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« Depuis le temps qu’on avertit » : à Strasbourg, assos et élus dénoncent un racisme banalisé

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Après l’attentat raciste de Trappes et La Verrière, l’émotion est encore vive. Aux lueurs des bougies s’ajoute la colère face à la banalisation des discours racistes et islamophobes. À Strasbourg, plusieurs acteurs/rices pointent une problématique connue depuis longtemps et espèrent une prise de conscience.

Vendredi dernier, un individu a ouvert le feu au fusil mitrailleur dans les communes de Trappes et La Verrière (Yvelines) au cours d’un périple meurtrier. Il a tué un jeune homme de 26 ans, Pengo Bossio Wangi ; le Bondy Blog lui a consacré un portrait, à lire ici. Il a aussi blessé plusieurs autres personnes, dont une petite fille de 11 ans.

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attentat trappes rassemblement contre le racisme
© Adrien Labit / Pokaa

Le parquet national antiterroriste s’est saisi de l’affaire, incluant la circonstance aggravante selon laquelle les faits ont été commis « en raison d’une appartenance vraie ou supposée à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion déterminée ». Jeudi, l’homme a avoué avoir « ciblé des personnes de type musulman, africain ou nord-africain ».

Depuis l’attentat, Ali Rabeh, maire de Trappes, a fait le tour des plateaux télé pour rappeler à chacun(e) la responsabilité collective d’une société qui laisse prospérer la parole raciste. Sa ville avait été ciblée à plusieurs reprises par l’extrême droite.

À Strasbourg comme ailleurs, l’émotion provoquée par l’attentat est vive. Lundi, plusieurs centaines de personnes se sont réunies sur la place Kléber pour rendre hommage à Pengo Bossio Wangi. À la lueur des bougies s’est ajoutée l’expression de la colère.

Les différents intervenant(e)s ont insisté sur la nécessité de nommer précisément ce qu’il s’est passé à Trappes et La Verrière : « C’est un attentat terroriste raciste, islamophobe et négrophobe, il faut le dire » martelait Leila Sihabi, militante antiraciste décoloniale.

Du côté de l’exécutif municipal, Catherine Trautmann a mis les drapeaux en berne, condamné l’acte et a exprimé sa solidarité envers les victimes. Elle a appelé à un « rassemblement républicain et solidaire » ce vendredi à 18h sur la place de la République. En parallèle, plusieurs personnalités militantes ont appelé à un contre-rassemblement sur la place Kléber, dénonçant « l’hypocrisie » de la municipalité sur ces sujets.

« De plus en plus de personnes nous écrivent »

Présidente de l’antenne strasbourgeoise de la Ligue des Droits de l’Homme, Ingrid Boury explique : « Pour nous, cet attentat s’inscrit dans un contexte où des idées sont martelées et banalisées par des personnalités politiques et dans certains médias. »

Pour elle, la question de la prise de conscience nécessaire ne se borne pas à un parti politique : « Nous parlons bien d’idées d’extrême droite au sens large, […] car elles peuvent infuser dans plusieurs partis ou médias qui ne s’affichent pas forcément d’extrême droite, mais qui banalisent ces concepts et leur donnent une tribune. »

Même si la LDH ne dispose pas à Strasbourg d’une permanence d’accueil, la présidente de l’antenne constate une augmentation des sollicitations du public ces deux dernières années sur ces problématiques : « De plus en plus de personnes nous écrivent pour demander de l’aide ou un soutien juridique après avoir été victimes de tels agissements, alors que nous recevions très peu de messages sur ce sujet auparavant. »

Voir cette réponse collective face à ce drame, avec autant de personnes dénonçant le racisme et l'islamophobie, montre que personne n'est seul. Cela donne de l'espoir.
Ingrid Boury, à propos du rassemblement tenu lundi 26 octobre sur la place Kléber
racisme
© Martin Savail / Pokaa

Elle insiste enfin sur la nécessité de nommer précisément les choses : « Dès lors qu’on refuse de désigner la réalité par son nom, on participe à sa banalisation, ce qui mène à ce type de situations. »

José Kouamé rejoint Ingrid Boury sur la nécessité de bien nommer les choses pour mieux les traiter. Président de SOS Racisme Alsace, membre du bureau national de l’association, il fait part de sa vive émotion suite à l’attentat de Trappes et La Verrière. Au-delà de sa solidarité à l’égard des familles, il exprime son inquiétude croissante et sa combativité : « Les élections à venir nous inquiètent mais nous ne sommes pas fatalistes. Nous refusons de croire que la victoire de Marine Le Pen soit inéluctable. »

Le militant associatif met en cause, sans détour, les médias Bolloré, qu’il accuse de faire preuve d’un traitement orienté sur les questions de racisme.

J’exhorte tout le monde à ne pas rester insensible au racisme, qui est un fléau. Il faut s’émouvoir et s’indigner.
José Kouamé, président de SOS Racisme Alsace, membre du bureau national de SOS Racisme

De manière générale, il regrette un climat délétère omniprésent dans la société  : « Quand une parole raciste est banalisée et ne fait pas l’objet d’une réponse ferme, cela monte crescendo et on arrive à cette barbarie. C’était inévitable. »

Au niveau national, José Kouamé constate une stigmatisation des populations musulmanes ou perçues comme telles. Il explique ne pas disposer d’éléments chiffrés au niveau régional pour le moment, mais annonce de larges études à venir sur le racisme en Alsace, qui se dérouleront l’année prochaine. 

