Lorsque nous arrivons à la Laiterie, Agar Agar fait ses balances. On entend la sublime voix de Clara résonner contre les murs. Une fois les balances terminées, ils nous rejoignent et nous emmènent dans leurs loges. Le duo déjanté nous offre une bière, puis on commence tranquillement à papoter chiens qui font la cuisine, mastication, futur, cathédrale, escape game et pipi dans des boîtes Mac Do. Le moment est un peu irréel, c’est drôle, c’est perché. Le concert ne fera que nous confirmer cette impression d’imaginaire débordant puisqu’avec Clara et Armand, le mouvement se déclenche, le vaisseau décolle et on se laisse apprivoiser par les montées de folie. Leur musique entre dans nos os, soulève les coudes et actionne les hanches. La dinguerie légère du duo transporte le public très, très haut sur les cimes des arbres.

Crédit photo : David Frering

Pourquoi avoir intitulé votre album « The Dog and The Futur ». Vous aimez les chiens?

Agar Agar: Ouais. On aime le futur, on aime les chiens. Et le futur, parce qu’on a envie de tout péter quoi. On se dit Agar Agar projet d’avenir donc futur, et chiens, parce qu’on aime les chiens (rires).

Dans le clip « Fangs Out » on retrouve de la réalité virtuelle, donc effectivement du futur, vous allez refaire des clips dans ce style?

Clara : Les clips c’est un peu délicat, car on a pas beaucoup de temps. Comme on est tout le temps sur la route, c’est un peu dur de trouver des moments de tournage. C’est rare également de trouver des réalisateurs assez talentueux et avec un budget décent, parce que nous on est pas des superstars. Pour l’instant, un troisième clip on aimerait bien mais pas sûr que ça se fasse.

Armand : C’est quasiment sûr que non. Ça demande beaucoup de temps et de travail si on veut faire ça bien et là on en a pas trop. Du coup, on préfère ne rien faire, que de faire quelque chose juste pour le faire et que ce soit mauvais.

Effectivement on voit dans vos clips que vous y mettez beaucoup de travail. Ils sont beaux, et intelligents. Comme dans « Sorry about your carpet » j’adore quand vous trempez vos frites dans le sel que vous avez dispersé sur la tâche de vin. 

Clara: C’était un tournage trop marrant, on a gâché plein de tapis. La scène où j’ai une bouteille de vin et où je suis censée la faire tomber et regarder le vin qui coule sur le tapis, c’est hyper compliqué de faire ça. De déboucher une bouteille de vin et de faire comme si tout tombait directement, c’est hyper dur, mais bon personne ne sait que c’est dur car personne ne fait ça. Et du coup j’ai fait plein de tâches, soit on mettait du sel pour cacher, soit on retournait le tapis, soit on en prenait un autre. On avait 15 tapis.

Du coup vous avez pris une carte de fidélité chez Ikea?

Clara: Comment tu sais que c’est des tapis Ikea? Ça se voit?

Armand: Ah non non c’est pas des tapis Ikea, c’est des tapis qui coûtent mille dollars la pièce, t’as pas vu l’étiquette? On a eu un budget de tapis de 15 000 dollars pour le clip.

J’ai lu dans des articles que la signification de ce titre, c’est par rapport au couple c’est ça?

Clara : Bah en fait pas du tout à la base, on était à Bordeaux quand on composait et j’ai un pote qui m’a prêté toute une série de BDs de Simon Hanselmann, qui est un artiste australien. Un transsexuel qui se prend pour une sorcière. C’est un peu un autoportrait de lui, mais le personnage principal, c’est une sorte de sorcière avec la peau toute verte qui se défonce dans son appartement à longueur de journée. Avec son mec, qui est un petit chat très mignon et son coloc qui est une espèce de chouette. Ça m’a inspiré un truc hyper glauque et vraiment d’être dans une attitude très velléitaire, où il se passe beaucoup de choses dans ta tête, où t’es foncedé, où t’es ultra passif.

Armand : C’était l’hiver dernier, on était dans une période de foncedé hivernale et je me foncedé pas mal à ce moment là et du coup on cherchait à faire un truc qu’on avait jamais fait. Faire un son, pas pour des gens défoncés mais un son de gens défoncés, dans quelque chose de très bienveillant et de très doux.

