Cette semaine, Jean-Christophe Grangé était de passage à Strasbourg, lors d’une rencontre à la Librairie Kléber, afin de présenter son nouveau polar « La Dernière Chasse » . Nous avons profité de l’occasion pour interviewer ce grand spécialiste du best-seller dont les ouvrages ont été vendus à plus de cinq cent mille exemplaires, dans une vingtaine de pays, avant d’être portés à l’écran.

Après sa séance de dédicaces, nous nous retrouvons devant la librairie, direction la gare de Strasbourg. C’est tranquillement installés autour d’un petit thé, au gré des arrivées et des départs, que nous échangeons à propos de son dernier thriller. Figurez-vous que le Stephen King à la française est bien moins angoissant que le sont ses romans. Au contraire, l’auteur des « Rivières Pourpres » est d’une sympathie qui met immédiatement à l’aise.
Avec « La Dernière Chasse », Jean-Christophe Grangé nous plonge une nouvelle fois dans un univers glacial et sanglant, noir et dérangeant qui tient en haleine de bout en bout et confirme son titre de maître du thriller.

Dans « La Dernière Chasse » vous faites renaître le commandant Niémans qu’on a connu dans les « Rivières Pourpres ». Pourquoi avoir repris ce personnage-là au lieu d’en créer un nouveau?

Jean-Christophe Grangé : Parce que j’ai eu l’idée de plusieurs enquêtes qui se passaient un peu aux quatre coins de la France, ou même en Allemagne comme celle-ci, avec l’idée d’un flic de Paris qui est expérimenté en matière de violence, de crimes étranges, là où les gendarmes sont dépassés. Et finalement, j’ai réalisé : « Mais c’est Niémans! ». Alors je suis retourné dans mon premier livre et je me suis aperçu qu’il était mort. Bon il flottait dans la rivière, du coup je me suis dit on va faire comme si le cadavre bougeait encore (rires) et je l’ai repris. J’ai triché un peu avec les années, car j’ai écrit « les Rivières Pourpres » il y a vingt ans, alors que dans le livre il n’y a que 5-6 ans qui sont passés, et il a eu une longue convalescence pour sortir de son état comateux. Puis voilà on lui a proposé de prendre la direction de cette brigade et ce qui m’intéressait c’est qu’il ait une adjointe. Une femme, beaucoup plus jeune et qui fasse le tandem que j’ai souvent utilisé. C’est-à-dire un vieux flic, le maître, et puis le jeune flic, disciple. Et là c’est une Ivanna. Il s’agit de plusieurs trucs, d’abord pour elle il a été un protecteur, comme un père, il y a aussi un peu de séduction, et puis lui-même a besoin d’elle, car elle est jeune, elle a la pêche, elle a une vitalité qui lui fait du bien. Ce n’est plus le même Niémans que dans « les Rivières Pourpres », il a été blessé très gravement, il a été quasi mort, il a vieilli, il est devenu plus calme, et cette fille qui a la patate lui fait du bien.

Il a l’air pas mal traumatisé effectivement. Pourquoi avoir choisi le cadre de la Forêt-Noire?

Jean-Christophe Grangé : Je voulais écrire un roman sur la chasse, car le roman policier c’est une forme de chasse. Ça m’intéressait de faire une chasse dans la chasse. Qui dit chasse dit forêt et tant qu’à faire j’ai pris une grande et belle forêt. La Forêt-Noire est chargée de mythes, de contes. Il me fallait ça, car ce meurtre est tellement étrange, qu’il y a un petit côté ésotérique, magique, et la Forêt Noire était une région tout à fait adaptée à ce genre d’histoire. Puis derrière, il y a cette famille aristocratique qui cadre bien avec l’Allemagne, avec ce passé qu’on va réveiller qui est quand même un passé lié au nazisme et à toutes les atrocités qui se sont passées en Allemagne.

Vous parlez de la chasse mais plus particulièrement de la pirsch, qui est une chasse à l’approche, pourquoi?