Sur le plan local, José Kouamé se félicite de l’engagement de la procureure de la République qui travaille « main dans la main avec les associations ».

Il cite 17 affaires liées à un motif raciste qui ont été traitées par le tribunal de Strasbourg en 2025, contre 4 en 2024. Toutefois, le dirigeant associatif insiste sur la nécessité de relativiser ces chiffres : « Cela ne reflète pas le nombre réel de personnes victimes, beaucoup n’osent pas franchir la porte d’un commissariat. »

tribunal de strasbourg
© Jules Scheuer / Pokaa

« L’impression de ramer dans le vide »

Mustapha El Hamdani est militant associatif depuis 40 ans. À Strasbourg, son association se bat contre l’exclusion et les discriminations des personnes immigrées. Pour lui, la situation est grave et l’attentat de Trappes était prévisible : « On enrage, on a l’impression d’avoir affaire à des gens qui ne comprennent rien. Depuis le temps qu’on avertit ! »

Nous avertissons depuis des années sur la stigmatisation quotidienne et cette haine du musulman.
Mustapha El Hamdani, de l'association Calima

Selon le sexagénaire, la situation n’a cessé de se dégrader ces 40 dernières années : « D’abord, on était pointés du doigt comme des gauchistes excités, puis comme des gauchistes communistes, puis comme des islamo-gauchistes. Maintenant, tout simplement comme musulmans tout court, ça leur suffit. »

Mustapha fait part de sa frustration de se battre contre quelque chose qui semble le dépasser. S’il appelle à ne pas cesser de militer et à se saisir de tous les leviers juridiques, cela ne l’empêche pas de constater : « Pour autant, on a l’impression de ramer dans le vide. »

Alors il est en colère contre un paysage politico-médiatique qui s’est vautré dans la facilité qu’offrait l’instrumentalisation de l’immigration. « Dans notre classe politique dirigeante, personne n’est capable de démonter un discours de haine ? », s’interroge-t-il. « On est passé du rejet de l’immigration qui scandait ‘3 millions d’immigrés, 3 millions de chômeurs’ à accepter la thèse du Grand Remplacement, vous vous rendez compte ? »

Il regrette aussi que la parole ne soit que trop rarement donnée aux personnes directement concernées : « Il y a toujours quelqu’un pour parler en leur nom, pour justifier en parlant d’intégration. » Dans les quartiers, Mustapha El Hamdani regrette un effacement des associations interculturelles depuis 2005, qu’il attribue à Nicolas Sarkozy : « À Strasbourg, nous étions plus de 100 associations issues de l’immigration. Maintenant, il n’y a plus rien ! »

cathédrale rue strasbourg
© Vivien Latuner / Pokaa

S’il dresse un tableau particulièrement sombre, Mustapha est convaincu que « pour contrecarrer cette ambiance de rejet de l’autre, il faut mettre en valeur notre diversité » en reprenant la main sur les discours qui modèlent la société.

« Je viens de Fès, au Maroc. Là-bas, je peux me balader toute la journée et je ne dis bonjour à personne. Ici, je ne peux pas marcher 200 mètres sans saluer quelqu’un. L’Alsace, on l’a dans le sang ! » C’est pour cela qu’il privilégie le terrain de l’interculturalité : « De toute façon nous sommes là, nos enfants sont nés là. Et on ne va pas partir. » Alors autant chercher à créer : « Partout, lorsque des choses fusionnent, c’est pour créer. Et ça, c’est très riche. »

« Ces personnes et leur idéologie nauséabonde seront combattues »

Du côté de la municipalité, Étienne Loos, délégué aux cultes, assure prendre la situation au sérieux. En contact avec les responsables de cultes strasbourgeois, il affirme que ceux-ci lui font part d’un « sentiment particulier de crainte de la part de leur communauté » auquel il assure demeurer particulièrement attentif.

Face à la banalisation des discours de haine, l’élu n’hésite pas à employer un vocabulaire martial : « Ces personnes et leur idéologie nauséabonde seront combattues. »

Notre République et Strasbourg ne sauraient être grandes tant que certains de leurs enfants ont peur d’être eux-mêmes.
Étienne Loos, conseiller municipal délégué aux cultes

Étienne Loos envisage le rôle de la municipalité par le prisme du maintien du dialogue. Il loue une diversité strasbourgeoise de religions et d’obédience, « un écosystème cultuel quasiment unique en Europe ». S’il dresse le portrait d’une ville avec une importante présence religieuse, il estime que c’est précisément cette visibilité du fait religieux dans l’espace public qui « rend la religion moins taboue qu’ailleurs, plus acceptée ».

« Une personne qui entre dans un lieu de culte est une personne de moins qui jette un caillou dessus. »

Pour lui, le rassemblement prévu vendredi soir à l’initiative de Catherine Trautmann sera « l’occasion de nous retrouver nombreux pour témoigner notre solidarité envers les victimes, leurs familles et toutes celles et ceux qui se disent ‘cela aurait pu être moi’ ».

À l’évocation du contre-rassemblement prévu à la même heure sur la place Kléber, l’élu tonne : « Je suis révolté qu’à six mois de l’élection présidentielle, alors que le RN, dont on connait l’idéologie raciste, est aux portes du pouvoir, certains choisissent de créer des divisions. Face au racisme, nous devons nous rassembler et lutter ensemble. »

Strasbourg été place de la république chill
© Adrien Labit / Pokaa

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