Depuis la fin du confinement, j’ai à nouveau plaisir à sentir le macadam et les pavés sous mes roues, dévalant les rues strasbourgeoises à vive allure, évitant parfois de peu, c’est vrai, le pied baladeur d’un touriste sur un trottoir ou la tôle arrogante d’une voiture trop familière.

Je fais corps avec celui qui tient mon guidon comme les rênes d’un pur-sang fougueux un peu rouillé, maladroitement dans un virage trop serré ou zigzaguant lorsque le houblon doré s’invite dans ses veines gonflées. C’est la toute-puissante liberté que de longer les quais déserts en pleine nuit en sentant un vent léger entre mes rayons crasseux et usés. Les étoiles se reflètent dans les yeux de mon cadre argenté, je sens que rien ne peut m’arriver parce que la lune veille sur moi, parce que d’un braquet à l’autre nous braquons le temps qui passe dans ce moment précieux et presque silencieux.

De son Bose anti-bruit, je perçois une playlist divine en totale harmonie avec ce moment d’évasion. Il lâche les mains, un peu comme Kate Winslet dans Titanic, pour lever les bras au ciel, basculant l’espace d’une seconde la tête en arrière au risque d’éclater sa carcasse courbée comme un moustique s’écraserait violemment contre un pare-brise sadique. Matt Bellamy est au piano et caresse la fatalité l’espace d’une chanson qui fige les interrogations et les morceaux cassés de la vie. La chair de poule s’invite sur son avant-bras tatoué, il pleure sa Muse comme un taulard retrouve la liberté après avoir purgé sa peine malgré lui. Innocent, il l’est bien trop et depuis bien trop longtemps. Un coup de frein brutal casse la tranquillité d’une rue sombre. Il pivote à droite puis à gauche, fatigué mais vivant, héros d’une nuit qu’il ne passa pas devant la télévision à regarder des films en noir et blanc pour une fois.

Je suis sa Rock & Roll Queen, peut-être la seule qu’il ne dédaigne pas, parce que je lui rappelle qu’à neuf ans déjà, nous fuguions un foyer aseptisé où son père rentrait trop tard et ou sa mère pleurait trop tôt. Il se promet intérieurement de rester ce gosse, ce clown qui ramasse des coquelicots qui n’existent pas, qui parle à des fantômes qui ne respirent que par intermittence, qui fait semblant d’écouter le murmure de plumes brisées par la routine.

Il descend comme il peut de mes épaules trop fines pour me déposer contre un lampadaire qui n’avait rien demandé, cherchant gauchement à enfoncer une clé minuscule dans un cadenas qui a fait son temps. La chaîne oxydée s’enroule autour de mon buste tel un python sibérien qui s’empare de sa proie, non pas pour la digérer, mais pour la protéger des prédateurs aux pinces coupantes qui arpentent Strasbourg en rasant les murs illuminés. La porte claque. Je peux l’entendre dévaler l’escalier au galop, à bout de souffle et puis plus rien. Jusqu’à demain matin, je suis à la merci des loups aux dents aiguisées, des pirates sans bateaux qui négocient leurs trésors sur le Bon Coin, qui traquent l’or d’un VTT ou d’un fixie, sans scrupule, sans détecteur de métaux, au bon vouloir d’un endroit où la police ne passe plus à cette heure du presque matin.

Je tente de m’endormir, laissant de côté ce doute qui m’envahit, priant le voisinage de faire claquer un volet dissuasif au moindre bruit suspect. Les chacals ne sont pas loin, je le sais. Je peux sentir leurs présences, nargué par un corbeau qui picore un croûton de pain desséché à quelques mètres de là. Ils arrivent comme pour sauter à pieds joints sur mes paupières, comme pour me signifier que je ne dormirai pas l’esprit tranquille, que la pluie risque de tomber plus tôt que prévu sur ma selle nue.

D’un coup sec et sanglant, le cadenas tombe au sol et je suis propulsé contre un mur sombre, bâillonné là où personne ne peut voir l’écœurement d’un viol. Il me force à m’éloigner, une main sur la bouche, donnant de grands de coups de pédales, de plus en plus vite, émettant un rire nerveux, excité entre deux respirations haletantes. Je ne reconnais plus les façades des maisons, couinant mon désarroi à cet inconnu qui souille ma fidélité. Le poids de son corps me donne la nausée. Sa façon de me dicter mon chemin aussi. Il y a de la haine dans ses mains, du désespoir aussi, peut-être même des miettes de rien qui ne suffisent plus à remplir un ventre qui grogne ou du sang sur les poignets.

Peu importe. Je ne pardonne pas. Je n’excuse pas. C’est un acte odieux qui laisse un arrière-goût de cendre dans la bouche.

En boule, recroquevillé sur une béquille branlante au fond de cette cave poussiéreuse, je repense à nos virées à traverser le raisonnable, à dompter le poison de nos états-d’âmes, à l’étendue de ce que nous aurions pu vivre ensemble comme nous le faisions depuis plus de vingt ans, depuis ce moment presque solennel où son grand-père me confia à lui, une tape sur l’épaule en guise de contrat moral.

« Il est à toi maintenant ce vieux Peugeot 103. Prends-en soin, il m’a permis d’échapper à la monotonie du monde et de m’envoler sans avoir d’ailes lorsque je ne savais plus très bien qui j’étais et où je devais aller. C’est un ami, un confident qui ne te contredira jamais, un poème mobile, une fuite dans le brouillard, le dragon d’une Histoire sans fin. Sur ce vélo, tu peux devenir celui que tu rêves d’être l’espace d’une virée insouciante. Eliot dans E.T pour fuir des scientifiques avides de tortures, Ghislain Lambert pour tenter de devenir cycliste professionnel ou Champion, ce gamin solitaire des Triplettes de Belleville dont la vie change lorsque Madame Souza, sa tante, lui offre une bicyclette. Tu te sentiras moins seul avec de la sueur dans le dos, la bouche mouillée par la rosée, de la démesure insoupçonnée, des images à remplir la plus grande salle d’archives du monde. Je te jure que ce n’est pas juste un morceau d’acier, des pneus et des câbles. C’est la liberté absolue, la couleur des nuages sur les routes déployées, la surprise de tomber ou de te tromper de chemin, un frisson dans les yeux, la mer en Alsace ».

Il ne me reste plus qu’à prier que son traqueur tout récemment installé fonctionne, que comme un chat perdu, quelqu’un me déposera chez le vétérinaire pour lire les informations gravées sur cette puce qui ne saute pas. La nuit devient noire et je ne vois plus d’étoiles filer. Les chimères dansent à mes côtés et pour la première fois, personne n’est là pour me consoler. J’attends l’aube douce et pâle avec appréhension, errant sans bouger entre une chaudière et un tas de charbon. La dernière nuit d’un condamné à mort, sans Victor Hugo, mais avec la sensation d’être comme lui au final, un mouton dans les bras perdus de Michel Berger.

Pourquoi je roule, pourquoi, je meurs ? Pourquoi je ris, pourquoi je pleure ?
Voici le S.O.S., d’un deux-roues en détresse.

4 COMMENTAIRES

    • Ah oui ? Pour toi ça passe crème de comparer maladroitement un vol de vélo et un viol ? De manière aussi laide (faut vraiment être fan de Marc Levy et pas avoir lu grand chose dans sa vie pour mouiller sur un torchon pareil).

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