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« Tout le monde est mort » : à Strasbourg, des familles en deuil après la catastrophe au Népal

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L’inondation sans commune mesure qui a dévasté une vallée népalaise depuis le Tibet, le 26 août dernier, a touché le monde entier. À Strasbourg, proches de victimes et membres d’associations expriment douleur et solidarité.

Le 26 août dernier, l’effondrement d’un glacier à la frontière entre le Népal et le Tibet déclenche une catastrophe telle que la région n’en a jamais connue. Un torrent d’eau, de boue, de roches et de glace dévale la vallée et balaie tout sur son passage. La coulée dévastatrice atteint jusqu’à 150 km/h et neuf mètres de haut.

En quelques instants, des villages entiers sont rayés de la carte, plusieurs milliers de personnes disparaissent. 

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À l’heure actuelle, le bilan provisoire dressé par le gouvernement népalais et les autorités chinoises est terrifiant : 1 400 décès, auxquels s’ajoutent 5 845 personnes disparues, l’écrasante majorité du côté népalais.

Face à l’ampleur de la catastrophe, l’émoi est mondial. À Strasbourg aussi, plusieurs personnes directement concernées ont le regard rivé vers l’Himalaya.

Népal
Image d'illustration. © Loki-TGM Pexels / Capture d'écran

« Au fil des jours, je réalise de plus en plus »

Tenzing nous raconte le matin de la catastrophe. Avec plusieurs membres de sa famille, dont sa femme Tenzin Lhakpa, et son frère Penpa, ils et elles tiennent un petit restaurant dans la rue du Faubourg-de-Pierre.

Originaires de Timure, un des premiers villages à avoir été touchés par la vague dévastatrice, la famille a perdu, au total, 147 personnes de leur entourage.

« Un de mes neveux habite au Tibet [dans le secteur où le glacier s’est détaché, ndlr]. Très tôt le matin, il m’a appelé à plusieurs reprises. Je n’ai pu le rappeler qu’une heure plus tard. Tout était déjà fini. »

Assis aux côtés de son frère, Penpa se remémore les cris au téléphone, le réseau instable, l’incompréhension.

catastrophe au Népal, sakhang
Pinpa et Tenzing ont grandi à Timure, village dévasté par l'inondation survenue le 26 août 2026. © Martin Savail / Pokaa

Ce matin-là, leur grand frère, resté à Timure, boit un thé en bas, dans le village. Il prend son temps, papote avec ses voisins, et a bien envie de prolonger ce moment de détente pour le reste de la matinée. Finalement, il se ravise : plus haut, le champ a besoin d’entretien.

Muni de sa bêche, il rejoint son terrain qui surplombe le village. « Et puis il a entendu un bruit énorme, comme une bombe. Tout est devenu noir, comme en pleine nuit. Lorsque la lumière est revenue quelques minutes plus tard, c’était devenu tout blanc, un nuage de poussière. » La vague d’eau et de roches n’a pas atteint son champ, à quelques mètres près.

Ça travaille dans ma tête depuis des jours. On pense aux gens qui ont vécu ça, on les connaît. C’est trop.
Tenzing Bharu, restaurateur strasbourgeois, proche de victimes de la catastrophe au Népal

Penpa raconte ensuite que son beau-père, dont la femme est morte ce jour-là, se met à la chercher dans ce qu’il reste du village, quelques minutes après le drame. Il croise, au sol, une femme mourante. La chair de son dos est à vif.

En entendant le récit dressé par son frère, Tenzing enfouit son visage dans ses mains : « C’est traumatisant. Je crois qu’au fil des jours, je réalise de plus en plus, et ça devient de plus en plus dur. » 

Timure, village détruit lors de la catastrophe du 26 août au Népal
Penpa et Tenzing ont grandi à Timure, à la frontière avec le Tibet. © Tenzing Bharu / Document remis

Puis les deux hommes se mettent à énumérer des noms ; parfois, ils se contredisent l’un et l’autre. Ils comptent leurs morts.

