Nos appartements et nos maisons sont nos refuges, nos petites bulles d’intimité. Lorsque l’on passe la porte, l’extérieur et le monde qui nous entourent semblent comme disparaître. Pourtant, depuis le 17 mars, nous nous y sommes retrouvés coincés, isolés. Jusqu’à se rappeler, parfois même découvrir, qu’il y avait quelqu’un de l’autre côté du mur. Ce quelqu’un qu’on appelle communément voisin.
© Vivien Latuner

« Tout a commencé avec les applaudissements » se souvient Erwan, un Strasbourgeois de 24 ans. « On habite une résidence, avec une cour intérieure. Tous les soirs, on sortait à nos fenêtres et nos balcons, et on a commencé à échanger. Je ne connaissais qu’un voisin avant. On s’est tous mis à se parler de nos journées, des informations et même à faire des jeux. C’est devenu une habitude. »

Après quelques soirs à se regarder, se saluer tout au plus, les conversations se sont donc engagées dans nos rues et nos immeubles. Les rues, à défaut d’être parcourues par les pieds Strasbourgeois, le sont désormais par leurs paroles et leurs échanges. Ne pouvant plus passer du temps avec les nôtres, notre besoin irrépressible de lien social nous a mené à la rencontre de ces inconnus, pourtant si proches de nous.

Face à la crise, les coudes se sont serrés et le voisinage transformé en un espace de solidarité privilégié. « J’ai eu le Covid, pendant mon arrêt maladie mes voisins se sont succédé pour faire mes courses, sortir mon chien, mes poubelles, ramasser mon courrier. Je n’avais jamais eu une telle relation avec eux avant », témoigne Luna*, habitante du centre-ville. Même constat chez Anick, au Neudorf : « On a fait des courses communes et j’ai cousu des masques pour une grande partie des personnes âgées de mon immeuble ».

Une nouvelle famille

Pour lutter contre cette séparation forcée des âmes, on recréé un esprit de corps. Avec, pour ça, un outil fabuleux : le téléphone. « Notre propriétaire qui vit dans l’immeuble, a dès le début du confinement, créé un groupe WhatsApp pour tout l’immeuble, raconte Christelle une quinquagénaire vivant Boulevard d’Anvers. On s’échange des « tuyaux » mais aussi des blagues, des dessins humoristiques, c’est bon pour le moral. C’est une façon de se dire que l’on peut « dépasser » les obstacles et transformer le négatif en positif. » Entre les différentes familles, le lien s’est alors tissé, à l’image de la guirlande de ballons et de fleurs en papier que les voisins de Christelle ont fait descendre jusque sur son balcon, pour l’anniversaire de sa fille.

Marie-Loup, elle, connaissait déjà sa voisine. « En emménageant il y a bientôt trois ans, on s’est aperçu que la voisine était une amie de ma belle-mère, explique-t-elle. Entre nous le courant est tout de suite passé. Mais quand le confinement a été annoncé, elle et son mari ont été encore plus attentionnés. Ils sont à notre écoute et nous cuisinent des petits plats. Mon compagnon, ambulancier de nuit, est confronté au Covid et eux se comportent avec nous comme des parents.Je les considère maintenant comme ma propre famille. »

Et telle une famille, aux seins d’immeubles strasbourgeois, les liens se tissent entre toutes les générations. Erwan a ainsi fait la connaissance d’un couple et de ses trois filles, à la fenêtre juste en face. « La plus grande est en 6e, la deuxième en CM1 et la dernière doit être au CE1, détaille le jeune homme vivant à la Meinau. Je discute avec elles et on fait des jeux. Hier, on a fait des passes avec un ballon. Elles ont des centaines de choses à raconter. Leurs parents les laissent discuter avec moi, ça leur permet aussi de souffler j’imagine. C’est une parenthèse agréable dans nos journées. »

Le confinement est une fête… Entre voisins

Chez Manon, une étudiante en économie vivant en collocation, ce n’est pas seulement l’immeuble mais bien toute la rue, la rue d’Austerlitz, qui a appris à se connaître. « On ne connaissait pas nos voisins. Avec mes colloc’, Mathilde, Camille et Antoine, on fait parti d’un chœur étudiant. Au bout de quelques jours on a décidé de chanter une chanson après les applaudissements, depuis on en fait une tous les soirs. On a aussi pris contact avec des musiciens de toute la rue et on apprend à tous les voisins à faire un canon, on chante tous ensemble. » Pour partager sa bonne humeur la joyeuse bande poste ensuite les vidéos de ses performances sur Youtube .

