C’est la fin-septembre. La rentrée est passée, les cours ont déjà commencé, les soirées étudiantes aussi. Pourtant, ton petit cœur n’est pas à la fête. Tu es stressé(e), anxieux(se), et tu manques de sommeil. Et pour cause, tu n’as toujours pas d’appart. Pourtant, tu as sans doute des garants, un dossier pas trop mal et tu peux toucher les APL. Tu as écumé le Bon Coin, les agences, et les petites annonces tout l’été. En vain. Alors pourquoi ? Pourquoi se loger à Strasbourg, pour un étudiant, est un combat aussi intense qu’un épisode de Game of Thrones ? Proprio, Eurométropole, CROUS, qui s’amuse à jouer avec tes nerfs ? Pokaa a mené l’enquête.

Malheur à celui ou celle qui posterait une annonce sur Facebook, indiquant qu’il laisse son appart ou cherche un(e) coloc ! Il risque de voir sa messagerie envahie de messages désespérés, venus d’étudiants prêts à tout pour trouver un appart… Même à faire la vaisselle pendant plusieurs mois. C’est ce qui est arrivé à Hugo, le 4 septembre dernier. Suite au départ de son coloc, il poste une annonce sur la page Facebook « Étudiants de Strasbourg ». A peine 1 h plus tard, il est obligé de clôturer les candidatures.

Les posts de ce genre se font rares ces derniers temps, mais derrière leurs écrans, plusieurs centaines d’étudiants cherchent à décrocher un appart, comme d’autres espèrent gagner à l’Euromillions. Autant dire qu’à cette période de l’année, c’est presque mission impossible.

  • S’armer de patience

« Avant je cherchais un appart pas trop loin, vers Esplanade. Maintenant, je cherche un logement tout court ! » Maxime, 20 ans, est entré en L2 de géographie à l’Université de Strasbourg. Et comme beaucoup d’étudiants, alors que le mois de septembre est déjà bien avancé, il n’a toujours pas trouvé d’appart. « Je devais être en coloc avec une copine, explique le jeune homme en remontant ses lunettes rondes. Mais fin juillet, elle a appris qu’elle n’aurait pas de bourses, et que ce ne serait pas possible ». Maxime a donc passé son été à éplucher le Bon Coin et les annonces Facebook, en quête d’un toit. « Je n’ai pu visiter que trois apparts. Je travaillais cet été, et quand j’appelais en rentrant chez moi le soir, les propriétaires me répondaient que l’appart était pris. Les trois autres n’ont pas voulu de mon dossier. C’est injuste. C’est pas parce qu’on est boursier qu’on n’est pas fiable, au contraire on a un revenu régulier. » Résultat, Maxime programme son réveil à 5 heures du matin, tous les jours, pour venir à la fac depuis Haguenau. Impossible pour lui de réviser à la BU, de s’engager dans des associations ou de faire du sport, sans parler des soirées avec les copains. « J’ai un peu perdu espoir, je me suis résigné pour le moment. Mais fin septembre début octobre, je reprendrais mes recherches. Y a pas mal d’apparts qui se libèrent à ce moment-là ».

  • Faire des concessions

Mélodie, elle, a fini par trouver le saint Graal. Un appartement spacieux, pas cher… A Bischheim. « On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre », plaisante-t-elle gentiment. Cette jeune étudiante en école d’aide-soignante à Bischwiller met 20 minutes en vélo pour aller en cours. « Je suis à 30 minutes en bus du centre de Strasbourg. C’est vrai, ça peut paraître loin. D’ailleurs, la fille avec qui je devais être en coloc est partie au bout d’une nuit. Elle voulait trouver un appart moins excentré. » Difficile à croire après les galères qu’elles ont dû traverser. « Comme ma coloc était à l’étranger, c’est moi qui faisais les recherches d’appart. Je ne compte plus le nombre d’arnaques que j’ai vu sur le Bon Coin, et les mauvais plans qu’on m’a fait. » Comme cette propriétaire, au Neuhof, qui lui fait miroiter pendant trois semaine que son dossier est retenu. « Le jour de la visite, elle m’a demandé de venir avec le chèque de caution et les loyers d’avance. Mais après la visite, au lieu de signer, elle m’a dit qu’elle attendait d’autres personnes. Alors que nous avions discuté des conditions de versement du loyer et tout ! J’étais écœurée, il m’a fallu tout recommencer à zéro. » Alors même si Bischheim n’est pas aussi « stylé » que Strasbourg, elle compte bien y rester.