Jean-Christophe Grangé : Alors la pirsch m’intéressait car parmi toutes les disciplines de chasse, c’est la plus dure, et la plus pure. Elle est très respectée car il s’agit d’approcher l’animal au plus près, sans aucun artifices, sans aucun pièges. Tu es seul, tu n’as pas de chiens, pas de rabatteurs. Ça signifie pour le chasseur de s’intégrer totalement dans la forêt et ça me plaisait, car dans mes romans policiers toujours, le policier s’intègre dans le milieu où il fait son enquête. Il devient un peu cette forêt symbolique, qui est le milieu ou le pays dans lequel il enquête. Et là la pirsch, cette chasse en solitaire me rappelait bien le polar. J’aimais bien que Niémans enquête sur une chasse qui ressemble à sa propre activité. Cette pirsch va marquer tout le livre. Le livre en lui-même est constitué comme une pirsch. Chaque chapitre est une étape de ce genre de chasse, les indices, l’approche, et puis la balle propre à la fin. J’ai toujours été passionné par les westerns, car ils finissent par un duel et la pirsch est une sorte de duel, le chasseur n’a le droit qu’à une balle.

Les Chasseurs Noirs c’est une référence à la Waffen SS?

Jean-Christophe Grangé : Les Chasseurs Noirs, c’est un groupe qui a effectivement réellement existé. Un bataillon indépendant, qui a été crée par Himmler. Il a libéré des braconniers, des criminels, qui étaient très forts pour repérer des traces, pour repérer une proie en forêt. Ça semble incroyable, mais Himmler a sorti ces grands chasseurs de leurs prisons pour qu’ils chassent des hommes, qu’ils traquent les Juifs, ou les partisans, dans le Grand Est. Ces Chasseurs Noirs, étaient tellement atroces qu’ils effrayaient les Nazis eux-mêmes, c’est-à-dire qu’il y a eu des procès, des rapports fait sur leurs exactions, car ça dépassait l’entendement. Dans mon roman, il y a des indices qui montrent qu’en fait ces Chasseurs Noirs sont toujours là dans la Forêt Noire et si tu veux c’est l’équivalent des fantômes dans les contes. Là c’est les Chasseurs Noirs qui réapparaissent avec leurs chiens maléfiques. Il y aura évidemment une explication, mais c’est pour faire frissonner le lecteur au plus profond dans ses mécanismes inconscients.

Les « vrais » Chasseurs Noirs avaient aussi des chiens?

Jean-Christophe Grangé : Alors non, les chiens je les ai inventé. Enfin ils avaient aussi des chiens mais ça devait être des bergers allemands, classiques, et j’ai inventé cette race qui permet de les repérer. Une race maléfique, des chiens de l’Enfer.

Auparavant vous étiez journaliste-reporter, comment avez-vous glissé vers l’écriture de polars?

Jean-Christophe Grangé : J’ai toujours voulu écrire des romans de fiction, mais quand je suis sorti de la fac et que j’ai du travailler je n’étais pas prêt, je n’avais rien à raconter. J’ai préféré ne même pas essayer, d’écrire un livre creux sur mes états d’âme de jeune étudiant. Les aléas de la vie professionnelle m’ont permis de devenir reporter, et du jour au lendemain je suis devenu une sorte d’aventurier. J’étais toujours aux quatre coins du monde dans des conditions extrêmes, au Pôle Nord, dans la jungle, dans le désert… Et là j’ai compris que je commençais à emmagasiner des souvenirs, un matériau exceptionnel pour écrire des romans d’action, d’aventure et des polars. Car c’est des polars que je voulais faire. J’ai fait ce métier de reporter plusieurs années en gardant en tête que je pourrais peut-être après ça ou pendant ça, faire un roman policier. C’est ce que j’ai fait d’ailleurs puisque mon premier livre s’appelait « le Vol des Cigognes », et il était inspiré directement d’un de mes reportages sur la migration des cigognes. Après peu à peu, comme le succès m’a souri, j’ai lâché les reportages pour me consacrer totalement aux romans.

On remarque dans vos romans qu’il y a toujours énormément de documentation. De la curiosité, de la recherche.

Jean-Christophe Grangé : Exactement. Car maintenant évidemment j’ai épuisé mon stock de souvenirs mais je suis toujours curieux, toujours en enquête, puis j’utilise cette technique car je trouve que mes histoires sont toujours un peu abracadabrantes, donc il faut les intégrer dans un contexte très réaliste, avec de vrais éléments, de vraies informations. C’est ce qui permet que le lecteur y croit. Car si tu te contentes de raconter ton histoire imaginaire qui est vraiment tirée par les cheveux, le lecteur lira ça comme un conte. Ça lui fera beaucoup moins d’empreinte, qu’une histoire qui est insérée vraiment dans des faits réels. Il faut que le lecteur se demande si ça n’a pas existé, si ce n’est pas un fait divers qui lui a échappé.

