Après vous avoir expliqué le plus fidèlement possible les tenants et les aboutissants du fonctionnement des sectes, on ne pouvait pas traiter le sujet dans sa globalité sans le témoignage d’une Strasbourgeoise qui a été dans une secte et qui a réussi à s’en sortir. Pour ne pas uniquement se concentrer sur ce qui fait peur et aussi pour montrer que, malgré les épreuves difficiles que l’on peut traverser dans nos vies, il est toujours possible de s’en sortir. Avec, à la clé, de belles histoires qui peuvent naître.

Note de l’auteur : Le prénom de la personne interviewée dans cet article a été modifié.

Une famille catholique

Cette histoire commence par la religion. Camille vient en effet d’une famille très catholique. Comme elle me l’explique, il existe dans le catholicisme une branche dans laquelle les pratiquants rattachent leurs croyances à des manifestations paranormales, comme celles de Lourdes par exemple.

Ce phénomène de manifestations paranormales est très marqué dans les années 80 : « Depuis le début des années 80, il y a également des apparitions à Međugorje, en Bosnie-Herzégovinedevenue un site non officiel de pèlerinage catholique depuis l’apparition supposée de la Vierge Marie sur la « colline des apparitions » en 1981, ndlret ma mère était très branchée par ce genre de trucs. J’étais donc dans une famille catho, bien structurée et avec une foi plutôt éclairée. »

Un drame familial

Malheureusement, Camille a connu son lot de drames familiaux. « Il y a eu des drames dans la famille, j’ai perdu mon frère et mon père était très très dur et très patriarcal. » Mais les apparitions de Međugorje vont tout changer. « Lorsqu’il y a eu ces manifestations paranormales, ma famille et moi on s’est retrouvée en contact avec un groupe de personnes vivant en Bourgogne« .

Elle ne mentionne pas comment le contact a été précisément établi mais c’est là qu’elles rencontrent la leader du groupe. « La personne qui dirigeait ce groupe, sur le modèle du renouveau charismatique, disait voir des apparitions de la Vierge. Comme cela correspondait parfaitement à la mentalité de ma mère, et que cela faisait un rapprochement avec ce qui s’était passé à Međugorje, c’était le début de l’engrenage« .

« On s’est dit : quitte à vivre ça, autant ne pas le vivre à 3 000km. »

En outre, les personnes de ce groupe étaient jeunes et sympathiques, ce qui donnait encore plus envie de s’impliquer. « Les gens étaient sympas, de notre âge. On a simplement été enclenché là-dedans. En plus il y a eu cet épisode durant lequel on a parlé de la mort de mon frère et c’était quelque chose qui était impossible à savoir, ça nous a bouleversées, donc on a appelé notre mère, elle est venue et ça correspondait parfaitement à sa mentalité. »

« On pensait être libres de tout, et en fait on n’était libre de rien » : La vie dans la secte

C’est comme cela que Camille, sa sœur et sa mère sont rentrées dans la secte. Elle a toujours mis un point d’honneur à rester indépendante, à avoir un travail hors du groupe et d’avoir son appartement. « La première fois que j’y suis allée c’était fin 1999 et de 2000 à 2003 on a continué. Ma mère s’est sentie forcée de quitter mon père puis elle a vécu avec eux en communauté et je me suis installée en Bourgogne. »

Les maisons de la communauté de Jonestown, lieu d’un suicide collectif qui a attiré l’attention mondiale sur la problématique des nouveaux mouvements religieux. Crédit photo : Fielding McGehee and Rebecca Moore par Wikipedia Commons

Le groupe se réunissait tous les week-ends, au grand complet. « On partageait tout et on ne s’ennuyait pas du tout. T’avais des moments de travaux en commun, de ménage, de cuisine, mais aussi des moments de prières et de retrouvailles. On rigolait bien, on serait pas resté sinon. » Ces instants de camaraderie étaient parfois ponctués de moments de tension très forts : « Parfois il y avait des tensions très fortes, de la violence verbale et de la manipulation très forte. A tel point que parfois je ne savais plus où j’habitais. J’étais un peu schizophrène parce que les gens n’avaient aucune idée de la vie que je menais les week-ends. En fait, dans ce groupe, on prenait ce que l’on voulait. »

« Plus ça allait mal, plus on se réveillait » : Des doutes sous l’emprise d’une perverse narcissique

Happées par la responsable du groupe, qui était selon elle une perverse narcissique, Camille, sa sœur et sa mère ont toutes vécu des choses très fortes. Ce qui n’a pas empêché le doute de s’immiscer dans sa tête. « Je suis partie pendant plusieurs mois parce que je pensais qu’il y avait trop de pensée unique. Je voyais que la personne qui dirigeait le groupe essayait de monter ma mère et ma sœur contre moi. Et du coup, j’ai coupé les ponts. Entre temps, il y a eu un scandale, c’est sorti dans la presse que c’était une secte. Je suis revenu mais ce n’était plus pareil, en 2007. Pendant quatre ans, j’y allais encore mais moins. » Camille est finalement ressortie en 2011.

