Ces derniers temps, on remarque de plus en plus, autour de nous, des injonctions à vivre mieux. Comme si le monde était en recherche de sens, d’un nouvel idéal. En ces heures de réseau sociaux omniprésents, ce fait d’être dans une position de recherche d’idéal, de « quelque chose de mieux » peut amener à des dérives. Qui peuvent, par la suite, devenir dangereuses. Des films comme Les Eblouis ont ramené le sujet des sectes sur le devant de la scène et rappellent aussi que des associations luttent contre ces phénomènes d’embrigadement. Voulant en savoir un peu plus, on est allé rencontrer l’Association de défense des familles et des individus victimes des sectes en Alsace (ADFI Alsace), qui fait de la prévention contre des agissements des groupes, mouvements et organisations à caractère sectaire.

Le moment synthèse

Si vous tombez sur cet article alors que vous êtes en retard au taf, à votre date ou pour votre belle-mère, voici une synthèse de ce qu’il faut retenir de cet article, en une minute, douche comprise :

  • Il y a une absence de définition juridique claire quand il s’agit des sectes. Un idéal type social de personne supposée tomber plus facilement dans les sectes n’existe pas
  • Si la personne est en attente d’un idéal et que le groupe œuvre pour la couper de son entourage, il y a de fortes chances que ce groupe comporte des dérives sectaires
  • Le secteur de la santé représente un nouvel eldorado pour les sectes, bien aidées par les réseaux sociaux.
  • La Mission interministérielle de vigilance et lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) réalise un travail essentiel sur le domaine des sectes, dont au moins 500 000 Français seraient victimes, dont de nombreux rapports.
  • En ce sens, la décision du gouvernement Macron de vouloir la fondre dans le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR) inquiète l’ADFI Alsace au plus haut point, dans la crainte de passer en second plan par rapport à la lutte contre la radicalisation islamique.

Un petit point sur l’ADFI Alsace

L’association ADFI Alsace a pour but premier la défense des familles et de l’individu victimes de sectes. Depuis dix ans, pour lutter contre les phénomènes sectaires, l’ADFI Alsace possède une quinzaine de bénévoles, dont six actifs. Pour prévenir le plus efficacement contre les phénomènes sectaires et l’influence des réseaux sociaux, ils cherchent d’ailleurs à recruter des profils plus jeunes.

En 2019, ils ont reçu pas moins de 200 appels et 210 SMS. Il y a aussi eu 55 dossiers traités, donc environ un par semaine, jusqu’au bout avec signalement à la police. Toute la semaine, ils effectuent des astreintes téléphoniques, ils sont joignables par mail à [email protected],sur leur Twitter ou encore leur Facebook.

Une absence de définition juridique claire

La première difficulté, lorsque l’on souhaite lutter contre le phénomène des sectes, c’est l’absence de définition juridique claire. En effet, comme me le révèlent les membres de l’ADFI Alsace, selon le 1er article de la Constitution française, chacun a le droit d’avoir ses croyances et la loi le respecte.

Charles Manson, l’un des gourous les plus connus au monde. Crédits :  Albert Foster/Mirrorpix – Getty

Comme première définition simple que l’on pourrait donner, une secte serait un mouvement ou un groupe à prétention religieuse, philosophique ou thérapeutique, qui exercerait sur des personnes une manipulation mentale/emprise/escroquerie sous couvert de bien-être. Si l’on veut être plus précis, on peut également établir un faisceau d’indices concernant différentes caractéristiques qui rendraient un groupe ou une association passible d’être une secte. « Lorsqu’il y a un phénomène de déstabilisation mentale, qui débouche à une rupture avec l’entourage, c’est que l’on peut s’inquiéter d’une dérive sectaire. »

Par la suite, d’autres facteurs rentrent en cause, pour cadrer le type de sectes dont on parle. Par exemple, si la structure est dogmatique, autoritaire, opaque et avec tous les pouvoirs. Ou encore s’il y a un chef qui transmet une langue propre, une éducation particulière à son « peuple », ainsi que le but recherché par telle ou telle secte.