Tenzing nous montre un montage de plusieurs photos, sur son téléphone. Il y a des enfants, des couples, des personnes âgées. Tout le monde sourit. « Regardez ces gens-là, ils sont partis. » Puis il bafouille un peu : « Je ne sais pas comment vous expliquer. » Il estime les pertes à une vingtaine de personnes dans sa famille proche. Assis plus loin, vers le fond du resto, il y a un jeune. « Lui a perdu une dizaine de personnes de sa famille », explique Tenzing.

Puis il pointe un ticket de commande sur lequel il a griffonné un rapide plan de la vallée. À chaque village qu’il tapote du bout de son stylo, il estime un bilan. Pour les zones proches de la frontière, c’est 100% de pertes, pareil pour le vieux village au fond de la vallée. À propos de Timure, le village de son enfance, Tenzing estime 20%. « Ah, 20% de décès », acquiesce-t-on. Il répond pudiquement : « 20% de survivants. » 

« Tout le monde est mort »

Tenzing et Penpa racontent leur village, la vallée dans laquelle ils ont grandi. Leurs parents ont fui le Tibet à la fin des années 50 pour aller au Népal. Les deux hommes racontent une enfance heureuse et la progressive disparition du monde qu’ils ont connu, que la catastrophe survenue fin août semble entériner.

Tenzing dit être « né dans la forêt », au sein d’une famille nomade sédentarisée. Pendant les vacances, les frères aident leurs parents, ils emmènent les yaks vers les pâturages de chaque côté de la vallée.

Les deux racontent les transformations de la région par les Chinois, qui l’ont développée en véritable hub transfrontalier. La vallée tranquille est devenue une frontière fréquentée. Petit à petit, la population adapte son mode de vie : elle délaisse les animaux au profit des marchandises qu’il faut charger et décharger dans les camions. « Économiquement, le niveau de vie des gens a augmenté, on ne peut pas le nier. Mais au prix de la culture et de l’environnement. »

Rasuwa Gadhi – catastrophe Népal
© Bishowraj chapai - Licence CC / Capture d'écran

Tenzing évoque la politique impérialiste chinoise, les routes impressionnantes construites là-haut, dans la montagne, et les dégâts qu’elles ont causés. Tenzin Lhakpa surenchérit avec « ce qui se dit au Népal ». Là-bas, on soupçonne ces aménagements colossaux d’avoir fragilisé la montagne et potentiellement causé le décrochage du glacier à l’origine de la catastrophe.

De son côté, Penpa déplore que le développement économique soit privilégié aux dépens de l’environnement et du spirituel : « Pour nous, la montagne est sacrée. Ils ne la respectent pas, cela porte malheur », conclut-il gravement.

Tenzing tranche : « Il y a les théories, mais la seule chose dont on est sûrs, c’est le réchauffement climatique. » 

catastrophe au Népal, sakhang
© Martin Savail / Pokaa

La lente disparition du monde de leur enfance s’accélère avec le tremblement de terre de 2015 et les inondations devenues de plus en plus fréquentes ces dernières années. Mais cette fois, c’est différent. « C’est fini », répète Tenzing.

De leur village, il ne reste presque rien. Les rares survivant(e)s se disent perdu(e)s, beaucoup d’enfants sont orphelin(e)s. Des rescapé(e)s sont hébergé(e)s dans des monastères, une solution qui ne peut être que temporaire. À l’évocation des recherches qui persistent, Penpa et Tenzing sont catégoriques : « Tout le monde est mort, il n’y a plus personne à sauver. » 

Si les deux se partagent quelques histoires de miracles, comme cette petite fille retrouvée six jours après la catastrophe ou cet homme accroché à un tronc d’arbre pendant plusieurs heures, ils n’ont plus d’espoir pour l’avenir de la région. « Pour nous, Timure, c’est fini. Il n’y aura plus rien de ce qu’il y avait. Tout est ravagé. Avec quel argent reconstruire ? Et même s’il y avait des reconstructions, les gens ont disparu. C’est fini. »

Les copains et copines qui ont grandi avec nous sont partis. Et ça fait mal.
Tenzing Bharu, restaurateur strasbourgeois, proche de victimes de la catastrophe au Népal

Il ne leur reste que deux choses auxquelles se raccrocher. La prière d’abord : selon la tradition bouddhiste, les premières semaines sont cruciales pour guider l’âme des défunt(e)s. La femme de Penpa se rendra prochainement sur place, pour célébrer celle de sa mère dans une grande cérémonie.

