis, un an plus tard, jusqu’à la mairie de la commune allemande. Constitué d’anciennes friches industrielles et de terrains militaires abandonnés, le no man’s land situé aux abords du Rhin est aujourd’hui le théâtre de nombreuses opérations d’urbanisation.

© Vivien Latuner

Désormais, Kehl veut démontrer qu’elle est une ville où il fait bon de flâner. Un nouvel ensemble architectural, proche du fleuve, viendra d’ailleurs bientôt compléter son nouveau visage. « L’ancienne cour douanière va notamment être transformée en hôtel », apprend la géographe. Sur son site internet, la ville allemande stipule que des logements, des restaurants haut de gamme et des services vont voir le jour au même endroit. La municipalité actuelle imagine cette zone, d’environ deux hectares, comme une rive attractive tournée vers le Rhin, donc Strasbourg, et facilement accessible depuis la gare. Enfin, les berges à l’est avec des parkings et l’espace autour du port de plaisance seront améliorés. De nouveaux projets dans le domaine du sport et des loisirs vont notamment être créés afin d’établir une structure plus charmante et attrayante. À Kehl, l’opération séduction auprès des Strasbourgeois est loin d’être terminée.

Romain Chevalier

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