Chaque chose a une fin sauf la banane qui en a deux. Ce proverbe africain tourne en boucle dans ma tête depuis ce matin, 2h30.

Impossible de me rendormir. Un mélange d’anxiété et d’excitation. Je quitte cet appartement trop bruyant derrière la Place des Halles après cinq ans de bons et loyaux services.

Sur ce matelas imprégné de poussière, entre une chaise encastrée sur le canapé et une perceuse encore branchée, j’observe le plafond blanc que je connais par cœur, à force de m’y perdre lors de mes sessions de spleen intensives. J’aime voguer dans des contrées imaginaires, les yeux grands ouverts, seul, la main derrière la nuque en sentant le souffle frais du ventilateur sur mon torse. C’est mon jardin secret, sans roses et sans coccinelles. Je ne le partage pas celui-là. Il est vital. Sans compromis. Sans paraître. A la limite mon chat a la permission de ronronner à mes côtés, et encore.

Moi face à moi. Round 1. La cloche retentit dans le silence. J’enfile une paire de gants et mon protège-dents. Les coups pleuvent.

Uppercut du Passé. Coup droit de l’Avenir. Crochet vicelard du Doute. KO. L’arbitre arrête le match. Le radio-réveil annonce 3h01. Dans 3h29, ils arriveront.

Le plafond ne trahit jamais. Le plafond ne juge pas. Le plafond écoute en silence. Le plafond est un ami discret, plat et profond, inaccessible comme une mer pâle projetant ses pensées sur mes draps tâchés de sueur. Le sel pique sous les aisselles. La peau brûle de l’intérieur. Je suis éjecté sur une île déserte, sans ballon à qui causer, en haillon, regardant l’horizon bleu à l’infini. Je vais rester là pour l’éternité, à chercher à comprendre les confidences d’un ciel crépis.

Je suis capable de dire avec précision le nombre de lignes en plâtre blanc le recouvrant comme Dustin Hoffman annonce le nombre exact de cure-dents par terre dans Rain Man: 114, très exactement. Une chapelle Sixtine monochrome maladroitement repeinte par des ouvriers du bâtiment payés au lance-pierre. Vinci sans Léonard. Du béton sans inspiration.

Je connais cette pièce comme si j’y étais né, il y’a 35 ans. Chaque imperfection au mur. Le trou d’un vieux clou rouillé. Le bout d’un fil électrique timide. Les ombres projetées sur le sol au moindre rayon de soleil.

Ma commode Conforama dégueulant de fringues jetées en boule comme du papier journal enfoncé au bout d’une chaussure trop petite. La vieille malle en bois pleine de vinyles.

David Bowie – Nick Cave – Radiohead – Pink Floyd – Massive Attack – Gainsbourg – Sufjan Stevens – Sigur Ros – Archive – Pulp – Joy Division.

Le 11 de départ.

Sont remplacants: Talking Heads – Alt-J – Air – Bashung.

J’y passe des jours entiers, en position fœtale, à chercher un sens à tout ça. Le lit devenant alors un sable mouvant rassurant qui immobilise la volonté des animaux les plus déterminés. Les autres ne comprennent pas. Comédien – Fainéant – Malade imaginaire. Lorsque le mal est dedans et qu’il ne fait pas saigner, il crée le doute dans les yeux des plus sceptiques. C’est un peu comme un mal de dos. On ne trouve jamais rien au scanner et pourtant la douleur est bien là, entre l’esprit et le cœur. Le point G de l’existence. Personne n’a encore inventé le Kamasutra du bonheur. Un vers invasif se nourrissant de pensées maléfiques, nuit et jour. Ça rend fou. Je vous promets que ça rend fou, au point que certains deviennent des fantômes qui continuent de travailler, de manger et de baiser sans que personne ne s’aperçoive de la supercherie.

Un Truman Show avec des vrais gens dedans où Jim Carrey se goinfre de Xanax.

Le vieux parquet grince devant la porte des WC. Le sanibroyeur de fortune est installé là parce que la disposition du lieu ne permettait pas d’y disposer des toilettes dignes de ce nom. J’ai failli perdre ma virilité sur ce truc un soir, rentrant d’une nuit agitée, pas très frais et m’endormant sur cet engin de torture. La douche d’un autre temps est tout juste assez grande pour s’y engouffrer. Spéléologie urbaine par obligation hygiénique.

