Dans la lignée de la mobilisation pour George Floyd, un Afro-Américain tué par la police aux USA, des milliers de personnes se sont rassemblées le 5 juin à Strasbourg. Les manifestants ont émis de nombreuses revendications contre les violences policières et le racisme qu’ils subissent. Reportage.

Les regards sont graves, déterminés. « Je me suis fait traiter de singe dans la rue dernièrement. Je ne peux pas vivre dans une société qui tolère ça. Bien-sûr que je me bats pour mes droits, c’est une question de vie ou de mort vous comprenez ? J’ai l’impression que la haine envers les Noirs et les Arabes se décomplexe de plus en plus en France. » Alim, avec son ami Samba, est déjà sur la place Kléber à 18h30 ce vendredi 5 juin. Le rassemblement contre les violences policières et le racisme est fixé à 19h. Il s’inscrit dans le cadre de la mobilisation en hommage à George Floyd, tué par un policier le 25 mai dernier aux Etats-Unis. Efia, lycéenne, tenait aussi à être présente : « Je suis scandalisée par ce meurtre, mais pas étonnée malheureusement. » En quelques minutes, une foule compacte de plusieurs milliers de personnes se forme. L’immense majorité des manifestants portent un masque en raison de l’épidémie de COVID-19. Ils sont vêtus de noir, c’est le code couleur du mouvement #BlackLivesMatter.

© Martin Lelièvre pour Pokaa
© Martin Lelièvre pour Pokaa

« Les insultes racistes de la part des policiers, ça nous arrive souvent. »

Les slogans retentissent : « Pas de justice, pas de paix » , « Police partout, justice nulle-part », ou encore « Justice pour Adama ». [Adama Traoré, 24 ans, est mort suite à son interpellation par la police le 19 juillet 2016 en Île-de-France, ndlr] Sur la plateforme de la statue place Kléber, des personnes s’amassent également. Quatre « jeunes de la Meinau, » c’est ainsi qu’ils se désignent, sont là « parce qu’ils n’en peuvent plus des violences policières » :

« Il faut pas croire, à Strasbourg aussi il y en a énormément. Il y a trop d’abus. Les insultes racistes de la part des policiers, ça nous arrive souvent. Et pas plus tard qu’il y a deux jours, un jeune s’est fait tabasser au commissariat de police de la ville. » [Selon son avocate, les images d’une caméra de vidéosurveillance attesteraient des violences qu’a subit Abdou Diallo le mardi 2 juin, ndlr]

L’important dispositif policier déployé n’est pas visible depuis le lieu du rassemblement. En revanche, les discussions sur les forces de l’ordre vont bon train. La veille, Mediapart, Arte Radio et Streetpress ont révélé des cas concrets et conséquents de racisme au sein des forces de l’ordre : un groupe Facebook qui regroupe des milliers de policiers s’échangeant des messages racistes, ou encore un groupe WhatsApp de 11 policiers aux discours particulièrement haineux. « C’est du délire de ne pas reconnaître qu’il y a du racisme dans la police, ça se voit trop, » s’exclame Nabil, qui vient du Neuhof.

« Même à la fac, il y a du racisme ! »

Lors de notre recueil de témoignages, les langues se délient. « Les oppressions que nous vivons, les Blancs les comprennent difficilement parce qu’ils ne les vivent pas, » explique Samba, étudiant en fac de droit :

« Certaines personnes, subissent des insultes racistes tous les jours ! Et même à la fac ! Des camarades m’ont dit un jour que j’étais si intelligent que j’aurais mérité d’être Blanc. Cela m’a profondément heurté. Donc pour eux, l’intelligence serait une qualité non-associable à une certaine pigmentation de la peau ? J’ai eu le sentiment que mon humanité était niée. »

Il poursuit : « Certes, le cadre légal, en théorie, tend vers l’égalité. Mais ce sont des humains qui font fonctionner les institutions, et culturellement, le racisme est bien présent. Il peut s’immiscer partout, dans la rue, au travail, à l’école. Et, évidemment, il y a aussi ce rapport avec la police qui est violent à vivre. Quand je vois que certains meurent à cause d’un contrôle qui dégénère, je me dis que ça pourrait très bien m’arriver à moi aussi. »

De nombreuses prises de paroles s’enchaînent, pendant plus d’une heure, entrecoupées de slogans. Une jeune femme prend le mégaphone :

« Comment peut-on en arriver à un stade où des petites filles se lissent les cheveux et se blanchissent la peau pour ressembler à des blanches ?! J’ai de beaux cheveux afro et j’en suis fière. Soyez fières d’être noires ! On est jeunes, on est beaux, on est Noirs et on va y arriver ! »

© Martin Lelièvre pour Pokaa

Un appel pour un nouveau rassemblement

Une grande clameur gagne la place. Un homme saisit le mégaphone à son tour : « Je veux que mes deux filles puissent avoir une vie normale, même si elles sont Noires. » Son discours est accompagné de puissants applaudissements. Malgré la pluie, la quasi-totalité des militants restent jusqu’au bout du rassemblement.

Vers 20h30, l’un des manifestants appelle à une nouvelle mobilisation vendredi prochain, le 12 juin. Juste après, un groupe d’environ 200 personnes se détache de la manifestation et se rend au tribunal judiciaire pour y crier des slogans pendant quelques minutes avant de se disperser. Les autres quittent progressivement la place Kléber, vide vers 21h30. « La cause est difficile, mais ça fait du bien de se rassembler, vraiment ! » souffle Moussa, les yeux pleins d’émotions, en rentrant chez lui. De loin, il ajoute encore : « Mais il faut que ça continue, et que nous soyons soutenus ! »

Pour aller plus loin :

Photos & audio: Martin Lelievre

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here