Sous le soleil strasbourgeois de juillet, Féris Barkat nous accueille à domicile, dans un parc du quartier de Koenigshoffen. Derrière la fumée du barbecue et l’ambiance familiale se cachent de grandes ambitions et la conviction de pouvoir enfin construire un monde à leur image avec « Banlieues Climat ». Reportage.
C’est ici, à Strasbourg, que tout a germé.
À quelques pas de l’appartement où il a grandi, Féris Barkat nous accueille bien entouré. Le cofondateur de l’asso Banlieues Climat a confié à Zina la mission d’organiser un barbecue gratuit et ouvert à toutes et tous. L’occasion de partager un moment ensemble, mais aussi de mobiliser toutes les forces du coin, pour faire le point sur les projets menés et ceux à venir.
Juste à côté des chaises empilées pour accueillir l’événement, Emre, 27 ans et originaire du Neuhof, se tient prêt. Pour lui, s’engager en faveur de l’écologie n’allait pas de soi. Après un bac en informatique et des études de théâtre au Théâtre national de Strasbourg, celui qui rêvait, plus jeune, de se lancer dans le cinéma a finalement pris un virage vers le social. Aujourd’hui, il poursuit ses études à la Sorbonne, en suivant un DU en éducation, jeunesse et intervention.
« Au départ, j’étais pas chaud, je me suis dit : ils vont nous taper sur les doigts, me dire que ce que je fais, c’est pas bien ! », se souvient le Strasbourgeois à propos de la première fois qu’il rencontre les membres de Banlieues Climat. Mais finalement, Emre a un déclic. « Ça m’a motivé à m’intéresser à l’écologie. Quand on vient des quartiers, on est déconnecté de tout ce qui est lié à la crise climatique et environnementale. On est les premiers concernés, mais les derniers informés. On se dit que l’écologie, c’est un sujet de bobos, parce qu’ils ont le temps, alors que toi, t’as plein d’autres problèmes à gérer. »
L’association propose plusieurs formations, dont une reconnue par le ministère de l’Enseignement supérieur. Une fois formé(e)s, les participant(e)s deviennent à leur tour intervenant(e)s dans les écoles, les centres sociaux ou auprès des collectivités. « Banlieues Climat, c’est pas une formation qui te dit : il faut faire ça ! Ça te plante une graine et c’est à toi de réfléchir de quelle manière tu peux répondre aux problématiques qui t’entourent », explique le désormais formateur.
Les projets naissent directement des besoins des habitant(e)s. Alors quand la mairie développe les pistes cyclables et met en avant qu’elles profiteront aux habitant(e)s et aux mamans du quartier, les membres de l’asso remettent un peu de réalité dans les discours politiques : « C’est bien, sauf que les mamans, bah elles ne savent pas faire de vélo. »
L’équipe imagine alors un projet un peu fou, organiser un grand voyage à vélo, reliant Saint-Ouen à Strasbourg : « Les mamans ont pris leurs enfants de 7/8 ans avec elles, on était environ une trentaine. »
Repenser nos environnements
« L’un des premiers actes écolos auxquels j’ai assisté au Neuhof, c’est des membres d’une asso qui étaient venus avec des sachets et ils nous avaient fait ramasser tous les déchets autour de chez nous », lance Emre.
« À la fin, ils étaient super contents et puis ils sont repartis et les déchets étaient de retour dès le lendemain. Je me suis demandé : quelle est la profondeur de ce qu’on nous apprend avec ce genre d’action ? »
La pensée politique de Banlieues Climat part d’un constat simple : les habitant(e)s d’un territoire sont les plus à même de répondre aux problématiques qui les concernent. « La DA, c’est que personne ne peut mieux connaître ton environnement que toi », résume Emre.
Là où l’environnement reste souvent une notion abstraite, Féris invite à se réapproprier NOTRE environnement, il explique : « Ma mère est tombée malade, alors j’ai passé beaucoup de temps à l’hôpital, à réfléchir à ces questions. À partir du moment où je me suis intéressé à nos environnements et à pourquoi et comment ils peuvent provoquer des maladies, je me suis dit : le système actuel ne nous convient pas. C’est pas l’école qui va apporter la connaissance sur pourquoi certaines personnes meurent avant d’autres. Il faut que ce savoir, on se le réapproprie nous-mêmes. »
« