Il y a des gens organisés, prévoyants. Le type de personne qui arrive en avance à un rendez-vous Tinder pour repérer les lieux et visualiser mentalement le déroulé de la soirée comme un bobsleigheur visualise son tracé sur une piste de glace.

Mon pote Simon est comme ça. A chaque fois que je lui demande s’il est disponible pour un boire un verre, il me répond qu’il doit d’abord vérifier sur son organiseur s’il n’a pas déjà prévu quelque chose ce soir-là. Je le soupçonne d’avoir une multitude de possibilités et de choisir la plus affriolante via un tableau Excel super sophistiqué. C’est peut-être pour ça que je ne le vois jamais.

Je ne suis pas de cette trempe mais de celle des improvisateurs giflant la vie par surprise, danseur cosmique glissant sur les figures trop carrées ou trop rondes.

C’est une façon poétique de dire que je ne suis pas organisé. L’année dernière, je souhaitai l’anniversaire de ma mère le 11 octobre alors qu’elle est née le 11 novembre. Je laissai également un message incendiaire sur le répondeur de ma sœur pour lui signifier son absence au déjeuner prévu dimanche dernier, sauf que le repas a lieu mardi prochain.

Ce matin justement, le réveil sonna à dix heures. L’ayant réglé pour qu’il se déclenche à neuf heures, je cru d’abord à une mauvaise blague de mon chat Mogwai, un gilet-jaune félin anti grasse-matinée, capable de simuler une diarrhée juste pour que je ne quitte pas l’appartement. Cette créature ne sourit jamais, pourtant chaque soir elle chante son ronronnement pour que je m’endorme.

Il ne me fallut pas bien longtemps pour comprendre qu’à défaut d’un miracle, il me faudrait cavaler comme Usain Bolt pour choper mon train à l’heure.

Une course effrénée débuta. Un plongeon du dix mètres pour finir sous la douche. Des affaires jetées en boule dans une valise trop grande. Le visage tailladé par des coups de rasoirs approximatifs. Des chaussettes dépareillées. Les clés dans la poche. Un bisou sur le crâne de mon lynx de compagnie. La porte claque.

Je dévale les escaliers comme une tornade, un reste de savon de Marseille dans l’oreille et un sparadrap sur la joue, manquant de me fracasser la colonne vertébrale sur une marche branlante.

Dehors, le vent souffle sur les crasseux perdant le contrôle. La valise est en équilibre précaire sur le guidon de mon VTT. Ma vision est limitée. J’esquive les passants, avenue Wilson, sautant un trottoir involontairement. Elliot pédalant à en perdre haleine. E.T dans la panier avant , pointant la lune de son doigt interminable. MAISON – MAISON. La chaîne se déplace à plusieurs reprises mais heureusement je ne déraille pas. Je serais incapable de réparer cet engin du diable à mains nues, c’est déjà une épreuve d’enlever les cheveux coincés dans le siphon de la douche. MacGyver est un mytho capable de nous faire croire qu’une allumette et un trombone peuvent faire office de dérailleur.

Le tram C klaxonne. Un caniche au regard noir aboie.

Je suis dans les temps, ne reste plus qu’à trouver une place pour mon deux-roues devant la gare, ce qui n’est pas une mince affaire dans ce cimetière des roulants. Les cadavres sans roues ou sans cadres traînent au sol, laissant des cadenas orphelins pendus à des arceaux métalliques. Un champs de coquelicots chromés, les selles trouées timides attendant l’arrivée de fesses moelleuses. Un vieux Peugeot rouillé quitte la place. Je saisis l’occasion en tentant de mémoriser l’endroit où je laisse ma monture.

Peut-être qu’à mon retour, il ne fera plus parti du paysage alors je lui fais un clin d’œil discret, on ne sait jamais ce qu’il peut se passer pour un vélo sans défense sur le parking de la gare de Strasbourg. Il faut saluer les gens qu’on aime avant un voyage à l’autre bout du monde. La Bretagne c’est loin. J’espère qu’il ne sera pas kidnappé par des pirates aux pinces coupantes qui le balanceront dans le Rhin. J’essaierai de négocier avec les voleurs sur le Bon Coin et s’il le faut, je paierai une rançon en tickets restaurants.

Une ville sans vélos volés c’est comme un ciel sans étoiles filantes.

De la sueur coule dans mon dos. Je scrute le panneau d’affichage comme une souris observe le ciel à la recherche de buses affamées. Je ne ferai pas office de petit-déjeuner en ratant mon train. Celui à destination de Rennes a une heure de retard. Déception. Tout ça pour ça.

Je me jette sur un banc inconfortable, le type de mobilier conçu par un designer anti-SDF en totale harmonie avec le nouvel arrêté anti-mendicité. Un remède trouble contre ceux qui sont à genoux et qui n’ont plus le droit de se coucher pour oublier le bitume mouillé. Trop maigres pour se payer une chambre d’hôtel et s’étaler sur un lit trop grand, comater est un crime dorénavant. La galerie de verre monumentale surplombant le bâtiment tente de me consoler par son silence. La carapace transparente d’une tortue abritant des lapins-voyageurs pressés.