Enfin, Tenzing se dit touché par les témoignages de solidarité : « Un client est venu chercher à emporter. Je ne le connaissais pas. Il m’a dit être allé au Népal il y a des années. Il nous a donné 800€. » Et l’équipe complète a pris la décision de reverser le chiffre d’affaires complet du dimanche 13 septembre à des associations qui agissent sur place : « C’est notre façon d’aider. »

catastrophe au Népal, sakhang
© Martin Savail / Pokaa

« Et ça se reproduira, il n’y a aucun doute là-dessus »

À Strasbourg toujours, l’association Solhimal soutient les populations de l’Himalaya depuis 1988 à travers des programmes de parrainages et le développement de projets locaux, notamment en faveur de l’accès à l’éducation.

Sur environ 200 familles suivies par l’association dans la région du Langtang, les bénévoles ont appris en début de semaine dernière le décès de 61 parents et de neuf enfants parrainé(e)s.

Sur place, leurs partenaires écument hôpitaux et centres d’accueil dans le but d’identifier les disparu(e)s. Toujours, la même question : est-ce que les filleul(e)s étaient bien à l’école ce jour-là ? C’est que l’association œuvre à offrir aux enfants qu’elle accompagne la possibilité de suivre une scolarité dans des établissements privés, éloignés de leur domicile… et donc du drame qui s’y est déroulé.

Bénévoles comme salarié(e)s sont unanimes : la catastrophe du 26 août a rebattu les cartes. Entre les soins à payer aux blessé(e)s dans un pays qui ne dispose pas de sécurité sociale, les frais de funérailles, les maisons, terres, bétails disparus et les enfants orphelin(e)s du jour au lendemain, la situation est plus que critique.

« Tous ces enfants devront être transférés vers des internats et des centres d’accueil à Katmandou, il faudra les soutenir financièrement au-delà du parrainage classique qui ne permet pas de couvrir tous ces frais. »

Pour le moment, Solhimal a levé quelques 60 000 €. Une somme conséquente, mais insuffisante : « Nous réfléchissons à mettre en place de nouveaux parrainages, avec des contributions plus basses, pour soutenir à plusieurs les enfants concernés. »

En plus de ses traditionnelles expo-ventes d’artisanat himalayen (la prochaine ayant lieu les 25 et 26 septembre), l’association réfléchit à des « afterworks himalayens » pour sensibiliser un public différent aux enjeux de ces territoires.

Pour l’heure, les bénévoles et salarié(e)s rassemblé(e)s ce jour expriment leur tristesse, mais aussi leur colère. « C’était prévisible », martèle l’une des personnes présentes, qui dénonce l’inaction des autorités locales et l’abandon des populations. Une autre l’affirme : « Et ça se reproduira, il n’y a aucun doute là-dessus ».

Solhimal association Népal Tibet
© Martin Savail / Pokaa

La région a toujours été victime des aléas climatiques, mais toutes et tous constatent une nette augmentation et aggravation de ces événements. Ici encore, on nous évoque l’intervention humaine, notamment celle du voisin chinois, et ses impacts sur le climat local.

Charlotte et Lucie, les deux salariées présentes ce jour-là, savent que la catastrophe va considérablement augmenter leur charge de travail, au moins pour les prochains mois. En attendant, toutes et tous insistent sur un point : leurs pensées sont entièrement dirigées vers les habitant(e)s, touristes et pèlerin(e)s victimes de la tragédie.


Pour démarrer un parrainage avec Solhimal, adhérer ou faire un don, rendez-vous juste ici. 

Affiche Strasbourg Solhimal
© Association Solhimal / Document remis

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