Les résidences étudiantes fleurissent, sans s’adapter à tous les budgets…
  • Avoir des garants dignes de Barack Obama

Quand on veut un appart, il faut montrer patte blanche et avoir des garants solides. Maxime et Mélodie y ont été confrontés plusieurs fois. Mais parfois, ça ne suffit pas. « Mes parents se portaient garants. Et ils ont des situations stables. Pourtant, bien souvent, ça ne suffisait pas », confie Mélodie. Thibaut EHRHART en a fait l’expérience lors du 1er « speed-dating des Colocs », organisé à Strasbourg, le 4 septembre. Le co-fondateur de la Carte des Colocs y a rencontré beaucoup de gens à la recherche d’un toit, mais très peu de personnes proposant un appart ou une chambre. « On a vu défiler 150 à 200 personnes en 2 heures de speed dating, » raconte-t-il. « En septembre, il y a toujours un pic de demandes, alors que les annonces sont au plus bas. Ça m’a tellement dépité de les voir dans la galère, que j’ai donné mon numéro personnel à certains d’entre eux. Il y a surtout des étudiants étrangers ». Pour lui, ces étudiants ne devraient pas avoir autant de contraintes en France. « Je comprends que ça ne soit pas évident pour les propriétaires, mais il est difficile pour un étudiant étranger d’apporter autant de pièces justificatives qu’un Français. Ce ne sont pas les mêmes systèmes, et puis il faut faire traduire ces documents. C’est déjà assez compliqué pour eux de débarquer dans un pays inconnu. Il faudrait que l’Etat ou l’Université mette en place un système, avec des appartements réservés en priorité pour ces étudiants. »

Pour Maître Gérard Weber, président de la CSPI Strasbourg, les étudiants n’ont pas assez recours au système Visale. Mis en place par Action Logement, il permet à toute personne de moins de 31 ans, de bénéficier gratuitement d’un garant, pendant 36 mois maximum sur la durée du bail. Ainsi, les mois plus difficiles, où la personne ne paierait pas le loyer, c’est Visale qui s’en charge. « C’est un dispositif qui apporte une solution» avance le président de la CSPI, « puisqu’il sécurise le propriétaire ». Mélodie n’est pas de cet avis. « Ma coloc utilisait ce système. Et après les visites, les propriétaires qui refusaient notre dossier me faisaient comprendre que c’était à cause de Visale. Un étudiant précaire, même avec un garant institutionnel, ça leur fait peur ».

  • Le problème des baux solidaires

« Les propriétaires sont très frileux vis-à-vis des colocations » mentionne Thibaut EHRHART. « Pourtant c’est un type de logement très prisé des jeunes, ils paient moins chers pour une plus grande surface. Quand les propriétaires proposent un appartement en colocation, c’est très contraignant pour eux vis-à-vis de la loi ». En cause, les baux solidaires.  Souvent, lorsque vous prenez une coloc, vous devez signer un bail commun avec vos potes. Du coup, si l’un de vous a envie de partir et quitter le cocon amical, il vous faut payer sa part de loyer.

C’est le cas de Mélodie. Sa coloc quitte officiellement leur appart le 1er octobre, et il faut qu’elle trouve quelqu’un d’ici là. « Heureusement pour moi, j’ai posté une annonce sur Facebook. Dix minutes plus tard j’avais au moins 13 personnes qui m’avaient contactée. Il fallut choisir par contre, et ça c’était dur de ne pas pouvoir aider des gens dans le besoin ».
« En Angleterre, ils signent des baux individuels, chambre par chambre » précise Thibaut EHRHART. « Ça fait un peu « uberisation du logement », mais c’est beaucoup plus simple, autant pour les propriétaires que pour les locataires ! Ils peuvent partir quand ils veulent, sans mettre leurs colocs dans la galère. »

  • Une loi trop contraignante

Pour Maître Weber, cette baisse des propositions de logements pour étudiants est due à la loi, très contraignante pour les bailleurs. « J’ai 60 ans, confie-t-il. Pendant très longtemps, les étudiants habitaient des chambres de bonnes. Aujourd’hui elles ont disparu, et les normes sont devenues beaucoup plus strictes. A Strasbourg, nous avons aussi un fort encadrement des loyers, très strict, qui décourage les propriétaires, qui bien souvent se tournent vers la location touristiques. » Et paf, de nouveaux logements ont disparu du Bon Coin pour rejoindre Air Bnb et ses loyers exorbitants pour les petites bourses. « C’est un système qui rapporte davantage que les locataires à l’année. En plus, les gens vont rester quelques jours, il n’y a pas de contrat qui empêche les propriétaires de rompre leur accord avec un locataire irrespectueux, par exemple. On met souvent en cause les propriétaires, mais il faut les comprendre ! Bien sûr qu’ils sont frileux et très regardants sur les justificatifs. Avec Internet et le numérique, il est très facile de faire des faux. Cela m’est souvent arrivé d’en voir, les falsifications de feuilles de paie, par exemple, sont monnaie courante. »

Photo : Chloé Moulin
  • Un manque de logements sociaux

Maitre Weber pointe aussi du doigt le manque de logements sociaux dédié aux étudiants. «Il a fallu voter une loi sous Hollande pour que les HLM accueillent 10% des cas sociaux les plus graves. Pour les logements étudiants, c’est la même chose, c’est à l’État d’agir. Les logements sociaux n’ont pas autant de taxes ni la même imposition que les petits propriétaires. On est dans deux mondes différents, là aussi il faut changer la législation ! »

