Selon le dernier rapport de l’OBVECO, plus de 15 millions de Français(es) ont ressenti une forme d’éco-anxiété au cours de l’été écoulé. Depuis plusieurs années, l’Alsace n’est plus épargnée par les étés caniculaires et ce trouble anxieux est aussi devenu une réalité dans la région. Témoignages, accompagnement psychologique et action locale, Strasbourg est contrainte d’évoluer avec son climat.
Selon le dernier rapport de l’observatoire de l’éco-anxiété OBVECO, publié le 4 septembre dernier, 15,1 millions de Français(es) se disent éco-anxieux/ses en 2026. Un chiffre en augmentation de près de 20% depuis l’été 2024, et le premier rapport publié par l’observatoire, avec l’appui de l’Ademe. Pire, cette année, plus d’un(e) Français(e) sur trois fait face à « un niveau d’intensité d’éco-anxiété élevé, voire très élevé ».
Alors que les températures épousent à nouveau les normales saisonnières, l’été écoulé et ses vagues de chaleurs successives ont laissé des traces. Emmanuelle, Lucas et Hélène, trois Alsacien(ne)s, nous ont fait part de leur détresse ressentie ces derniers mois.
« Je ne pensais pas que les effets du changement climatique seraient visibles aussi rapidement »
« J’ai vécu des moments d’anxiété cet été. Ça m’a paralysée. J’ai été extrêmement triste, j’ai eu extrêmement peur aussi. Ces moments ressemblaient à des crises d’angoisse assez fortes. Par moments, je suis restée couchée à m’inquiéter pour l’avenir de ma fille, le nôtre », témoigne Emmanuelle.
Lucas, 24 ans, s’est aussi particulièrement alarmé de la situation. « Je ne pensais pas que les effets du changement climatique seraient visibles aussi rapidement, qu’on se trouverait aussi vite dans une situation grave. »
À l’instar de ces témoignages, l’éco-anxiété gagne du terrain en France depuis deux ans. « On peut la définir par une détresse liée au changement climatique », vulgarise le psychologue clinicien Jonathan Journiac. Le praticien strasbourgeois parle en connaissance de cause. Il fait partie de l’association Rafue, regroupant près de 50 professionnel(le)s de l’accompagnement, sensibilisé(e)s à la question écologique.
Le groupe a été fondé en 2020, pour répondre « aux questions sur l’accompagnement à apporter aux personnes touchées par l’éco-anxiété ». Cette année-là, « le terme commençait à émerger, en tout cas dans mon cercle professionnel ».
L’écologie n’est pas une couleur politique. La logique veut qu’on agisse, ce n’est pas de l’ordre de l’opinion.
Selon le praticien, le terme générique d’éco-anxiété est en partie galvaudé. « On parle plutôt d’éco-émotion, parce que ce n’est pas toujours sur le versant anxieux que ça se manifeste. On peut aussi ressentir une forme de colère ou de tristesse », explique-t-il.
« Depuis quelque temps, je me sens désabusée, un peu lassée et en colère. C’est très difficile d’être sereine pour l’avenir », confirme Hélène, Strasbourgeoise de 29 ans, victime elle aussi d’éco-émotion.
« Petite, je partais à Arcachon quasiment tous les étés. Les ravages des incendies dans cette région, ces dernières années, sont les preuves les plus flagrantes du changement climatique. Voir disparaître ces paysages d’enfance, c’est assez marquant. »
Cette sous-catégorie des éco-émotions a un nom, selon le praticien strasbourgeois. Il s’agit de « la solastalgie, une forme de nostalgie liée au changement du paysage et de la nature. On se souvient des paysages qu’on a connus plus jeune et on se rend compte qu’ils ne sont plus les mêmes ».
Si le passé peut impacter les émotions, Lucas lui, a du mal à se projeter. « Mes parents ne comprenaient pas que notre génération soit empêchée d’avoir une vision d’avenir, d’à quel point on est condamnés par ce changement climatique. Cette angoisse sous-jacente, on la prend en compte dans nos décisions de vie. »
Des réactions rationnelles face au changement climatique
Ces émotions découlant directement de la détresse provoquée par le changement climatique sont inédites. Elles ont créé un précédent dans l’accompagnement des patient(e)s en psychologie, selon Jonathan Journiac. « Un trouble anxieux classique, si on prend l’exemple d’une phobie, a quelque chose d’irrationnel. Dans le cadre des éco-émotions, on considère en revanche qu’il est normal de ressentir ces émotions. Donc on ne va pas forcément chercher à s’en débarrasser complètement. »
Dans ce cas de figure, comment faire face à des bouleversements ancrés dans le réel ? « Malgré ces inquiétudes, il faut se demander ce qui nous donne quand même le goût de vivre ? Qu’est-ce qui mérite que nous luttions, peut-être pas au niveau de ses émotions, mais à un niveau associatif, local ? Se remettre dans l’action, ça aide. »
L'action collective pour mieux vivre son éco-anxiété
À Strasbourg, l’association Hop’La Transition, créée en 2022, fait justement partie de ces organismes engagés dans les actions du quotidien, à travers la sensibilisation, la formation et des conférences sur les enjeux environnementaux. « L’action collective est probablement l’un des seuls leviers pour mieux vivre son éco-anxiété », confirme son co-président, Adrien Lacroix.
Avec ses 11 antennes dispersées dans toute l’Alsace, l’association entend s’adresser au plus grand nombre. « On n’est pas une association militante, mais une association d’accompagnement et de sensibilisation. On a une posture de facilitation, de transmission d’informations et on parle à tout le monde », conclut Adrien Lacroix.
Car dans le fond, l’écologie doit être universelle, selon Lucas. « L’inaction politique génère chez moi une forme de résignation, car l’écologie n’est pas une couleur politique. La logique veut qu’on agisse, ce n’est pas de l’ordre de l’opinion. »
Ainsi, à travers ses ateliers, ses conférences, ses rencontres, ses animations et ses spectacles, Hop’La Transition s’adresse à toute l’Alsace, pour tenter de faire bouger les choses, à son échelle.
Si l’éco-anxiété est désormais devenue un phénomène très ancré dans notre société, reste maintenant à progresser dans son officialisation. « On s’interroge sur sa reconnaissance. Comme on considère que ce sont des émotions qui sont normales, est-ce qu’elles ont besoin d’apparaître dans les ouvrages ? C’est un questionnement », conclut Jonathan Journiac. À la sortie de l’été, les demandes de consultation étaient en hausse dans le cabinet strasbourgeois du praticien.