Clara : Après il y a des gens qui ont dit, c’est la métaphore du couple… Moi je dirais plus ça pour le clip. Y a le côté enlever un tapis, en remettre un, rajouter des couches, quelque chose de très métaphorique. Mais les paroles racontent des choses très simples de l’ordre de : « Je suis assise ici et là y a la tasse qui bouge, y a un chien qui fait la cuisine dans mon salon, j’ai tâché le tapis je commence à me taper une énorme paranoïa », un truc très mental.

Armand : Un truc un peu « Smiley face », tu vois le film? Il se réveille le matin, il se prend un énorme bang dans le canapé et il regarde ce qu’il se passe.

Clara : Mais c’est marrant tu vois parce que moi je ne me défonce pas du tout, je ne prend aucune drogue à part alcool et clopes.

Armand : Mais tu les prends par procuration via moi du coup.

Clara : J’ai été inspirée par cette BD je trouve ça vraiment intéressant, c’est un sujet qui est assez rare dans la BD. Puisque c’est stagnant et qu’il ne se passe rien, tout est dans le dialogue. Ces trois personnages, ils sont dans un appartement, ils parlent toute la journée, ils se disent n’importe quoi, ils se lèchent le cul, enfin c’est n’imp. Du coup, je trouve ça beau, c’est un espèce de huis clos.

Oui puis tu n’as pas forcément besoin d’être défoncée pour avoir une imagination débordante.

Armand : Ah si!!! Ah si, si!!! C’est le grand problème de notre civilisation d’ailleurs. Trop peu de gens se défoncent. Ça fait une civilisation trop rangée, ennuyeuse.

Tu n’as pas encore réussi à convaincre ta partenaire du coup?

Armand : Non, non car il faut qu’elle fasse bien son métier, donc je ne la pervertis pas, je préfère qu’elle soit sérieuse.

Clara : Ah non il sait très bien que moi je ne peux pas, sinon je finis à l’asile.

Dans les loges. Crédit photo : David Fréring

Vous avez été découvert directement avec votre première chanson « Prettiest Virgin », comment on vit un succès aussi soudain?

Armand : On a chopé un melon gigantesque.

Clara : C’était pas rocambolesque, ce sont des choses qui sont très indirectes, parce que ça se passe surtout sur internet. C’est des vues qui s’accumulent, tu t’observes en fait, tu te dis: « Wow génial trop bien. » Bon évidemment, ça apporte plein de nouvelles choses, des dates, des propositions etc. On est entré dans ce truc avec beaucoup de curiosité parce qu’on ne connaissait pas trop ce milieu là. Ça nous a intéressé, on a compris les rouages du concept, comment ça marche en France. Je dis en France car dans les autres pays ce n’est pas pareil, le mode de vie d’un musicien diffère. Par exemple en Angleterre, c’est quand même très, très rare d’être payé 3000 euros pour un live.

Armand : C’est chouette aussi d’arriver dans un truc où tu travailles dans un label, c’est tout un développement de groupe, y a des schémas, c’est très protocolaire.  Ça nous a appris à cultiver notre esprit de contradiction, et à dire non à beaucoup de choses qu’on nous proposait, à essayer de trouver une voie un peu différente. Et ça c’est assez génial, c’est un truc que j’ai toujours eu avec mes parents, avec mes profs, et là en école d’art j’avais du mal à avoir cet esprit de contradiction car c’est beaucoup plus ouvert. J’ai pu le retrouver enfin. Lutter contre un système établi et ça ça fait du bien quand même.

Pourquoi avoir choisi de chanter en anglais?

Clara : Quand j’ai commencé à composer de la musique et à me produire sur scène je vivais en Amérique. Du coup, mes premières compositions étaient en anglais. Je suis beaucoup plus à l’aise car c’est quelque chose que je connais depuis 10 ans, c’est toujours comme ça que j’ai chanté. Ce qui est intéressant, c’est que je chante rarement en français, chanter en français c’est beaucoup plus dur. La langue, la prononciation, c’est vraiment plus difficile. Puis tu n’as pas la même voix selon la langue que tu chantes.

Armand : J’en ai discuté la dernière fois d’ailleurs et on m’a dit un truc trop beau :  » C’est chiant de chanter en français parce que t’es obligé d’être intelligent « .