Les talons claquent et les valises glissent sur le sol. Nous nous jaugeons du coin de l’œil afin de deviner qui va où en fonction de la taille de nos sacs. Les pouces s’activent sur les écrans gras des smartphones. Les casques Bluetooth dansent au rythme de basses puissantes. Mr Oizo est dans la place.

Une dame d’un âge certain lit le dernier roman d’Amélie Nothomb. Elle semble soucieuse et totalement absorbée, suivant une balle invisible de gauche à droite avec ses yeux comme si elle était à Roland Garros :

« Le dernier mot frappa le comte comme une gifle. Ce n’était pas la première fois qu’il l’entendait. Depuis quelques années, pour d’obscures raisons, les gens ne se satisfaisaient plus des termes sentiments, sensations ou impressions, qui remplissaient pourtant parfaitement leur rôle. Il fallait qu’ils éprouvent des ressentis. Neville était allergique à ce vocable aussi ridicule que prétentieux ».

Avantage Nadal. Premier service.

Derrière, le vendeur du kiosque aux journaux encaisse les euros à une cadence infernale. Le tiroir-caisse claque.

Les billets passent de mains en mains. Les magazines défilent sur le comptoir. Un Biba spécial ventre plat. Un Psychologie Magazine pour repérer les signes du burn out. Un GQ sur Billie Eilish, la nouvelle sensation musicale de ces derniers mois.

Deux amoureux se collent comme un chewing-gum s’incruste sur la semelle d’une paire de Air Max. Un au revoir éprouvant certainement, à en voir les chaudes larmes coulant discrètement le long de son nez. Elle sort un mouchoir, les yeux rouges, de la buée sur ses lunettes pendant qu’il caresse ses cheveux blonds.

Je peux deviner ce qu’elle lui dit en lisant sur ses lèvres glossées :

« Tu ne m’oublieras pas ? Tu m’appelleras en arrivant ? ».

Il prend sa tête entre les mains.

Il lui dit les mots bleus, Les mots qu’on dit avec les yeux,
Parler lui semble ridicule,
Il s’élance et puis elle recule,
Devant une phrase inutile,
Qui briserait l’instant fragile.

Le Burger King vient d’ouvrir à l’autre bout du hall. Je peux sentir une odeur de frites insupportable, comme lorsque je sortais des tasses en titubant à Europapark, à la limite d’arroser la chemise de mon père d’un jet de vomi au Nesquik.

Je vérifie le numéro de ma place dans le TGV. J’espère être positionné côté couloir pour pouvoir étendre mes jambes au maximum. C’est toujours mieux que le siège-bébé pour adulte de Ryan Air dans lequel je me contorsionne comme un fakir afin de ne pas succomber d’une crampe de la cuisse.

Le temps ne passe jamais assez vite lorsqu’on part en vacances. J’ai hâte de retrouver la fureur de l’océan, d’humer l’iode et de me goinfrer d’huîtres. Il y a bien longtemps que je ne suis pas retourné les voir mais je peux encore sentir le sable mouillé entre mes doigts de pieds et la disposition des rochers sur cette plage du Finistère. Prenons du bon temps avant que les feuilles se remettent à tomber. Fermons les yeux, vagabonds paresseux, sur le coin du lit d’une cabane perchée trop haut pour les grandes personnes.

Chouchen + Kouign amann = ‎♡

Dehors, une fine pluie se met à tomber soudainement alors que le baromètre affiche 28 degrés. Un arc en ciel gay illumine le ciel. Les parasites aux masques de clown dansent entre les gouttes. Les parapluies de Strasbourg s’ouvrent comme des pâquerettes un matin de printemps. Catherine Deneuve allume une Gauloise et tousse comme un camionneur, une 8.6 à la main. Jacques Demy se retourne dans sa tombe.

Allumer – Tirer – Expirer – Tirer – Expirer – Tousser – Éteindre. C’est la dure vie des nicotineurs.

Mon train finit par être annoncé. Quai numéro 1. Sur l’escalator, un enfant accompagne sa mère qui tient une caisse à chat dans les bras. La matou roux miaule à mort et tente de lacérer sa maîtresse. Le bruit du freinage d’un wagon tagué lui fait rebrousser chemin. L’enfant tente de le rassurer en mettant le doigt dans la cage. Il renifle le bout de chair comme un anxiolytique.

Depuis mon siège, j’observe le quai se vider progressivement derrière une vitre muette. Le train se met en route.

Il reste un homme, posté contre une rambarde, suspendu au-dessus du temps. J’ai l’impression qu’il a toujours été là, perdu entre deux voies, l’âme mal garée. Le gardien des secrets qu’on murmure au ciel. Le venin acide du regret qui ronge les os. Roi des papillons de nuit. Un coeur ivre de satin rouge . Un parfum d’histoires qui finissent dans un ravin.

Un fantôme au coeur défiguré attendant inexorablement de prendre le TER à destination du succès.



Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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