Comme beaucoup d’entre nous, vous êtes peut-être tombés du lit mercredi matin en voyant votre flux Facebook matinal composé de plusieurs articles proclamant que « 10% des Français estiment que l’attentat de Strasbourg était une « manipulation du gouvernement » ». Alors, ok. On. Se. Calme.

Cette nouvelle enquête est le fruit de 1760 témoignages d’adultes français (1506, complété par un échantillon de 254 personnes de moins de 35 ans, « qui ont été remises à leurs poids réel au sein de l’échantillon lors du traitement statistique des résultats ») via un « questionnaire auto-administré en ligne » sur deux jours (du 21 au 23 décembre) avec une sélection « représentative » de la population française et de ses opinions.

Un sondage par questionnaire en ligne sur 1760 personnes, 10 jours après l’attentat

Ce mercredi matin, une dépêche AFP (agence france presse) part vers les rédactions à travers le pays, relayant le résumé d’une longue enquête d’opinion sur le conspirationnisme en France. Elle est reprise massivement dans les médias français (du Figaro à OuestFrance). Cette « alarmante étude » est réalisée par l’institut de sondage IFOP et commandé par la Fondation Jean Jaures (thinktank proche du Parti Socialiste) et l’observatoire Conspiracy Watch (dont le fondateur fait partie des premiers signataires du polémique mouvement Printemps Républicain). Une fondation et un observatoire qui produisent du contenu parfois intéressant par ailleurs.

On n’est pas à un souci de représentativité près dans les sondages. Juger de l’avis d’une nation de 67 millions sur un échantillon de 1760 personnes, ça sera toujours douteux. Et ça n’enlève en rien l’intérêt à l’instant T que ces sondages peuvent avoir ou les tendances qu’on peut en tirer. Le problème, ici, est surtout la méthodologie du sondage et la généralisation faite derrière. Grandement titrée par la presse : 10% des français croient à une manipulation autour des attentats de Strasbourg, au lieu de 10% des français « sondés »* ou interrogés*. Non seulement ce constat est probablement faux, mais il est clamé haut et fort alors que l’étude est critiquable et que le sujet de l’attentat de Strasbourg n’est même pas au cœur de l’étude.

Capture d’écran non-exhaustive

On apprend donc avec stupéfaction, que seuls 65% des français pensent que « l’attentat a été perpétré par Cherif Chekatt, sympathisant de l’Etat Islamique ». 13% estiment qu’il y a des zones d’ombre et 10% pensent à la manipulation. Comme pour les autres questions du sondage, on tombe sur un gros 12% de « ne se prononce pas ».

La question de l’attentat de Strasbourg, tout comme celle sur le climatoscepticisme, semble par ailleurs spécialement séparée du corps principal de l’étude sur une dizaine de théories complotistes, et le résultat se rajoute, sans plus de précision, à la suite des conclusions de l’étude sur les sites des deux commanditaires, alors qu’elle n’est pas présente dans la note de synthèse de l’institut de sondage. Pourquoi ne pas l’avoir intégrée directement dans la liste des 10 autres théories? Plus simplement, pourquoi n’y a-t-il pas plus de détails dans les différents compte-rendus de l’étude?

On en saura probablement plus dans quelques jours, des informations supplémentaires devraient être publiées par l’Observatoire et la Fondation, notamment sur le complotisme au sein du mouvement des gilets jaunes (des personnalités médiatiques du mouvement avaient, à chaud et à froid, mis en doute la nature terroriste de l’attaque de Strasbourg).

capture d’écran de l’étude de 2019

« Well that escalated quickly »

Deuxième édition d’une étude déjà critiquée en 2018

Cette enquête fait suite à une première étude (déjà critiquée, dont certaines « failles » méthodologiques ont été corrigées dans celle de 2019, notamment la possibilité de cocher une case « ne se prononce pas ») publiée en janvier 2018. Celle parue hier ressort avec des résultats qui vont dans la même direction, même si pour des questions identiques, on tombe parfois sur des résultats à 10% d’écart, décalage correspondant généralement au « ne se prononce pas » rajouté cette année.

Voici les dix questions posées cette année:

Les autres conclusions du sondage sont aussi critiquables, notamment le choix des corrélations étudiées. Il y est établit un curieux lien entre niveau d’étude, préférences politiques, l’importance jugée de la démocratie ou encore les croyances « extralucides »… avec l’adhésion à la poignée de théories du complot proposées dans l’étude. Rappelons que corrélation ne vaut pas causalité. 

La plupart des articles sortis sur le sujet de ce sondage reprennent mécaniquement ses conclusions, sans plus de perspective, avec une interview tout au plus. Il en ressort des conclusions aberrantes comme « plus d’un Français sur quatre pense que les illuminatis manipulent la population ». La question posée étant « Les Illuminatis sont une organisation secrète qui cherche à manipuler l’opinion ». Ce à quoi on pourrait répondre « D’accord », sans pour autant croire à leur existence, comme l’indique un vidéaste sur twitter.

De plus, les réponses « Totalement d’Accord » et « Plutôt d’Accord » sont mélangées en un seul résultat, gonflant les proportions et rangeant tous ces sondés dans la même case sans nuance: complotistes ou non. Le propre des sondages, c’est qu’on peut leur faire dire n’importe quoi, comme dirait l’autre.

