A Strasbourg, en plein mois de juillet, il y a autant de chance de trouver une place à la terrasse d’un restaurant un vendredi soir que de rencontrer son âme soeur sur Tinder. Éventuellement un tabouret crasseux dans l’obscurité d’un comptoir pour gober un croque-monsieur ou choper une MST après avoir serré la main d’un queutard à un rencard. Le genre de mec sur qui tout le monde est passé, même le bus 40 de la CTS.

Trop risqué de quitter ma table au What the Fox pour voguer vers une pizzeria même si je meurs d’envie de croquer dans un calzone au thon.

J’ai la bougeotte. Je tape du pied encore et encore en manque de gras. PanPan glisse une Dorelei dans son gosier pour calmer le tonnerre intérieur qui gronde en lui. Bambi annonce l’Happy Hour. L’heure des bienheureux trempant leurs chemises à manches longues dans un open-space climatisé 5 jours sur 7. La pause est méritée après une semaine de bons et loyaux services à vendre des fontaines à eau en Mégane Break. Comme solution de rechange, je me rabats sur des nachos barbotant dans une flaque visqueuse de cheddar orange fluo. Le nuage de Tchernobyl ne s’est pas arrêté à Kehl, c’est confirmé, la taille des oreilles du mec en face de moi en est une preuve supplémentaire.

Brad Pitt Vs Edward Norton. Bière Club.

Règle numéro 1: Il est interdit de parler du Bière Club, c’est à dire des bistrots clandestins qui ne sont pas mentionnés dans le guide du routard.

Règle numéro 2 : Il est interdit de taper dans le bol de cacahuètes qui traîne sur la table depuis 1997 au risque d’avoir un herpès de la taille d’un bolet sur la joue dans trois jours.

Règle numéro 3 : Il est interdit de commander un Picon dès qu’il fait plus de 28 degrés.

Règle numéro 4 : Il est interdit de prononcer les mots « lundi », « deadline », « boss » et « cahier des charges » jusqu’à lundi 6h30.

Règle 5 : On ne s’enflamme pas à 17 heures parce que les bières sont à moins 50% au risque de vomir son kebab à 21 heures.

Avec modération. Le nez violet et l’haleine de tonton Gilbert sont les meilleures armes de prévention de la sécurité routière.

La première bière est un choc thermique fulgurant, une éjaculation précoce inversée. Tout le contraire de cette pub à la con pour un dentifrice limitant l’effet du froid sur les chicos. J’aime cette douleur, elle me rappelle que je suis en vie. Les glaçons, je les croque comme des knacks. Sans pitié. Le Requin de James Bond, pas la paire de Nike du quartier. L’amertume du houblon remonte dans mes tempes. Une pastèque gazeuse sans pépins. Les anges susurrent leurs louanges. Chair de poule. La fraîcheur d’une cathédrale. Des vitraux en guise d’yeux. C’est un miracle.

À genoux buveurs de diabolo-menthe.

An Ending de Brian Eno. Le synthétiseur du goût. Mes molaires prennent une claque. Overdose de bonheur. Une seringue d’adrénaline dans le coeur. Pulp fiction. Un gémissement de plaisir non simulé. Je glisse au fond de ma chaise, les jambes croisées, les mains derrière la nuque. Procrastination. Qu’il est bon de se perdre dans ses pensées en observant les passants. Étude sociologique pour rêveurs. Voyage sédentaire. Seuls les vrais savent. Lunette de soleil. Les Beach Boys en tête. A cheval sur ma monture. les secousses de mon Pur-sang font trembler mes vertèbres douloureuses. La scoliose du Skeleton de Tim Burton. D’ici, les Apalaches allemandes derrière l’Ancienne Douane sont majestueuses. Un condor se pose sur mon épaule droite. Mon garde du corps imaginaire. Un pitbull aux serres tranchantes prêt à couper net la jugulaire de l’imprudent qui me demandera si la chaise à côté de moi est libre.

La seule de chose de libre ici, c’est moi.

Las Vegas parano. Du sucre glace made in Erstein dans la narine. « Patron, la petite soeur s’il te plaît ». Je suinte comme une femme fontaine, un clitoris sous chaque aisselle. Mon verre pleure des larmes glacées de bonheur qui s’echouent sur un sous-bock. Le Concordia ambré s’approche dangereusement du rebord de la table. Capitaine, réveillez-vous, un coup de coude vite ! Je saisis le navire d’un geste ferme pour lui montrer qui est à la barre ce soir. C’est un animal sauvage et puissant. Un Mustang de caractère à ne pas mettre entre les mains d’un buveur de Spritz. La mousse jaunâtre cogne contre la coque transparente. Un va-et-vient sensuel sans capote. L’écume de l’amour, un soir d’été. Une autre clope. L’impression d’être une star de cinéma américaine immortelle. Clark Gable en chino chillant en solitaire. Un feu follet parmi les morts-vivants.