Clara : C’est vrai. Quand tu retrouves les grands paroliers français de l’époque, déjà la majorité ils parlaient, Jacques Brel il parlait, Gainsbourg etc c’était pas vraiment des chanteurs, c’était des poètes. Et c’est hyper dur d’arriver à ce niveau là de poésie ou de subtilités. Aujourd’hui il y a très peu de compositeurs français qui arrivent à écrire de belles paroles.

Armand : Le français c’est vraiment une langue bourgeoise, ou alors si tu choisis de ne pas l’utiliser comme une langue bourgeoise, t’es obligé de la tourner un peu à la Renaud. D’utiliser l’argot, mais t’es toujours piégé dans ce jeu là. Il n’y a pas d’utilisation neutre de la langue, elle est très socialisée. Dès que tu utilises le français, tu te places dans un contexte social. En anglais ou en espagnol, c’est beaucoup moins vrai.

Clara : Il y a aussi quelque chose de l’ordre de la protection, si je décidais d’écrire en français je me sentirais beaucoup moins protégée, dans l’idée de la nudité. Je me dirais: »ils comprennent tout ce que je dis ». Mais là aussi, je sais très bien que les gens parlent anglais, mais ce n’est pas ma langue maternelle et du coup ça me rassure. Ça met une certaine distance entre d’où je viens et ce que je fais.

Armand : Tu te permet beaucoup plus de choses et t’as le droit d’être bête et t’as le droit aussi de faire des fautes grammaticales. Tu te sens beaucoup plus libre de faire des phrases qui n’ont pas de sens, de hacker le langage. C’est des pièces de Lego qu’on t’as pas juste donné pour construire de jolies maisons, et du coup tu prends tes pièces et tu fais des trucs qui te laissent plus joueur.

Si demain on vous laisse carte blanche pour organiser un festival de musique?

Clara : Ce serait un festival satanique.

Armand : Ce serait n’importe quoi. Il y aurait une part satanique je pense. Mais le principe ce serait de faire un festival qui n’en est pas un, qui ne se présente pas en tant que tel. Et le principe c’est que le public et les artistes se mélangent et on arrive à un moment donné où le public a l’impression à la fin d’avoir tout crée de lui-même. Comme si il avait dominé la création artistique, et il repart dans une sorte de flou où il ne sait plus vraiment si il était public ou pas, si il faisait partie de l’expérience ou si il a été obligé de la faire. Si il avait été dominant ou dominé. Avec des moments où ils sont dominés, où on les fouettent, où on leur fait courber l’échine, et d’autres moments, où ils ont une toute puissance.

Clara : Ce serait une sorte d’escape game géant et qui dure trois jours.

Armand : Oui, mais sans issue.

Il y aurait qui comme artistes?

Clara : Du coup, il n’y aurait pas vraiment d’artistes, vu qu’il n’y a pas vraiment de public.

Armand : On inviterait des artistes qui sont des artistes, mais dans ce monde là ça n’en serait plus vraiment. Ce serait des gens qui proposent des choses comme un peu tout le monde.

Crédit photo : David Frering

Dans une précédente interview , Thérapie Taxi me disait qu’ils adoreraient vous avoir dans leur festival idéal.

Armand : Ce serait un grand honneur. On viendrait avec plaisir. ( rires)

Renaud du groupe m’a chargé de te demander :  » Armand acceptes-tu d’être mon maître Jedi? »

(rires) Armand : Alors Maître Jedi non, mais j’accepterais d’être son maître sexuel.

Clara : Oula dis pas ça. Renaud a déjà essayé de le draguer sur la plage une fois.

Armand : Peut-être. Est-ce que c’était de la drague je ne sais pas je ne lui ai pas demandé.

Clara : C’était un peu chelou quand même. (rires)

Armand : Du coup, on pourrait faire ça, l’espace d’une seconde peut-être si tu veux Renaud.

Un livre ou un film qui vous a marqué?