4 Paul Appel devrait changer de look d’ici 4 ans.

Lina Rustom, directrice générale du CROUS, le reconnaît : « Même si les logements du CROUS n’ont pas vocation à accueillir tous les étudiants, mais ceux avec les critères sociaux les moins favorables, ainsi que les étudiants internationaux, il est vrai que la demande a réellement augmentée par rapport à l’offre ». Rappelons que, entre août et novembre de l’année 2017, jusqu’à 1000 étudiants n’avaient pas de toits

Le CROUS propose à la location 4 500 logements dans l’agglomération strasbourgeoise. Tous les lundis après-midis, il actualise son offre sur son site internet, en fonction des départs d’étudiants, ou des désistements suite à la validation des vœux Parcours Sup. « En tout, depuis la rentrée, plus de 300 logements ont été « libérés » sur notre site. Mais il ne faut pas se faire d’illusion, la source va bientôt se tarir… Mais les demandes aussi ! » Pour elle, la tension autour des logements ne se poursuivra pas au-delà du mois d’octobre. « Il est vrai que le chantier de Paul Appel nous a fait perdre 200 chambres, reconnaît Lina Rustom. C’est un très gros chantier, qui va s’étaler sur 4 ans, pour réhabiliter totalement la plus grande cité U de Strasbourg. » Plusieurs bâtiments devraient donc subir des travaux au fil du temps, en diminuant parfois l’offre d’hébergements CROUS.

  • Mais alors, c’est quoi la solution ?

Syamak Agha Babaei, en charge des logements à l’Eurométropole, le dit « Pour l’instant nous n’avons pas de proposition d’urgence à proposer à ces étudiants, étrangers ou français. Mais nous travaillons en ce moment à des solutions sur le long terme ».
D’ici la fin de l’année, le CROUS, l’Eurométropole, l’Université et l’agence d’urbanisme Adeus vont former ensemble un Observatoire du logement étudiant. Le but est d’identifier les problèmes pour mieux y répondre au long terme. « Nous allons aussi exiger que les nouvelles résidences étudiantes qui vont se construire comprennent 35% de logements sociaux », promet l’élu. On a aussi testé un système de logement intermédiaire, dans le quartier de la Meinau avec un abaissement des loyers si l’étudiant participait à la vie du quartier, dans des associations par exemple. On aura toujours des crises, mais il faut voir comment les résoudre sur le long terme ».

Photo : Chloé Moulin

Pour Maitre Weber, la solution de l’observatoire du logement n’est cependant pas viable. « Il y en avait à Paris, à Lille, et ailleurs. Les tribunaux administratifs les ont fait fermer, parce que ça ne fonctionne pas. » Lina Rustom, elle, défend bec et ongles le projet. « Il est facile de juger un projet qui n’a même pas encore débuté. Sa réussite dépend de l’implication des acteurs qui y participent, et croyez-moi, elle est réelle. » La directrice générale du CROUS de Strasbourg souligne que l’Observatoire aura aussi pour objectif de mener des études sur le parc privé des logements, et de réfléchir à la mise en place de logements d’urgence pour les étudiants en grande difficulté.

Reste Tipi. Tipi, c’est le futur nom de la Carte des colocs, dont on parlait plus haut. Thibaut EHRHART et son équipe travaillent en ce moment à la diversification de leur offre. « On a vraiment envie d’aider les étudiants, pas seulement ceux qui cherchent une coloc. Beaucoup ne veulent pas vraiment une coloc, mais juste un toit, un endroit où dormir et vivre. On a envie de développer le couchsurfing, des locations de studios, d’autres systèmes, pour être au plus près des besoins des jeunes. »

Alors si toi aussi tu es pleine bataille pour trouver un appart, arme toi de patience. Strasbourg nous promet de beaux projets. En attendant, rappelle-toi : 1. l’appart parfait n’existe pas, 2. Si tu n’as pas de garants, propose un système Visale au proprio que tu tentes de séduire, 3. Checke le site du CROUS, au cas où il libère encore des apparts. Et une fois que tu auras trouvé le Saint Graal, ne le lâche pas à la première offre immobilière venue ! Que la force soit avec toi !

Et toi, le logement à Strasbourg, véritable galère digne d’une série télé ou promenade de santé au pays des licornes ?

>> Marie Dédéban <<

Pour aller plus loin :

Cumul d’activités, sacrifices et système D : Le quotidien de 12 étudiants strasbourgeois

1 commentaire

  1. Ben, c’est pareil pour les pas étudiants…
    J’ai passé 8 mois dans un logement insalubre lors de ma prise de poste dans la région car y’avait rien d’autre, que les logeurs veulent pas d’employés en période d’essai ou… favorisent des étudiants (oui oui), même avec un contrat et une paie pas moche du tout. Le secteur de l’immobilier ici est désespérant pour beaucoup ( et je parle pas des agents immobiliers/gestionnaires qui prennent leur boulot par dessus la jambe, coucou F****a).

    Bref, courage à tous, étudiants ou non, à la recherche d’un toi(t) décent.

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