Et puis peu importe si je parle tout seul. Peu importe si je souris niaisement alors qu’il n’y a personne en face de moi. Je sens le sang couler dans mes veines et la sève volcanique s’infiltrer dans chacun de mes organes. La matrice s’offre à moi. Anonyme le jour, Neo la nuit. Des chiffres verts qui s’entrecroisent et composent chaque élément de mon environnement, comme ce couple à la tignasse argentée qui se pose à la table devant moi.

Les Mephisto contrastent avec un collant couleur peau. Elle tremble en tenant sa fourchette, tentant de découper un bout de tarte flambée aux rebords carbonisés.

Son jeune amant de 84 ans lui vient en aide. Pas de mots. Un regard d’une tendresse à faire sourire Carlos Ghosn. Ces deux oiseaux chantent comme des boîtes à musique d’amour depuis 62 ans. Pour rien au monde je n’aurais voulu être ailleurs. Un Caravage éphémère où les personnages bougent, respirent et transpirent. La beauté originelle. Un parfum de madeleine encore tiède. Un film en noir blanc avec deux punks aux cheveux métalliques. La danseuse ridée conserve la grâce de toutes ces années à répéter le même mouvement en ballerines. Un port de tête fier. Une prestance royale. Une femme forte malgré la fragilité d’un corps usé par les aléas de la vie et le démarchage intempestif de la Mort qui se fait de plus en plus insistante. Elle mâche péniblement un morceau de lardon anarchiste qui n’a pas dit son dernier mot.

Il caresse ses lèvres pâles du bout de son doigt. Une alliance dorée scintillante qu’il entretient méticuleusement. Des mains pleines d’histoires. Cabossées. Abîmées. Malgré-lui. Malgré-eux. L’absence forcée pour « jouer à la guerre » comme il dit. Des lettres tâchées de larmes en guise de Prozac lorsque les obus venaient finir leurs vols à quelques mètres de lui. La Cathédrale pourra témoigner de cette période sombre de l’Histoire. Des copains sont tombés sur la terre humide à plusieurs reprises. Tirer sur un fantôme à l’uniforme kaki qui est tout aussi perdu que lui. Des gosses dont le fusil courbe le dos et l’âme. Des anonymes aux noms gravés sur des plaques commémoratives. L’odeur de pisse et de merde. Le froid qui taillade le cuir de la peau. La folie, à répéter son nom à force de manger de la nourriture indigne d’un être humain.

Lucie. À son retour, il courut à la bibliothèque Kléber, à bout de souffle, ses lettres dans son paquetage.

Elle était de dos, pourtant il n’eut aucun doute en posant la main sur son épaule légèrement dénudée. Elle portait une robe à pois trop ample. Un moineau en talon beige. Les yeux ne mentent jamais, interprètes maladroits des secrets du coeur.

Plus de soixante après, ils s’aiment toujours comme des enfants.

Je glisse une pièce dans le juke-box de mon imagination. Lee Fiel & The Expression fredonne Will i get off easy.

Quand je rentre à la maison, je vois ce regard dans tes yeux,

Ce regard dans tes yeux,

M’en sortirai-je sans encombre cette fois ?

M’en sortirai-je sans encombre cette fois ?

Je ne veux jamais te perdre, toi et moi pour toujours,

Toutes les fois où tu m’as accusé, j’ai été honnête envers toi,

Oui je l’ai été, Girl,

Quand je sors prendre l’air,

Quand je rentre à la maison, je te vois perdue dans tes rêves,

Perdue dans tes rêves.

Il règle l’addition et remet le col du chemisier de sa bien-aimée discrètement.

« Au revoir. Profitez-en bien jeune homme. »

Il y a de la nostalgie dans la voix de Lucie mais aussi beaucoup de douceur. J’ai la chair de poule. Elle fait partie de ces personnes que Jack Kerouac aurait aimé croiser sur la route. Un ange-gardien aux ailes majestueuses. C’est ce genre de moment de grâce qui me fait prendre conscience que même si la vie est un bordel cruel, elle en vaut la peine.

La liberté est un luxe sans marque. Pas de Chanel. Pas de Vuitton.

La liberté de rire, de pleurer, de se révolter, de se tromper, de penser, d’être, peu importe sa couleur, son ethnie, sa croyance, sa sexualité. J’avais oublié cette chance. Parfois un rayon de soleil transperce les habitudes du quotidien pour nous rappeler que la vie n’est qu’un jeu pour mortels. C’est grâce à des gens comme eux, qui se sacrifièrent pour notre insouciance, que je joue à rêver ce soir. C’est grâce à Louis que je sens le vent sur mon visage. C’est grâce à Lucie que je ferai l’amour à celle que j’aime en rentrant.

Bras dessus, bras dessous, leurs silhouettes s’éloignent comme dans une comédie musicale.

Grease. John Travolta et Olivia Newton-John twistant sur le Pont du Corbeau pour l’éternité.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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