Clara : J’ai regardé un film récemment qui est sorti et que j’ai trouvé sublime. Il s’appelle « Leave No Trace ». C’est un peu comme « Shelter » et c’est magnifique, tu te retrouves dans la forêt avec une enfant et son père et tu met un certain temps à comprendre qu’ils sont complètement saltimbanques, qu’ils vivent dans la forêt par choix éthique et politique. Elle se retrouve séparer de son père. Ce titre  » Leave no trace » il veut dire, pour pas que les flics nous chopent parce que pour eux on est des sans-abris et qu’elle c’est une enfant, il ne faut pas laisser de traces. Donc il lui donne sans arrêt des leçons pour rester cachés. Et j’ai trouvé ça très touchant. Ce sont des gens qui sont du voyage toute leur vie, il n’y a plus de matériel, c’est bien joué, c’est bien fait, c’est très beau et très intéressant.

Armand : Il y a un livre qui m’a beaucoup marqué dernièrement et qui s’appelle « Asphyxiante Culture » de Jean Dubuffet. Je le conseille à absolument tout le monde, c’est un ouvrage merveilleux, édité par les Editions de Minuit. (rires). D’ailleurs je me suis trouvé un malin plaisir à salir cette couverture blanche, je suis très content, maintenant elle est grise. C’est plus beau comme ça. Dubuffet c’est un type assez incroyable, et je ne savais pas qu’il avait écrit jusqu’à récemment. Il a eu un parcours vraiment très personnel dans l’art, en se détachant de toutes les institutions, il a essayé de faire un peu tout, tout seul dans son coin et son livre parle de ça. C’est un manifeste qui explique que selon lui la création doit être quelque chose de très individualiste. Quelque chose qui passe par la déconstruction de tout ce qu’on nous a appris. Il faut le lire.

Crédit photo : David Fréring

Une anecdote de tournée à me raconter?

Armand : Nos tournées sont extrêmement ennuyeuses.

Clara : Moi le pire truc que j’ai fait en tournée, mais c’était pas avec Agar Agar. C’est que j’ai pissé sur scène. J’avais trop envie de pisser avant de monter et j’étais à la Maroquinerie, je devais rentrer à la troisième chanson, j’étais sur le côté de la scène, et j’étais coincée. Si je voulais pisser, j’étais obligée de traverser la scène alors qu’ils étaient entrain de jouer. Et là une envie de pisser extrême, je regarde autour de moi c’était que des consoles, des tables de mixage, et soudain je vois un carton Mac Do. Mais y avait vraiment qu’un tout petit rideau qui me séparait du public, genre je les voyait. Et du coup, j’ai pissé dans le carton Mac Do, ce qui ne sert absolument à rien.

Armand : Disons que ça retarde le phénomène.

Clara : Je me suis dit c’est mieux que rien. C’était un peu trash.

Agar Agar à la Laiterie . Crédit photo : David Fréring

Un rituel avant d’entrer sur scène?

Armand : On a un rituel c’est celui de ne pas en avoir. Il faut que ça change à chaque fois.

Vous connaissez un peu Strasbourg?

Clara : C’est la première fois qu’on vient. Moi j’avoue que je n’ai vraiment rien vu du tout. Eux ils sont allé se promener dans la ville.

Armand : Alors j’ai une question. On est allé se promener dans la ville, et on est tombé sur la Cathédrale de Strasbourg, et on se demande si les tout, tout petits piliers minuscules, sous forme de cylindres et un peu baroques, sont fait eux aussi en pierre? On dirait des allumettes, c’est tellement fin et bien ouvragé.  Du coup, on s’est dit qu’on allait prendre des cailloux et les lancer dessus pour voir. Si ça casse, c’est de la pierre, si ça tient c’est du métal, puis après on s’est dit que c’était un protocole pas très scientifique parce que destructif, mais du coup je te pose la question.

Agar Agar sur scène. Crédit photo David Fréring

(Rires) Ecoute je vais me renseigner et je t’enverrais un mail. On vous a ramené un truc.

Agar Agar : Ooooh des bretzels c’est tellement gentil. C’est trop stylé!!! J’ai jamais goûté.

Armand : Tu veux pas enregistrer le bruit de ma mastication?  Et j’ai une question est-ce qu’un bretzel qui n’a pas cette forme ça s’appelle aussi un bretzel?

                                                          >> Propos recueillis par Emma Schneider <<

Merci à la Laiterie, à toute l’équipe d’Agar Agar, à Clara, Armand et à David pour ses très jolies photos.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here