« Tu seras viril mon kid/Je ne veux voir aucune once féminine/Ni des airs, ni des gestes qui veulent dire… ». Eddy de Pretto revient souvent sur cette virilité imposée aux hommes, ces « normes » standardisées qui ne le reflètent pas. Si les rappeurs qui enchaînent des « suce, bites, pute » sur scène en affichant un air hautain et une démarche assurée sont considérés comme virils, alors Eddy de Pretto ne l’est effectivement pas.

Dénué de toute vulgarité, le Kid King de la prose, maîtrise les mots avec une excellence qui côtoie la perfection. Ses titres bousculent, secouent, retournent, en dérangent certains peut-être mais ne laissent personne indifférent. Lorsque je le rencontre, il dégage un calme posé, une bienveillance douce et chaleureuse qui tatoue les murs de la Laiterie d’une atmosphère lumineuse. Même sa voix et son rire ont quelque chose de gracieux. Il paraît que les surdoués sont plus réceptifs à ce(ux) qui les entourent, Eddy de Pretto a 25 ans et est à n’en pas douter un véritable génie. Doté d’un esprit incisif et d’une plume affûtée, ses textes reflètent une vulnérabilité touchante qu’il ne cherche pas à cacher. Si aujourd’hui, il « ne court pas après des ballons », « Mamère » a largement de quoi être fière de son fils, ce « héros historique ». Eddy, il semblerait bien que tu n’ai plus besoin de « Jimmy » et de sa poudre aux yeux, avec tes mots tu es déjà allé au-delà des « Murs », tu as même atteint les étoiles.

Eddy de Pretto en concert à la Laiterie. Crédit photo : Michel Grasso

Comment vit-on un succès aussi fulgurant ?

Eddy de Pretto : Ça va… On fume (rires).

Tu dis souvent dans tes interviews que tu sentais que ça allait arriver, que tu allais réussir.

Eddy de Pretto : Oui et non, je n’ai pas de moyen de comparaison, peut-être que tous les enfants qui ont envie de chanter ont l’impression qu’ils vont réussir, et n’y arrivent pas pour autant. Mais en tout cas, j’avais cette force d’esprit où je me disais : « C’est sûr que je vais y arriver, c’est obligé, il faut que je continue à m’acharner au travail, il faut que je continue de croire en mes rêves ». Ma tante me disait toujours : « Crois en tes rêves, tu y arriveras ». Et donc je marchais à ça et je savais que si je voulais y croire totalement, j’y arriverais tout bêtement.

Donc tu as quand même pas mal été soutenu par ton entourage?

Eddy De Pretto : Par mes tantes plutôt. Ma mère, elle trouvait le milieu difficile donc elle ne voulait pas que je me perde là-dedans.

Quand j’ai écouté tes textes je me suis dit « Mais ce mec ce n’est pas un rappeur, c’est un poète »…

Eddy de Pretto : Bah merci, j’ai une phrase qui me vient là, je la note, excuse moi. Une phrase pour l’écriture. Pour ne pas que je l’oublie.

T’écris comme ça depuis toujours, ça te vient comme ça?

Eddy de Pretto : Oui voilà ça me vient comme ça, des idées, la vie, en parlant, en regardant les gens, en observant. Beaucoup d’empathie, de réflexion sur soi, sur le monde qui nous entoure. De comment on est soi dans différents contextes, voilà toutes ces questions là.

J’ai vu ton nouveau clip « Grave », c’est toi qui a eu l’idée de le filmer de cette manière là?

Eddy De Pretto : Oui, je voulais qu’on sente le danger face à une totale liberté, c’est un peu ma vie en ce moment. Je suis entrain de vivre une totale liberté, on me permet de pouvoir dire et écrire ce que je souhaite. Aujourd’hui en France, on a cette chance là. Et du coup je m’en amuse, j’aime jouer de ça, j’aime aller là où je ne m’attend pas et là où on ne m’attend peut-être pas non plus. Brouiller les pistes. Puis cette notion toujours de danger, de se mettre tellement à nu, de se proposer tellement, de se livrer tellement que ça nous met forcément dans une position vulnérable. Je ressens beaucoup ça, la vulnérabilité. Cet aspect, où on peut te tomber dessus puisqu’on connaît toute ta vie, on connaît tous les détails de certaines choses que les gens ne disent pas forcément, donc ça donne un accès beaucoup plus facile. Pour moi il y a toujours ce regard un peu épiant, un peu voyeuriste, parfois pervers même, qui suscite soit la peur, soit l’envie d’en montrer encore plus. Car à la fin, je le regarde je sais très bien qu’il est là, ou pas. Et ce danger, est-ce que cette personne aussi a totalement envie d’être dans cette liberté là, de pouvoir dire les choses si facilement? Ou est-ce que je la dégoûte, je la dérange?  Mais en tout cas il y a cette curiosité qui l’anime. C’est en parallèle avec ma carrière aussi, de se montrer. Et je suis sûr qu’il y a des personnes qui me détestent profondément et qui regardent quand même mes clips quotidiennement en m’épiant. Comme ceux qui m’adorent. C’est un peu cette phase-là.