© Manon Arziman

«  Il y a aussi Agathe qui chante de l’opéra, accompagnée au piano par Hélène, une autre voisine. » Et les habitants de la rue d’Austerlitz ne sont pas seulement mélomanes mais aussi drôlement joueurs ! « On a un voisin, Patrick, qui est passionné de la langue française, alors il nous fait des quiz Sur la science aussi parce qu’il est chercheur. La colloc du rez-de-chaussée en fait aussi. Et il y a aussi un DJ qui nous organise des blind-tests. »

Après une soirée à se présenter chacun leur tour en criant au balcon leur nom, mais aussi leurs mails et leurs téléphones, la trentaine de voisins est plus que jamais soudée. « Pour nous remercier de chanter on nous offre des gâteaux, des plats. On a même reçu un dessin d’enfant sur notre porte », conclut Manon.

Dessin reçu sur la porte pendant le confinement.
© Manon Arziman

Entendre la détresse

Les rues et les cours des immeubles reprennent vie. C’est ce que constate Anick : « Les bruits ne sont pas les mêmes. Il y a de la vie, des balles au sol, de la musique, des enfants qui courent. Des gens qui parlent très fort au téléphone sur le balcon comme pour dire au monde qu’ils sont là et que quelqu’un pense à eux ou qu’ils sont là pour quelqu’un. », constate-t-elle sans jugement. « Le plus difficile c’est d’entendre les parents s’énerver sur les enfants. » Car la proximité permanente, c’est aussi entendre la détresse de certains. « Il y a eu un épisode de violence conjugale dans notre immeuble, on a dû appeler la police », raconte Luna.

Le bruit, désormais présent à toute heure de la journée, est alors aussi parfois, à l’origine de tensions, entre des voisins beaucoup moins présents habituellement.

© Samuel Campion /
Plein les tympans : quand le bruit devient un enfer pendant le confinement

« Ma voisine ne supporte rien. C’est une dame âgée qui se plaint quand je marche, quand je passe l’aspirateur quand les lave-linges et lave-vaisselles tournent trop tard le soir », raconte Clara. Mais le confinement semble avoir donné à cette voisine de nouvelles occasions d’accroître les tensions : « Début avril elle s’est plainte auprès du syndic, pour du bruit et parce que je me suis confinée chez moi avec une copine. Elle se plaint de moi auprès de gens à sa fenêtre. C’était déjà le cas avant alors que je n’étais pas là de la journée, alors maintenant…»

C’est un peu la même histoire chez Cynthia : une voisine, âgée et des liens quelque peu compliqués, d’autant plus depuis le début du confinement. « Avant ça se passait plutôt bien. Pendant le confinement mon conjoint on est allé quelques fois prendre le soleil sur le petit parking derrière chez nous et elle nous observait. Depuis on reçoit des mots accusateurs comme quoi on laisserait des déchets, puis que ma voiture n’est pas garée droite, etc. Je pense que l’ennui la pousse un peu à s’occuper comme elle peut. De notre côté, le fait d’être enfermés nous rends peut-être plus tendus et la situation nous agace davantage. »

Les deux jeunes femmes aimeraient voir ces relations s’apaiser quand la situation retournera à la normale, avec peu d’optimisme malgré tout. Pour les autres, ceux qui ont appris à connaître ce voisin caché de l’autre côté du mur, plus question en revanche de l’ignorer. Tous ont déjà en tête l’après, les soirées en bas des immeubles et au bout de la rue, où on se rappellera, un verre à la main, cette drôle de parenthèse.


*Le prénom a été modifié.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here