« Il n’existe pas de profil type pour tomber dans une secte »

Comme me le précise l’ADFI, « le but recherché parle à tout le monde, leurs propositions, quelles qu’elles puissent être, touchent n’importe quelle classe sociale de la population. » Les sectes recrutent en effet partout. Par ailleurs, toutes n’ont pas forcément un lien avec la religion et ne sont pas forcément de grosses structures. Ce sont plutôt des petites structures qui se forment/se reforment et se transforment.

L’ADFI Alsace veut alerter à ce sujet et combattre les idées reçues. « Une personne qui deviendrait adepte n’est ni faible ni vulnérable. Tout comme il n’est ni bête ni consentant, malgré ce que dit la loi ». De son côté, la loi considère en effet chaque citoyen consentant et responsable de ses actions. Ce qui, selon l’ADFI, est une erreur de juriste.

L’attente d’un idéal : le début de l’endoctrinement

Comment les sectes attirent-elles des adeptes ? Au départ, le mécanisme d’attraction est simple : la promesse d’une recherche de quelque chose de mieux, d’une vie meilleure, d’un idéal qui donnerait sens à notre vie. Pour attirer le plus de monde possible dans leurs filets, les sectes fonctionnent étape par étape. « Tout d’abord, il s’agit de séduire rapidement lors de la rencontre. La situation la plus dangereuse est lorsque la personne en face est en attente d’un idéal, qui la met dans une position de quête de sens. Puis il faut mettre la personne en confiance, valoriser ce même idéal ainsi que la personne elle-même« .

Arrive alors l’étape de l’endoctrinement. La doctrine de la secte est divulguée, c’est-à-dire le mode de vie et la méthode de fonctionnement de la secte. D’ailleurs, cette méthode est souvent basée sur l’imitation de ce que font les autres personnes de la secte.

L’isolement de la famille et des amis : le moment du basculement

Puis vient l’étape sans doute la plus significative lorsqu’il s’agit de reconnaître une secte : l’isolement. Le monde extérieur devient le mal qui ne comprend pas l’adepte, alors que lui est celui dans la position de savoir. « Les amis, la famille, le travail sont relégués dans une position de distance et l’adepte se voit proposer un tout nouveau fonctionnement de société, mais cette fois, en plein dans la connaissance. » Un nouveau fonctionnement dont lui seul détient les clefs. L’adepte se sent donc libre, il sait et il peut. Néanmoins, s’il n’y arrive pas il ressent un fort sentiment de culpabilité. Dès lors, il persévère, ce qui peut l’enfoncer dans un sentiment dual, entre reconnaissance et devoir.

« Tout commence comme un rêve et se termine comme un cauchemar »

L’adepte est désormais mûr pour l’embrigadement. Il doit alors porter une allégeance inconditionnelle à sa nouvelle famille. Il y a évidemment un prix à payer : des astreintes, du travail, de l’argent. Mais en général, le plus important, c’est de ne plus avoir le temps de penser. « L’adepte est maintenu dans la dépendance, par une secte qui lui donne des recettes à penser, des compétitions pour être le/la plus aimé, le tout emballé dans un système de punition/récompense« .

Brad Pitt dans le groupe hippie de Charles Manson, dans Once Upon a Time in Hollywood

La secte fait tout pour maintenir ses adeptes dans cette position, puisque sans temps pour penser par lui-même, l’adepte reste embrigadé. Ce qui donne à la secte toujours plus d’argent, plus de moyens pour recruter, plus de monde et donc toujours plus de pouvoir.Les sentiments de culpabilisation et de dénonciation alimentent une atmosphère de peur. Alors qu’au-dessus de la tête de l’adepte plane une interdiction de penser mal. Il perd alors tout esprit critique et devient très malléable et vulnérable.

Des mécanismes d’adhésion renforcés par les réseaux sociaux

Ce pouvoir d’attraction des sectes est amplifié dans une époque où les réseaux sociaux possèdent une importance capitale. En effet, ils permettent d’entretenir des bulles qui sont bien plus difficiles à éclater que dans la vie réelle. Ils permettent aussi des transferts d’argent beaucoup plus rapides et amenuisent les facultés de réflexion par un caractère instantané qui rend difficile la prise de recul.