C’est intéressant pour le lecteur aussi. Moi la pirsch par exemple je ne connaissais pas.

Jean-Christophe Grangé : Ça c’est le côté reporter, je suis très content en plus de diffuser des informations au lecteur. C’est toujours un voyage un roman policier, tu voyages dans un domaine que tu ne connais pas et tu apprends des trucs.

Après avoir écrit un roman comme « les Rivières Pourpres » qui a connu un immense succès, est-ce que vous avez eu peur de la page blanche?

Jean-Christophe Grangé : Je n’ai jamais eu la peur de la page blanche car j’ai toujours eu la chance pendant que j’écrivais d’avoir d’autres idées qui me venaient pour mes prochains livres. Mais j’ai eu très, très peur de la chute du succès, que d’un coup ça ne plaise plus. Et c’est toujours le cas maintenant. Tu vois là on vient de voir le libraire qui m’a dit que ça partait comme des petits pains, je suis soulagé. J’ai toujours peur à chaque sortie de livre, c’est un peu comme les sportifs qui remettent leur titre en jeu, et bien moi à chaque sortie je remet mon titre en jeu, le titre du « numéro 1 du thriller », du « maître » (rires). Non mais c’est vrai, le libraire me disait justement qu’il y en a pour qui c’est très dur, ils sont là depuis 10-20 ans et d’un coup ça pique du nez. Donc à chaque livre, j’ai peur que ça pique du nez pour moi aussi et là il m’a dit que non pas du tout, donc je vais bien dormir.

Surtout que pour ce livre, il y a d’abord eu le film, puis la série, et maintenant vous sortez le roman, vous n’aviez pas peur que ça lasse les lecteurs?

Jean-Christophe Grangé : Je fais confiance à mes lecteurs, je pense qu’ils sont intéressés d’avoir la version romanesque dans laquelle j’ai mis tout ce que je pouvais mettre. La série c’est les grandes lignes, mais tu ne peux pas tout développer, les Chasseurs Noirs par exemple… C’est le vrai plaisir d’un bouquin. Dans un film, tu ne peux pas te permettre des dialogues de trois heures, impossible. Alors j’ai pris ce risque-là mais pour l’instant ça a l’air d’aller. Je pense qu’il y a beaucoup de mes lecteurs qui n’ont même pas vu la série, et je pense qu’il y a beaucoup de gens qui regardent la télé , qui ne lisent pas du tout. Donc c’est assez scindé.

Est-ce que vous avez des conditions optimales pour travailler ? Un lieu, un moment de la journée?

Jean-Christophe Grangé : J’ai un emploi du temps type pour tous les jours de l’année, je me réveille à 4h du matin, je travaille jusqu’à 8 h, et je me recouche, je me re-réveille, puis je me recouche et je me re-réveille. Ce qui fait que je dors plusieurs fois dans la journée, et plusieurs fois je me réveille car je suis en forme au réveil, j’ai bien rechargé les batteries, j’ai l’esprit clair, du coup j’ai mis en place cette technique. Ça fait 20 ans que je l’utilise et ça marche bien. Ça me permet aussi d’être un peu décalé par rapport à la vie normale, par exemple de 4 à 8 t’as pas un coup de fil, les enfants dorment, t’es isolé. Les conditions optimales c’est d’être vraiment complètement isolé. Le moindre coup de fil ça te perturbe, ça te dérange et tu mets une demie-heure à te replonger dans ton univers. Je travaille aussi pendant les grandes vacances, c’est une de mes meilleures périodes, car là il n’ y a zéro coups de fil professionnels, les enfants font des ploufs dans la piscine, je les entends mais au moins la vie parisienne m’a complètement quitté. En revanche, j’ai déjà essayé d’aller écrire à la campagne, tu sais le cliché, et là je me suis fait chier comme un rat mort. Si tu veux t’as besoin d’être isolé quand t’écris mais quand t’as fini et que t’es toujours tout seul alors là c’est à se suicider. Les gens ils aiment bien dire je pars à la campagne écrire, mais en réalité tu te fais vraiment chier comme un rat mort. Moi dès que j’ai fini au contraire, j’ai envie de voir mes enfants, de déjeuner dehors avec mes amis, d’avoir une récré. C’est très déprimant quand t’as fini d’écrire d’être toujours tout seul, alors tu regardes un film, tu bouffes des tomates, non, non moi je ne fais plus ça. J’aime bien être entouré, mais finalement être seul et concentré, tout en étant entouré.