En l’occurrence, on leur fait dire que les gens ayant le plus tendance à croire aux théories du complot sont pauvres, mal éduqués, anti-démocrates, extrémistes ou encore jeunes avec une addiction aux réseaux sociaux. L’année dernière, l’étude nous disait que 80% des français croyaient en une théorie du complot proposé. Cette année, l’étude affirme que 52% des français sont « hermétiques » à de nouvelles théories proposées. Bref, les questions changent, du coup les résultats changent et on en tire des conclusions qui n’ont pas lieu d’être et qu’on arrange comme bon nous semble.

capture d’écran de l’étude de 2019

On pourrait aussi noter l’intéressante question finale du sondage qui, bien orientée, adresse la question « de limiter la liberté d’expression sur internet et les réseaux sociaux » […] « face au défi démocratique que constitue la prolifération des discours de haine et des fausses nouvelles ». Ou encore le problème de poser la question d’une théorie du complot à quelqu’un qui ne la connaît pas encore, avec la possible propagation de l’idée. Sans compter que ces personnes répondent donc à priori sans avoir pu se renseigner ou y réfléchir. Les sondés sont parfois rémunérés et répondent parfois « au pif » ou encore de manière calculée pour rentrer dans les profils que les sondeurs recherchent (voir les exemples édifiants d’une retraitée et d’un jeune de 19 ans dans cette édition d’Envoyé Spécial).

Voir des complots partout, aussi dangereux que de n’en voir nul part ?

Le complotisme est un fléau, oui, et un fléau dangereux parfois instrumentalisé politiquement (tout comme les fake news, la propagation de théories du complot arrange bien certains pour influer politiquement #Benalla) ou encore dangereux pour la population comme le mouvement anti-vaccins. Pour autant, ce sondage, reste un sondage. Et, s’il est un difficile métier que celui de créer des questionnaires d’opinion, on est en droit de questionner la méthodologie, les conclusions et le traitement médiatique qui suit la publication de cette étude, dont les témoignages ont été recueillis (du 21 au 23 décembre) à peine 10 jours après l’attentat du 11 décembre et la mort du terroriste 2 jours après. Pour beaucoup, la blessure de l’événement tragique n’est pas encore refermée et ce samedi encore, Strasbourg rendra hommage aux victimes.

De plus, comme pour les autres attentats, les théories du complot et les rumeurs filaient toujours de bon train même quelques jours après le drame. L’idée ici n’est bien sûr pas de jouer les inspecteurs de travaux finis de cette étude (nous ne sommes pas sondeurs), mais bien de rajouter un peu de perspective à ces résultats diffusés un peu partout. C’est dangereux à l’heure où les contenus partagés sur les réseaux sociaux ne sont pas toujours ouverts et encore moins lus en entier.

Personne ne niera le complotisme émergent spécifique aux réseaux sociaux et les dangers autour de ces croyances, d’autant plus sur le sujet de l’attentat de Strasbourg.  Pour autant, il faut raison garder et prendre un peu de distance vis-à-vis de ces résultats, qui peuvent par ailleurs être tout de même intéressants quand on regarde l’étude de plus près et qu’on prend en compte sa méthodologie. Comme pour tout sondage et toute information d’ailleurs. Par exemple, trois sondages différents publiés cette semaine donnent chacun une côte de popularité bien différente pour le président de la République (34%, 27% et 22%). Pour finir sur un peu de légèreté, voici un gif avec des chats.

Pour aller plus loin sur cette étude, sur le complotisme et sur les sondages de manière générale :

https://www.humanite.fr/sondage-les-francais-sont-ils-vraiment-complotistes-648362

https://payknow.eu/fake-news-les-3-biais-qui-font-que-letude-de-conspiracy-watch-et-le-centre-jean-jaures-sur-le-complotisme-est-bidon/

https://www.monde-diplomatique.fr/mav/158/BREVILLE/58491

https://www.monde-diplomatique.fr/mav/158/DUMAY/58498

https://www.arretsurimages.net/articles/ne-le-dites-pas-aux-medias-le-complotisme-serait-en-baisse

https://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/envoye-special-du-jeudi-13-avril-2017_2133345.html

https://www.acrimed.org/Complotisme-fake-news-a-la-Une

https://www.acrimed.org/En-finir-avec-les-faux-debats-sur-les-sondages

https://www.slate.fr/story/144628/critique-de-la-critique-des-sondages

https://www.lemonde.fr/idees/article/2011/11/07/sondages-critique-de-la-critique_1599958_3232.html

https://www.lepoint.fr/societe/complotisme-et-fake-news-mode-d-emploi-17-01-2018-2187496_23.php

https://www.lepoint.fr/societe/les-raisons-du-succes-des-fake-news-29-09-2018-2258865_23.php

http://www.observatoire-des-sondages.org/petite-histoire-des-methodes-d-enquetes-par-sondage

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/779779-fourest-et-les-complotistes-posons-les-bonnes-questions-sur-la-manipulation-de-l-info.html

https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/01/10/theories-du-complot-croire-a-des-betises-ce-n-est-pas-etre-conspirationniste_5239728_3224.html

http://www.reputatiolab.com/2019/01/comment-la-fausse-information-circule-sur-twitter-en-situation-dattentat-le-cas-de-nice/

Une vidéo sur le premier sondage (2018) de Conspiracy Watch et de la Fondation Jean Jaures

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