Le recrutement est donc bien plus simple alors que l’adepte – de plus en plus jeune,en Alsace également – est de plus en plus vulnérable. En effet, les réseaux sociaux deviennent la première source d’information pour de plus en plus de monde, et notamment les jeunes. Selon un rapport sur l’information numérique publié par l’institut Reuters d’étude du journalisme, de l’université d’Oxford, sur plus de 50 000 réponses collectées dans 26 pays, dont la France, 51 % de répondants utilise désormais les réseaux sociaux pour accéder à l’information. Et pour 12 % d’entre eux, cette source est la première – un taux qui atteint 28 % chez les 18-24 ans.

Le secteur de la santé, nouvel eldorado des sectes

Si lorsque l’on entend parler des sectes on s’imagine en premier lieu des dérives religieuses, un autre domaine inquiète celles et ceux qui luttent contre l’embrigadement : le secteur de la santé. Selon les informations fournies par l’ADFI, il y aurait 3 000 médecins opérant aujourd’hui en lien avec le mouvement sectaire.

De plus, selon le dernier rapport de la Mission interministérielle de vigilance et lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), l’année 2016 et le 1er semestre 2017 ont confirmé les inquiétudes sur les nombreuses offres potentiellement sectaires dans le domaine de la santé, du bien-être et du développement personnel. En effet, « beaucoup de propositions dans ce domaine ont une approche dite « psychothérapique » reposant sur le postulat que le malade ou la personne insatisfaite de sa vie est entravée et peut se libérer et libérer son potentiel de guérison, d’épanouissement, ou de réussite. »

Si l’on regarde les données d’un peu plus près, on se rend bien compte que, entre 2015 et 2016, les signalements à la Miviludes sur la médecine complémentaire et alternative ont grimpé de 84,58 % ! Le reiki et la kinésiologie peuvent amener à des dérives de type sectaires. Ces pratiques, dérivées de croyances japonaises et chinoises, permettraient au malade de guérir de nombreuses maladies de lui-même. Alors même que rien ne prouve scientifiquement la véracité de ces pratiques, et que cela devient également un enjeu de santé publique.

Eviter la culpabilité et la culpabilisation

Les sectes sont tellement nombreuses aujourd’hui, qu’il est fort possible qu’un de vos proches puissent tomber dedans. Loin de verser dans le sensationnalisme, l’ADFI Alsace donne quelques pistes pour repérer des signes avant-coureurs. « S’il y a un changement de comportement, du prosélytisme – l’attitude cherchant à susciter voire forcer l’adhésion d’autres personnes à sa foi, ndlr -, un rejet du monde extérieur, un refus de soins ou encore des dépenses pour l’organisation, ce sont autant de signes annonciateurs d’un début d’embrigadement, c’est qu’il y a danger de secte. »

« La culpabilité est comme la cigarette, elle tue lentement mais sûrement. »

Quelles que soient les circonstances, il ne faudra alors ne jamais abandonner. Car garder contact est souvent le seul recours pour l’adepte. Attention à la culpabilité, comme le rappelle l’ADFI : « L’adepte sortant fonctionne encore comme la secte, sauf qu’il n’a pas plus de but, plus de mission. Il ressentira probablement un grand sentiment de honte et de culpabilité. » D’où l’importance de garder une attitude bienveillante, quelles que soient les circonstances.

A la rencontre de l’ADFI Alsace, on a donc pu en découvrir un peu plus sur les fonctionnement des sectes. des fonctionnements qui n’ont pas vraiment évolué dans le temps, mais qui ont su s’adapter aux nouvelles technologies. Le domaine de la santé, entre médecines alternatives et bien-être, représente désormais un eldorado pour les dérives sectaires, jusqu’à devenir une véritable préoccupation de santé publique.

Puisque tout cela manque quelque peu d’humain, on est allé à la rencontre d’une personne qui est rentrée dans une secte et qui s’en est sortie. Mais ça, ce sera pour une autre fois…


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