Ce dimanche à Strasbourg, la Semencerie entame la toute dernière journée de son marché « Déclic-Déclic ». Dans le hangar auto-géré du quartier Laiterie, la trentaine d’artistes qui occupe le lieu depuis dix ans et jusqu’en juillet invite une ultime fois les strasbourgeois à découvrir leurs productions de fin d’année dans le lieu qui les a accompagné. Parmi eux Geoffroy Weibel, un ex-conseiller en environnement qui s’est reconverti comme forgeron, une profession mise à mal par l’industrialisation quoique le bonhomme ne manque pas d’occasions de masser le métal.

Marché Déclic Déclic à la Semencerie

 Un havre de paix 

Mercredi 12 décembre, 14 heures. La tentation était grande de rester enfermée le jour d’après, selon l’expression consacrée des éditorialistes post-attentat. Mais pour Geoffroy : « Pas de soucis, je suis à l’atelier ! » Alors moi aussi, je vais pour être à l’atelier. Bonnet vissé sur la tête enfoncée dans l’écharpe, je prends la route en tirant la gueule qui s’étire encore un peu plus à mesure que je traverse le centre-ville – si bien qu’arrivée quartier Laiterie je ne dépasse quasiment plus de mon manteau, qui semble errer tout seul, comme un con qui aurait oublié son humain au restaurant.

Mais au bout de la rue du Ban-de-la-Roche, les beaux yeux du hibou qui orne la porte de la Semencerie me font lever la tête. Derrière elle, le hangar jalonné d’ateliers partagés comme autant de cabanes en forêt finit de me décontracter : dans ce lieu hors du temps, on échappe aux événements. Les artistes traversent l’espace à la recherche d’un outil, d’un copain, ou les deux. Tous saluent, la plupart d’une bise chaleureuse plutôt que d’une main cordiale. Ça rit, ça gueule gentiment sur qui qu’a embarqué la bouilloire. Ça vit, dans une bulle de fraternité créative bienvenue tout le temps, et encore plus en ce moment.

Geoffroy Weibel au clair de feu

 Profession forgeron 

Pour me guider dans cet espace serein, une personnalité solaire : Geoffroy Weibel, un « masseur de métal » qui a installé sa Geof Forge à la Semencerie il y a maintenant six ans. Ex-conseiller en environnement, le bonhomme s’est reconverti dans la ferronnerie d’art, lassé par le travail de bureau et emballé par le travail du métal : « J’y ai toujours pensé. Au début j’aimais surtout l’aspect mécanique de la métallerie, notamment la mécanique du vélo. Et puis j’ai eu envie d’aller plus loin, et le travail du métal s’est imposé. » Un diplôme bruxellois plus tard, Geoffroy part dans l’idée de travailler au service d’autres forgerons ; mais très vite finit à la Semencerie, un forgeron sur le départ lui cédant sa place.

Depuis Geoffroy masse le métal, une expression au plus proche de son travail viscéral du matériau : « Je travaille le métal dans sa dimension plastique. Je transforme la matière, je passe d’un produit froid à un objet mou qui intègre mon mouvement ; je l’emmène ailleurs. C’est une seule pièce que je forme, que je façonne en tapant, en massant le métal chaud. » Dans l’atelier couvert quoiqu’ouvert sur l’extérieur glacé, Geoffroy raconte un apprentissage qui se fait dans le corps, de la tenue à la coordination entre les yeux et le marteau ; un apprentissage de chaque jour nourrit auprès d’une communauté que le forgeron décrit comme très liée :

« Le milieu de la ferronnerie est vraiment dans l’échange, il y a plein de festivals de forgerons un peu partout. Deux à trois fois par an, j’essaie d’aller dans d’autres ateliers en France et en Europe pour voir d’autres façons de travailler : je suis toujours bien accueilli, et la transmission est fantastique. Sûrement parce que c’est assez dur physiquement, et tu gagnes pas des mille et des cents, donc si tu fais ce métier, c’est que t’es vraiment passionné par le travail du métal ! »
Fabrication d’une cathédrale décorative

Malgré la solidarité, Geoffroy confie qu’en Alsace peu sont les forgerons qui tiennent encore bon face à l’industrialisation : « Le forgeron a été remplacé par l’usineur tourneur-fraiseur. À la base, on fabriquait les outils de toute la cité ; aujourd’hui, tout est fait par des machines. Et le travail à la main coûtera toujours plus qu’une série chinoise. » Pour autant le forgeron ne se plaint pas : « Le forgeron très utile, très pratique n’existe plus, mais on vient me voir ! Souvent pour une pièce dont on a une idée précise et qu’on ne trouve pas. Mobilier, rampe, escalier, pergola… Et bien sûr, des petits objets que je propose sur le marché Déclic-Déclic, certains en partenariat avec des collègues de la Semencerie. »

De la clé à molette transformée en coupe-papier, à l’axe de pédalier détourné en tire-bouchon, les créations de Geoffroy font la part belle à la récupération, une idée essentielle pour l’ex-conseiller en environnement : « Le forgeron transforme la matière, il peut très bien partir de matière au rebut et travailler avec de vieux outils. » Sur son pull, une rustine faite par sa voisine d’atelier Thérèse Partiot avec un outil qu’il a fabriqué vient dissimuler un trou dans le tissu, et illustrer élégamment son engagement pour la planète. « Bon, et je fais des Bitecoins aussi. [rires] » Sur son stand, une pièce à l’effigie d’une bite ironise sur la célèbre crypto-monnaie, à côté d’un Opinel au manche phallique pour sortir avec « sa bite et son couteau » comme le veut l’expression. « Parce qu’il faut rire un peu. »

Triforce, tire-bouchon et coupe-papier

Parce qu’il faut rire un peu et pour un bol d’air bienvenu, on file au marché Déclic-Déclic de la Semencerie, « le plus grand marché de créateurs sous hangar » de la ville, ce dimanche de 14 heures à 20 heures au 42 rue du Ban-de-la-Roche. L’entrée est libre, le lieu est magnifique, les occupants sont adorables et les prix sont tout aussi agréables.


Pour suivre le travail de Geoffroy Weibel :
http://www.masseur-metal.fr

Petites cathédrales forgées Small forged Strasbourg's Cathedral.Geschmiedet Strassburger MünsterDisponibles au…

Publiée par Geoffroy Weibel – Masseur de Metal sur Jeudi 13 décembre 2018

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