J’ai entendu dans la chanson que tu mentionnais à nouveau « Jimmy ». Tu avais déjà fait la chanson « Jimmy » dans l’album « Cure » en référence à ton dealer, et finalement tu le re-mentionnes, dans « Grave », est-ce que c’est quelqu’un qui est encore omniprésent? 

Eddy de Pretto : Oui, c’est quelqu’un qui a été assez présent, qui l’est peut-être encore. Qui vient comme une forme d’addiction, est-ce que c’est de l’amour, est-ce que c’est de la drogue ? On ne sait pas ce qu’il vient donner, mais en tous cas il est présent. Jimmy c’est le seul nom que j’ai donné dans cet album qui représente un peu l’homme. Comme Sabrina qui pour moi est la représentation de la femme pour Damso et Vanessa pour Doc Gynéco.

J’ai également écouté ton titre  » Mamère » qui est assez dur. Moi ça me fait penser à mon père. C’est dur et pas forcément non plus, car tu sais qu’il y a de l’amour mais juste qu’il n’est pas montré.

Eddy de Pretto : Il est maladroit. C’est cette maladresse là que je voulais exprimer, et tant mieux si on le ressent, j’avais la volonté d’exprimer ça :  » Dis moi comment on fait? »,  » Dis moi comment on fait pour s’aimer? ». Pour arriver à une discussion, à quelque chose, on a l’espoir de, mais on est toujours bloqués. C’est sur ce sujet-là.

Du coup, ta maman ne l’a pas mal pris quand elle l’a entendu?

Eddy de Pretto : Au début ça a été un peu dur, parce que c’est assez direct, que je n’y vais pas par quarante chemins, donc oui je pense que ça a été un peu dur d’entendre ces mots. Je l’avais un peu contrariée et aujourd’hui je pense que ça va mieux.

Un ressenti par rapport au public strasbourgeois?

Eddy de Pretto : La première fois que j’étais à la Laiterie, j’étais en première partie, donc c’était un peu plus difficile, mais c’était cool j’avais bien apprécié, c’était mon tout premier concert en province.

Eddy de Pretto lors de son concert à la Laiterie. Crédit photo: Michel Grasso

Est-ce qu’il y a un artiste qui t’as inspiré plus jeune?

Eddy de Pretto : J’ai beaucoup écouté Diam’s, j’ai beaucoup aimé Mc Solaar.

Et aujourd’hui si on te donnait carte blanche pour organiser ton propre festival?

Eddy de Pretto : Alors, attention, j’inviterais, Christine and the Queens, Daniel Caesar, Octavian, Francis and the Lights, Blood Orange, et Franck Ocean.

Une collaboration que tu aimerais faire?

Eddy de Pretto : Non, je suis bien tout seul.

Un livre de chevet ou un film qui t’as marqué?

Eddy de Pretto : Oh oui beaucoup. Un livre… En ce moment, je lis des poèmes qui s’appellent « Amour perdu » d’un mec qui s’appelle William Cliff et j’aime beaucoup. C’est magnifique, il écrit hyper bien. J’ai adoré Jean Genet, Rimbaud, Rousseau aussi. En film, Leos Carax pour les « Amants du Pont-Neuf », et pour « Holy Motors » que j’adore. Et aussi du Ozon, du Audiard…

Et Xavier Dolan tu regardes?

Eddy De Pretto : J’ai beaucoup regardé Xavier Dolan, car il arrivait dans les mêmes problématiques que moi, au même âge que lui. Lui il sortait des choses qu’il arrivait à mettre en forme au cinéma et que moi je vivais. Donc oui, j’ai été touché par Xavier Dolan.

Est-ce que tu as peur que tout s’arrête du jour au lendemain?

