Depuis le 10 juillet, une grande friche derrière l’Orangerie se fait une nouvelle jeunesse. Une poignée de citoyens engagés s’est vu remettre les clés du lieu pour opérer sa mue en un futur « Centre européen des transitions ». Objectif à terme après travaux : les deux hectares et trois bâtiments seront dédiés à l’écologie avec un fonctionnement horizontal. Permaculture, école alternative, restaurant bio, co-working, résidences artistiques, cabanes dans les arbres ou encore formations au respect de l’environnement… le projet nommé EurOasis se veut dans la lignée des lieux « oasis ressources » du mouvement Les Colibris de Pierre Rabhi. Situé près des institutions européennes et dans une zone urbaine importante, un projet d’ampleur comme celui-ci se veut aussi un modèle, reproductible au cœur d’autres grandes villes, comme un espace de transition pour l’ensemble de la société (les entreprises, les citoyens et les institutions). Chaque jour, les membres de l’EurOasis se retrouvent sur le site pour entamer les travaux et commencer à se connaître entre-eux, accueillant régulièrement de nouveaux adhérents.

Depuis 2017, ils bataillaient pour la création du futur EurOasis. La Ville a d’abord lancé un appel à projet pour renouveler ce site d’exception, à l’abandon depuis plusieurs années. Pour y répondre, un groupe de citoyens fonde une association au fonctionnement holacratique [voir plus bas]. Après délibérations et quelques péripéties, la Ville confirme son coup de cœur pour l’EurOasis et décide d’accorder un contrat d’occupation précaire au projet avec la promesse d’un bail emphytéotique à la clé. Depuis le 10 juillet, les membres de l’association ont accès au site et commencent des travaux pour pouvoir accueillir le public.

Défrichage, débroussaillage et construction d’une base de vie sont en cours au 32 quai Jacquotot

C’est Sylvain, qui nous accueille sur le site encore vert d’une épaisse broussaille luxuriante, vierge de l’empreinte de l’homme mis à part trois grandes bâtisses et quelques cabanes érodées par les plantes. Après un tour du propriétaire, entre les ronces et les racines d’arbres centenaires remarquables, il indique plusieurs zones qui ne seront jamais traitées par l’EurOasis, « pour conserver la biodiversité. » A quelques jours près, on croisait la LPO (la ligue de protection des oiseaux) venue recenser les nombreuses espèces présentes. « Ici, il y a quelques terriers de renards, là on ne peut pas intervenir, c’est une zone qu’on laisse telle quelle », décrit-il en nous faisant le tour du propriétaire.

Avec quelques tonnelles, des toilettes sèches et des passages un peu éclaircis, le site commence à voir quelques marques d’intervention humaine. C’est la première fois depuis de nombreuses années. Une base de vie accueille désormais les membres de l’association.

Phase de test, promesses et expérimentations sur le site

Les membres rencontrés veulent bien discuter, mais être cités ou sur les photos…. « on ne préfère pas, ou alors juste avec le prénom. » C’est Sylvie qui le précise, c’est important pour elle. Sylvie est une ancienne du projet, présente depuis les débuts en 2017. « On veut éviter le culte de la personnalité. Tout ce qu’on fait, on le fait en collectif. » Le risque étant de voir quelques « figures »  déjà connues du grand public strasbourgeois s’accaparer toute l’image du projet, parfois sans faire exprès et à leur dépens, comme dans le cas de certains entrepreneurs célèbres, membres de l’association.

Leur fonctionnement, depuis le début, se veut holacratique. C’est-à-dire sans hiérarchie, avec des cercles de fonctionnement auto-gérés sur la base de l’intelligence collective. Sylvie est dans le cercle nommé « Mettre de l’Huile dans les Rouages ». C’est un peu le cercle coordinateur des autres cercles, le pole qui gère la communication interne et qui s’assure du bon fonctionnement du tout. « Notre raison d’être [de l’EurOasis], c’est d’emmener les individus et les organisations vers un avenir durable, joyeux et fraternel. » explique Sylvie. « On a envie de jouer un rôle face à l’effondrement de notre société. On veut aider à trouver un nouveau chemin en étant plus respectueux de tout ça. »

Contester l’individualisme, le capitalisme, la pollution, l’exploitation abusive de la nature et la structure même de la société

Derrière ce début de discours qui fait presque new-age ou stage de développement personnel un peu étrange, il y a une philosophie partagée par les membres de l’EurOasis. Ce fonctionnement, à priori, fait ses preuves ailleurs, rappelant celui en place aux Amanins, un autre site « Oasis ressource » qui fait office de centre agro-écologique non loin de Montélimar. Qu’est-ce qui se rapproche de l’idée de l’EurOasis dans des espaces urbains ? « Des lieux comme les Grands Voisins à Paris ou Darwin à Bordeaux » répondent les membres interrogés. Mais pour monter un projet de cette nature, il faut de l’énergie, de la volonté, et surtout des sous.