Du coup, les projets pour la suite c’est de continuer avec les affaires de Niémans?

Jean-Christophe Grangé : Alors là oui je vais développer quelques histoires avec mon Niémans, deux ou trois livres. Ceux-là normalement je vais les écrire plus vite, plus resserrés, et puis après je retournerais à mes grands romans, dont un roman historique, je pense, sur le nazisme.

Ah oui? Ça doit impliquer énormément de recherches.

Jean-Christophe Grangé : Oui,c’est beaucoup de boulot, la recherche de ce que tu veux raconter, les conditions de vie, les détails, c’est assez compliqué mais je vais essayer de le faire. Tu sais, il y a un truc, c’est qu’avec l’expérience et le métier tu travailles quand même plus vite. Tu es plus sûr de toi. Au début, chaque phrase, je réfléchissais, je la refaisais. Maintenant quand j’écris un truc c’est que ça va.

Vous lisez quoi en ce moment?

Jean-Christophe Grangé : Je ne lis pas beaucoup. Je lis plutôt des livres pour collecter des informations. Par exemple quand j’écrivais ce livre-là, j’ai lu des livres sur les Chasseurs Noirs, des livres-documents. Quand je lis des romans, ça me rappelle tout de suite qu’il faut que moi-même j’écrive, alors je retourne à l’écriture tout de suite. Quand t’es écrivain c’est assez dur de lire les livres des autres, parce que soit ça te donne des idées, soit ça te rappelle que toi-même tu dois écrire, bref je retourne travailler. Et ça fait dix ans que je me dis que je vais me mettre sur une chaise longue et que je vais lire un livre. Mais y a pas moyen. Comme je te disais en vacances, c’est une période où je suis assez efficace, mais j’aimerais bien me mettre sur une chaise longue et lire tu vois.

Pourquoi s’être tourné forcément vers le roman policier, ça aurait pu être la comédie?

Jean-Christophe Grangé : Quand j’ai commencé à faire des reportages, j’ai commencé à lire aussi des romans policiers, parce que j’avais fait une formation de lettres modernes, et j’avais un petit mépris pour les romans policiers. Je pensais que c’était mal écrit, que c’était nul, que ça n’avait rien à voir avec la grande littérature. Puis quand j’ai commencé à en lire, j’ai découvert d’un coup tous les grands auteurs de romans policiers, tous les grands classiques et j’ai trouvé que c’était super bien écrit et surtout que c’était beaucoup plus intéressant que Marcel Proust. Parce que les grands auteurs, tu te dis oh c’est bien écrit, mais tu regardes toujours à la page où t’es, tu sais. Oh y’en a encore 300… Mais les polars je dévorais ça, en plus je découvrais que ces auteurs arrivaient à susciter des émotions que t’as dans les films policiers. C’était très nerveux, y avait des scènes d’action et je me suis dit: « C’est ça que je veux faire. » Ce que j’aime c’est le roman policier. Puis il y a la question des idées, moi il ne me vient que des histoires très noires, affreuses. Alors d’où ça me vient, je ne sais pas mais c’est ça qui me vient. J’aimerais bien écrire une comédie romanesque mais je n’ai pas du tout d’idées pour ça. Mes idées c’est toujours des trucs de meurtres.

J’en parlais aujourd’hui, du fait que les écrivains ou réalisateurs qui créent des histoires totalement barbares, doivent quand même avoir de sacrées pensées parfois.

Jean-Christophe Grangé : Écoute oui quand l’idée te vient, c’est assez fort et assez net, et t’as un peu peur quand même. Tu te dis:  » Mais d’où me viennent des idées pareilles? ». Ensuite pendant un an tu écris ton histoire en essayant de l’écrire du mieux possible et tu penses plus trop au fait que c’est horrible. C’est un boulot technique, d’artisan, t’essayes juste de bien l’écrire. Moi je me suis farci je ne sais combien de scènes d’autopsie, ça ne m’écœure pas, j’essaye de l’écrire le mieux possible. Le travail est plus fort.

>> Propos recueillis par Emma Schneider <<

Un grand merci à Jean-Christophe Grangé et à l’équipe de la Librairie Kléber.

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