Cette année encore, les festivals français ont été mis à rude épreuve par les chaleurs écrasantes d’un été record. À l’heure du bilan, comment se portent les festivals d’Alsace qui nous ont fait danser tout l’été ? Tour d’horizon.
Selon les chiffres du Centre national de la musique, publiés ce vendredi 11 septembre, 213 concerts et représentations ont été annulés durant l’été, dont près d’un quart de festivals, suite aux fortes chaleurs, aux risque d’incendie et d’orages dans toute la France. Parmi les victimes de l’été, le festival Solidays, annulé en raison de la chaleur.
Ces conditions climatiques extrêmes sont venus se superposer à un climat économique déjà complexe pour les festivals français. Selon le Syndicat des musiques actuelles, 93 % des festivals français étaient en difficulté financière et la moitié déficitaire en 2025. Au sortir de la saison des opens-airs, quel bilan tirent les différents événements de la région de ce cru 2026 singulier ?
Pour sa 36e édition, les Eurockéennes de Belfort ont réuni 125 000 festivaliers en quatre jours. Le plus grand événement de musique de la région signe une belle édition sur le plan comptable. « On est dans la moyenne haute, si on considère uniquement l’affluence », confirme Jean-Paul Roland, directeur du festival.
Pour autant, dans le monde des festivals, faire sold-out n’est pas synonyme de jackpot, loin de là. « L’affluence est un défi mais c’est avant tout un objectif absolu à atteindre », rappelle le directeur des Eurocks. Car le gros problème de ces événements, « c’est leur modèle économique », ajoute Pierre Hivert, directeur de Décibulles.
« On est des vendeurs de boissons »
Malgré la présence de 36 000 festivaliers qui ont encore fait le déplacement dans la vallée de Villé pour la trente-deuxième édition de festival cet été, l’évènement bas-rhinois doit malgré tout s’adonner à un jeu d’équilibriste chaque année. « Il faut qu’on remplisse complètement notre jauge pour équilibrer notre budget. Chaque année on mise sur le fait d’être complets, mais c’est quand même sacrément risqué ».
Car oui, en 2026, se rapprocher de ses capacités maximales d’accueil est pratiquement devenue une condition sine qua non de la survie d’un festival. « Certains festivals n’affichant pas complet à l’avance savent déjà qu’ils vont perdre de l’argent avant même d’avoir démarré », confirme Benjamin Faure, co-fondateur du festival électronique strasbourgeois Merci Beaucoup. « Si on veut proposer une programmation artistique internationale, polyvalente et fabriquer de la scénographie, gagner de l’argent devient illusoire », même quand un projet repose uniquement sur du bénévolat.
Dans le même temps, les festivals doivent faire face aux coûts qui s’envolent depuis plusieurs années. « Le prix du billet d’entrée ne compense pas du tout ces envolées », selon Pierre Hivert. Alors pour atteindre l’équilibre, les organisateurs comptent sur les dépenses des festivaliers. Aux Eurockéennes, elles représentent entre 65 et 70% des recettes. « On est des vendeurs de boissons. La moitié de ta recette, voir plus, vient du bar. Si tu fais un mauvais bar, tu coules », assure Benjamin Faure.
Les prix des cachets des artistes ont notamment fait partie des principaux postes de dépenses a avoir connu une augmentation fulgurante. « On espère à chaque fois que la partie artistique puisse être beaucoup plus raisonnable, mais pour le moment, il y a une concurrence féroce. Tant qu’il y aura des événements capables de mettre des gros cachets, les artistes continueront à demander et il ne restera que quelques gros festivals qui se partageront les têtes d’affiches », déplore Pierre Hivert.
Le dérèglement climatique impacte naturellement et de plus en plus fortement les festivals de plein air.
« Je sais qu’on reste appréciés, les artistes sont bien accueillis et le public répond présent. Ça nous permet d’attirer des artistes qui seraient autrement un peu inaccessibles. Néanmoins, on ne peut pas diviser les prix par deux. Il y a eu une difficulté ces dernières années à suivre certains cachets et aujourd’hui, on ne peut plus avoir certains artistes ».
Un constat partagé par les Eurockéennes, comptant pourtant parmi les plus grands festivals de France. « Il y a un plafond financier qu’on ne peut peut pas dépasser. Il y a beaucoup d’artistes maintenant qui nous échappent, parce qu’il y a eu une hyperinflation des cachets ».
C’est dans ce contexte complexe que les conditions climatiques extrêmes sont venu jouer les troubles-fête, même si les événements de la région sont parvenus à passer entre les pics des vagues de chaleur. « On a eu un week-end entre deux canicules, mais le montage était un peu plus douloureux pour nous. Le dérèglement climatique impacte naturellement et de plus en plus fortement les festivals de plein air », regrette Jean-Paul Roland.
Du côté des Décibulles aussi, la chaleur est venue perturber l’installation du festival. « On a vécu un début de montage assez compliqué, il a fait très chaud. Un été comme ça, ça peut arriver mais malheureusement, j’ai bien l’impression que ça risque d’arriver encore ces prochains temps. L’avenir nous dira jusqu’où on doit s’adapter ».
« Est-ce qu'on pourra continuer à faire un festival de musique avec beaucoup d’ambition ? »
Car la difficile question de l’avenir se pose un peu plus chaque jour à l’ensemble des acteurs/trices de la profession. « Ces conditions nous obligent à revoir, améliorer nos protocoles de protection. On a commencé à échanger avec le ministère de la culture et d’autres festivals pour savoir comment on pouvait arriver à ne pas passer par des annulations nationale, comme chez certains collègues, qui avaient pourtant déjà mis en place beaucoup de dispositifs de protection acceptés par la préfecture », relate le directeur des Eurocks.
« On ne peut pas tout annuler. Il va falloir des adaptations et on les trouvera en co-responsabilité avec les festivaliers et les pouvoirs publics ». Si Jean-Paul Roland se veut optimiste, d’autres, comme Pierre Hivert avancent avec plus de prudence. « Je ne peux pas avoir un plan sur cinq ans. On fonctionne sur un ou deux ans et on essaie d’avoir une vision. Est-ce qu’on pourra continuer à faire un festival de musique avec beaucoup d’ambition ? Je ne sais pas. En tout cas notre volonté c’est de créer des choses ensemble ».
Quel visage pour les festivals de demain ?
« Notre milieu doit se réinventer. Les événements sont pris à la gorge, des festivals sont annulés et meurent tous les jours. La prise de conscience est faite, maintenant, j’ai beaucoup de mal à savoir comment ça va se faire », concède Benjamin Faure. C’est désormais tout une profession qui avance à pas feutrés vers ses prochaines échéance, malgré un succès populaire incontesté chaque année.
En 2026, les Eurockéennes, Décibulles et Merci Beaucoup ont tous les trois terminé leur exercice à l’équilibre et se tournent déjà vers 2027. Des premiers noms de la 37e édition des Eurockéennes devraient notamment être dévoilés au courant du mois d’octobre par Jean-Paul Roland.