Benjamin Purnell à Eden Springs entouré de fidèles (D.C. Allen, collection « House of David », archives Bentley Historical Library, université du Michigan)

Sa mère est restée et elle se faisait maltraiter psychologiquement. « A un moment elle s’est révoltée et ça a créé une rupture avec le groupe et elle est partie. » Sauf que la leader ne l’a pas entendu de cette oreille et a usé de manipulation pour tenter de retourner Camille et sa sœur contre leur mère : « Elle nous a convoquées, ma sœur et moi, et nous a dit « votre mère fait ci, votre mère fait ça » pour la faire passer pour une méchante. Elle nous a retournées en un coup, car elle ne supportait pas qu’elle lui résiste. »

« Il y a eu une vraie réconciliation » : Un retour en famille romantique, mais vrai

Une fois toutes les trois sorties, le retour en famille s’est déroulé progressivement – on ne se remet pas en une nuit de cette épreuve. « On a repris contact avec notre famille au bout de 6 mois, parce qu’il fallait qu’on s’en remette un petit peu, on avait eu le cerveau tellement lavé. C’est très romancé et romantique : mes parents se sont retrouvés et se sont remariés. Mon père s’est énormément remis en question. Il y a une vraie réconciliation qui fait que maintenant la famille est quasiment réparée et fonctionne mieux. »

Mais surtout, alors que le retour en famille peut être source de conflits ou de jugements, ce ne s’est pas passé comme ça pour Camille : « Quand on est revenue en Bretagne, on pensait vraiment que les gens allaient nous jeter des pierres mais pas du tout. Ils nous ont accueillis les bras ouverts en disant qu’on leur avait manqué. »

« Si on juge la croyance de l’autre, les ponts seront coupés bien plus rapidement » : Éviter le jugement

La problématique du jugement reste néanmoins fondamentale. Notamment pour éviter que les gens tombent dans une secte ou encore pour faciliter leur réacclimatation une fois sortis. Camille développe : « Ne pas juger. Ne pas dire « ah mais comment toi t’as pu » parce que c’est hyper dévalorisant. Si on juge la croyance de l’autre, les ponts seront coupés bien plus rapidement. »

« Putain, t’y étais pas, tu ne sais pas ce qui s’est passé. Moi je suis tombé dedans, je sais ce que j’ai vu. »

Surtout que la personne sera probablement sous l’emprise d’un groupe, qui essayera à tout prix de l’éloigner. « Même si c’est insupportable, ne pas juger et surtout jamais couper les ponts. Surtout que les personnes qui seront alors avec eux feront tout pour éloigner, mettre des souvenirs induis pour noircir le portrait et faire que la personne soit entièrement dépendante du groupe. Et quand ils reviennent, là encore, pas de jugement. C’est le pire. »

« Je ne suis pas une victime et je ne veux pas que les gens me voient de cette manière »

Si Camille s’est rendue cette expérience positive, ce n’est pas le cas de tout le monde, bien au contraire. « J’ai rendu cette expérience positive parce que je ne veux pas être une victime mais il y en a d’autres qui ont souffert plus que moi. J’estime que l’on est pas victime de notre passé. On l’a eu, y a des choses qui ne s’effaceront jamais. Moi je sais que je peux entendre des gens qui sont tombés, je peux les comprendre, sans les juger. »

« A partir du moment où tu ne parles que de ça, où tu ne fréquentes que des gens qui ont un lien avec ça, et où on te demande de couper des liens, notamment avec ta famille, tu peux te dire que quelque chose cloche et tu te barres.« 

Cette expérience lui permet aujourd’hui d’être bien plus réactive et alerte envers les dérives sectaires. « Ce que je sais maintenant, et ce qu’on m’a pas dit à l’époque, c’est on peut tous rentrer dans un truc, il y en a tellement. Le yoga, le marketing relationnel ou de réseau… » Dès lors, malgré ce que l’on pourrait croire, l’expérience lui a apporté beaucoup de choses positives : « Au niveau humain, j’ai trouvé ma voie, au boulot… J’ai aussi appris que rien n’est irréparable. Ça m’a guérie de la mort de mon frère. Et surtout, il y a eu de belles réconciliations à la fin et c’est ce que j’aime retenir. » Une belle façon de conclure.


Comment s’engager si l’on veut aider ?

Il est possible qu’en lisant ce témoignage, vous ayez envie de vous engager pour lutter contre les dérives sectaires. A ce sujet aussi, Camille peut vous aiguiller : « Pour se former c’est difficile. On a tout un groupe de bénévoles à l’ADFI mais on a aussi besoin de sang neuf. Faut lire les docs de l’UNADFI, garder son discernement. Et faire attention, quand on aborde une thérapie ou une méthode de développement personnel, que cette dernière est bien encadrée, qu’il n’y a pas de la fake science derrière et suivre par exemple des gens qui font de la pédagogie à ce sujet. Mais surtout, ne jamais hésiter à demander aux personnes qui savent. »


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