Ambiance photomaton, le reflet des carreaux en céramique faisant office de caméra. Insert coin. 3-2-1. Souriez. La douche est terminée.

Le lino détrempé gondole. Une serviette à l’odeur suspecte fera office de bateau-mouche dans cette Venise moite. Dehors, le camion-poubelle semble se garer contre mon omoplate tellement l’isolation de ce cube de béton des années 50 est mauvaise. Cette nuit, j’ai même entendu le souffle chaud d’un voleur de vélo fracassant un cadenas à l’aide d’une pince coupante.

C’est un véritable sous-marin indétectable. Les passants racontent leurs vies. J’entends tout, comme un ange tend l’oreille pour tenter de comprendre le secret du monde des vivants, assis sur un nuage de ouate. Les ombres ivres murmurent la nuit en faisant des pauses contre le mur au bas de mon immeuble. Certaines pauses sentent la pisse ou le vomi avec des morceaux dedans, d’autres les corps brûlants à l’haleine chargée de Meteor.

Certains hurlent de bonheur, rient à s’en péter la mâchoire pendant que d’autres pleurent la perte d’un être cher ou divaguent comme des fous à la recherche d’un reste de KFC dans une poubelle pleine à ras bord.

En face, sur le trottoir du bar de La Solidarité, la musique est tellement forte que mes vitres tremblent. Des silhouettes marchant en zig-zag tirent sur des clopes comme si leurs vies en dépendaient. A cette heure-ci, les certitudes sont de mise. Pas de compromis. Pas de peut-être. Pas de peur. La confiance d’un Jedi gonflé au Picon.

« Noir il sera. Avec des cacahuètes, tu le dégusteras ».

L’envie de bouffer le monde sans fourchette mais avec la bite. Les corps dansent contre les tables alignées militairement. Les feux de signalisation tripent sous acide. Vert – Orange – Rouge. A une couleur près, la Jamaïque s’invitait dans le quartier.

Tout semble facile quand les chats sont gris. Le réveil sera brutal, comme un bol de Ricoré froid accompagné d’une tartine de munster.

6h03. Je ne tiens plus. J’ouvre les volets avec précaution de peur que l’un d’entre eux ne se décroche pour finir sur la tête d’un voyageur malchanceux. L’odeur de fleur d’oranger d’Amande et Cannelle emplit mes narines avec la nostalgie d’un gamin sortant une tarte aux pommes du four. Makrout aux dattes – Kadaif – Corne de gazelle – Baklawas aux noix. Vous allez me manquer. Ce quartier va me manquer.

Des cartons trop remplis s’entassent un peu partout. Sur le haut, une écriture enfantine au marqueur rouge.

Chambre-Fragile.

A l’intérieur, des morceaux de vie. Des souvenirs, bons comme mauvais. Un paquet de semoule mal fermé se vide sur une édition abîmée du Clochard Céleste de Jack Kerouac. Une assiette Ikea est déjà brisée en plusieurs morceaux. Les moutons dansent un tango derrière le canapé.

Je peux les entendre arriver à une dizaine de mètres de là alors que l’épicerie Baymar ouvre ses portes. Elle m’aura bien dépanné celle-là avec des paquets de Pépito à 6,40 euros, du Coca et des bananes terrassant une gastro fulgurante.Toujours un sourire même quand je n’avais pas assez de monnaie pour régler mon pot de Nutella.

« Tu paieras la prochaine fois, c’est pas grave ».

Salut mon frère et merci à toi.

Ils montent dans l’escalier. Un pack de bière dans une main, des petits pains au chocolat dans l’autre. Ça se vanne sur le dernier épisode de Game of Thrones.

Des dragons – Une princesse – Une baston.

Des amis(es). Des collègues. Des bras pour déplacer l’essentiel de ma vie d’un point A à un point B.

Ne reste plus qu’à passer les point C, D, E puis F et je finirai bien par le trouver, ce putain de point G de l’existence.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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