 « En gros, on a besoin de 8 millions d’euros pour rénover le bâtiment et à terme doubler la surface bâtie pour accueillir toutes les différentes structures qu’on a prévues » explique Sylvie. « On a déjà quelques investisseurs et partenaires prêts à nous suivre. Au niveau national, des gens comme Pierre Rabhi, Cyril Dion ou encore Maxime de Rostellan (et j’en passe !), sont prêt à soutenir et relayer le projet dans leurs réseaux » affirme-t-elle. « On est en contact étroit avec eux, on se réfère à eux régulièrement. Ils vont nous aider à trouver les fonds nécessaires, mais pour ça on doit déjà montrer ce qu’on sait faire ! On va monter progressivement en puissance. » Exemple: l’EurOasis vient de recevoir la confirmation d’un début de subvention européenne, via le FSE (fond social européen) à hauteur de près de 20 000€ selon un document publié sur leur Facebook. Un premier crowdfunding avait déjà bien marché en 2017. De nouvelles levées de fond de différentes natures sont prévues.

Un lieu dans la veine des Colibris et du populaire mais controversé Pierre Rabhi

« C’est un lieu où on va pouvoir apprendre, vivre toutes ces nouvelles manières de vivre. » Traduisez : c’est un futur centre de formation pour apprendre toutes les transitions « avec le monde qui vient » moins individualiste, plus respectueux de la nature : éco-construction, gouvernance partagée… avec l’idée d’un restaurant zéro déchet, bio qui peut utiliser des légumes produits sur le site, cultivés en permaculture.

« On aura des cabanes dans les arbres pour recevoir des gens en formation de manière temporaire. Il y aura aussi potentiellement un centre de bien-être avec des thérapeutes et des techniques alternatives ou encore des espaces de co-working. Les gens pourraient venir travailler ici la journée en se mettant au vert. Il y avait aussi l’idée d’une crèche et/ou école alternative qui propose des pédagogies plus participatives où l’enfant est mis au cœur du dispositif. » Au final, un gros centre écolo accessible au grand public avec de l’événementiel type conférences, concerts, formations et activités autour de l’environnement.

Plein de projets fourmillent et prennent racine dans les cerveaux volontaires des membres de l’EurOasis. Certains étaient utiles lors de l’appel à projet, pour consolider l’association, d’autres sont obsolètes, mais l’équipe semble s’être considérablement redynamisée depuis qu’ils ont accès au site. Une cinquantaine de personnes agissent au moins une fois par semaine pour l’EurOasis. « C’est un nouveau départ. » Attention, les membres ne travaillent pas sur le site bénévolement.:« une heure de travail, c’est une heure de travail, que ça soit en rendez-vous avec la Ville ou du débroussaillage, c’est tout pareil », précise Nina, co-premier lien du cercle Communication. « C’est rémunéré en vente de parts de propriété de la future SCIC, société coopérative d’intérêt commun, le futur statut de l’EurOasis. »

L’Holacratie : un mode de gouvernance amibitieux pour une micro-société auto-gérée

Premier lien ou second lien, c’est comme ça que s’appellent les « responsables » de chaque cercle holacratique en lien avec les autres cercles. « . Le premier lien se charge d’informer son cercle de l’activité générale de l’EurOasis et des informations du conseil d’administration. Le second lien fait l’inverse et fait remonter les problèmes et tensions de son cercle vers le cercle général. » Dans ce système de gouvernance partagée, le but est d’effacer les rapports de domination. « Chaque personne est importante et a son mot à dire. On ne veut pas avoir « un sommet qui décide » mais un système non-pyramidal. » Toutes les désignations se font par élection SANS candidat et sans anonymat. « En gros : « je vote pour X, et voici pourquoi. » Ensuite, on peut faire un report de voix si on est convaincu », explique Nina.


La religion du consensus et du respect de chacun pour faire avancer le collectif

Pour le résultat, ce n’est pas forcément la personne avec le plus de voix qui l’emporte. « Si elle est trop clivante par exemple, le choix se portera sur une personne qui fait plus consensus, même si elle n’a pas la majorité des voix. C’est plus le nombre de personnes opposées qui compte, que le nombre de voix en faveur. Toutes les décisions doivent être prises de la manière la plus consensuelle possible. L’avantage, c’est un modèle peut-être plus démocratique que la démocratie représentative ou chacun.e abandonne une partie de son pouvoir. » Ici, dans l’idée, l’avis de chacun reste audible et important.

L’inconvénient, admet Nina, c’est que « c’est toujours plus compliqué d’avoir tout le monde d’accord et que de facto, ça prend plus de temps. Il faut que tout le monde se sente en cohérence et accepté dans le projet. Il ne faut pas de décisions blessantes. » S’il y a des objections, elles doivent être levées avant la prise de décision.

Après deux ans d’incertitude, un vent nouveau souffle sur le projet

Aujourd’hui les problèmes majeurs de fonctionnement, c’est l’assiduité « et c’est normal », explique Nina. « C’est un projet qui demande beaucoup de temps et d’investissement. C’est difficile d’avoir des personnes présentes de manière stable et pleinement investies. On a rajouté des « co-premiers liens » pour permettre une fluidification. On cherche encore des manières plus simples de communiquer en interne. Tout le monde n’est pas au courant de ce qui se passe dans les autres cercles. Aujourd’hui on parle surtout sur Messenger. C’est difficile d’avoir une vision globale de l’avancée du projet, ce qui est une des causes du désengagement des membres. Il y a parfois une impression que ça stagne de tous les côtés alors que ça n’est pas le cas.