Eddy de Pretto : Oui. Peut-être que tout va s’arrêter (rires). Faut en profiter! Ou peut-être que c’est moi qui vais tout arrêter. Je ne sais pas. Oui forcément, tu as peur et en même temps, t’es fatigué. T’as envie et en même temps c’est trop, c’est plein de paradoxes.

Si ta carrière d’artiste n’avait pas marché tu te serais tourné vers quoi? Tu as fait quelques films avant non?

Eddy de Pretto : Je ne sais pas. Le théâtre peut-être. J’ai déjà fait des films oui .

Donc ça ce serait une possibilité aujourd’hui aussi par exemple, d’ajouter une corde à son arc?

Eddy de Pretto : Huuuuum… Pourquoi pas (rires), pourquoi pas, on ne sait pas, on verra.

C’est plutôt cool, j’ai toujours été admirative des gens qui ont plein de talents dans plein de domaines différents.

Eddy de Pretto : Je suis peut-être mauvais.

Eddy de Pretto à la Laiterie. Crédit photo : Michel Grasso

Est-ce que tu connais un petit peu Strasbourg?

Eddy de Pretto : Pas du tout, je m’y suis baladé vite fait, ça a l’air cool, c’est joli. Par contre j’ai pris un Uber avant, je lui donne une adresse exacte, et il m’emmène genre à 8 minutes de marche et il me dit:  » ah bah mon GPS m’a emmené ici », et je répond:  » Mais non, mais c’est pas ma destination Monsieur », et il me dit:  » Bah vous allez devoir marcher ». Je lui répond : « Je ne connais pas Strasbourg, vous pourriez m’emmener à la destination quand même ». Et là il ne voulait pas m’emmener, donc je me suis un peu énervé. Et après il m’a dit : « Vous êtes parisien, vous. »

(rires) Ça ça veut dire: »t’es pas sympa, t’es parisien ». 

Eddy de Pretto: Attend mais c’est dingue quand même non?

Il faut lui mettre une mauvaise note.

Eddy de Pretto: Oh je lui ai mis une mauvaise note, compte sur moi! (rires) Il sera viré!!!!

Du coup tu n’as pas vu grand chose de Strasbourg. Sinon je t’aurais demandé ce que tu aurais emmené d’ici.

Eddy de Pretto : A part les chauffeurs Uber non. Hum qu’est-ce que je pourrais emmener… Un marron chaud.

Un marron chaud?  Y en a à Paris aussi des marrons chauds non?

Eddy de Pretto : Ah c’est pas les mêmes marrons! Pas tout à fait pareil.

Des clichés sur l’Alsace?

Eddy de Pretto : Pas vraiment de clichés. Flammenkueche! Ma grand-mère était alsacienne.

Est ce que tu as un rituel avant d’entrer sur scène?

Eddy de Pretto : Oui, échauffement de voix, verre de Diplomatico, échauffement du corps. Et puis positiver et s’ouvrir un maximum. C’est très difficile, parce que tu as des humeurs dans la journée, parfois t’es de mauvaise humeur, il faut quand même y aller, donc il faut tenter de pouvoir changer cette humeur là, cette énergie là en positif.

Et là l’humeur est comment?

Eddy de Pretto : Je t’avoue… un peu bizarre (rires). Nan je te jure.

Tes projets à venir?

Eddy de Pretto : Le 9 novembre dernier la réédition est sortie, « Culte ». Et ensuite on part sur les Zénith l’année prochaine, et après y a les Elysées Montmartre. J’espère sortir des choses très vite. Mais ça mon inspiration nous le dira.

Pourquoi « Culte » du coup?

Eddy de Pretto : Parce que « Cure » le premier album, et « Culte » la réédition. Je voulais un peu me détacher de manière satirique, de cette pochette avec le téléphone, donc je me suis dit mettons un bras, vu que je travaille beaucoup le culte du corps, la construction masculine, physique mais aussi psychique. Je me disais que ça représentait bien le bras hyper musclé, potentiellement d’un alpha mâle méga viril. Du coup le culte du corps et après on peut le prendre de manière plus détachée comme : mon album est culte. Mais ça !( rires) à chacun de le lire!


>> Propos recueillis par Emma Schneider <<

Merci pour tout à l’équipe d’Eddy de Pretto, à la Laiterie, à Michel Grasso et à Eddy évidemment à qui je souhaite sincèrement d’aller toujours plus loin.

Pour ceux qui ont loupé le sublime concert d’hier à la Laiterie, Eddy de Pretto sera en concert au Zénith de Strasbourg le 1 er mars 2019. Les places sont en vente ici →

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here