On utilise aussi des outils open-source comme le Framapad ou des logiciels comme Glassfrog pour organiser des réunions etc. On cherche un outil qui nous correspond mieux et qui regroupe ces fonctionnalités. On pense aussi à une newsletter, qui servirait autant pour la communication interne qu’externe. Elle permettrait à tout un chacun d’être au courant de ce qui se passe sur l’ensemble du site. » Sur leur groupe Facebook, de nouvelles propositions et idées sont régulièrement proposées et débattues en temps réel ou presque, comme la proposition d’un poulailler ou la recherche d’un expert en compostage.

Fin juillet, la première assemblée générale sur le site de l’EurOasis s’est déroulée sous une large tonnelle frappée d’une pluie battante. « On commence à s’approprier et découvrir le site. On a récupéré des ustensiles et du mobilier grâce à un partenariat avec Emmaus Mundolsheim. On avait déjà stocké quelques dons également. Pour l’instant, c’est de la mise en place plutôt précaire avec des installations temporaires pour l’accueil sur le site. On ne peut pas encore vraiment investir les bâtiments, parce qu’il y a des gros travaux de désamiantage à faire. »

Certains membres sont déjà installés de manière semi-permanente sur le site pour faire avancer les travaux

S’ils se préparent déjà à l’accueil du public, l’avenir reste incertain pour les membres de l’EurOasis. Le bail emphytéotique n’est pas encore signé et l’échéance des municipales risque de bouleverser leur situation. « Heureusement qu’on a été pris en compte par la Ville pendant l’appel à projet. On sait qu’ils vont nous aider. Par contre, on ne sait pas encore à quelle hauteur. Le timing des municipales joue forcément un peu. Le fait de soutenir un projet de ce type peut être un argument électoral. Aujourd’hui, les élus qui nous soutiennent sont dans plusieurs listes différentes ! On ne veut pas se faire capturer par une liste ou un mouvement politique. On n’est pas là pour faire de l’électoralisme. On a nos projets et notre raison d’être qui sont, en soit, très politique : proposer un lieu de vie alternatif, soucieux de la nature et proche du centre d’une grande ville comme Strasbourg, c’est éminemment politique. » Depuis, au moins deux élus strasbourgeois sont passés sur le site.

« Il va falloir qu’on trouve des financements pour faire venir des professionnels ! Il y a beaucoup de compétences dont on manque en interne. Sécuriser les bâtiments, protéger les espèces sur le site… c’est des choses sur lesquels nous manquons de spécialistes. » Sur leur page Facebook, les membres ont indiqué qu’ils cherchaient des « entreprises sérieuses et éthiques » pour des devis sur des travaux sur le réseau eau et l’assainissement, la rénovation de façade, zinguerie, menuiseries extérieures (portes et fenêtres) en bois, volets roulants ou encore sur du sanitaire et de l’électricité.

Des spécialistes, des petites mains du quotidien, du matériel, du temps, de l’argent…. Il manque encore beaucoup de choses à l’EurOasis, même si le projet semble commencer à tracer son sillon. La vie du site et de la communauté semble s’organiser en bonne intelligence. D’ailleurs, un festival d’inauguration et d’accueil au public est d’ores et déjà au programme du 20 au 22 septembre prochain.

« Niveau programme, on ne peut pas encore en parler parce que c’est en cours de conception ! Mais on peut imaginer des espaces de convivialité avec de la musique, des pratiques artistiques, de la restauration… pour tout public. On ne va pas balancer de l’acid-techno h24 sur trois jours. De toute façon, il faut aussi voir avec le voisinage… Il faut que tout le monde se sente à l’aise avec ce projet, pas uniquement les hérissons et les écureuils mais aussi les humains participants et habitants à proximité… »  Pour les rejoindre et visiter le site en amont de ce festival, il faut adhérer à l’association (prix libre et conscient). « Il faut encore qu’on installe d’autres infrastructures comme de l’accès à l’eau. »

Entre temps, les premiers événements (quelques premiers cours de yoga et quelques soirées festives) ont déjà eu lieu pour les membres de l’association si l’on en croit leur page facebook ; mais aussi leur toute première récolte : des kilos de mures sauvages issues des ronces débroussaillées. Le projet portera-t-il lui aussi ses fruits à maturité? En tout cas, les graines sont semées. Moisson à suivre.

Pour plus d’informations, la page facebook de l’EurOasis, et leur groupe Facebook où ils accueillent les nouveaux et partagent la vie du site au jour le jour… ou encore leur site web, ici.

Doc remis 2017

3 COMMENTAIRES

  1. Si cette contre utopie bobo écolo ouvertement antidémocratique parvient à faire autre chose que d’être un énième repère cradingue de gauchistes, dans le genre de la maison Mimir, je veux bien faire le tour de la place Kléber sur les mains.

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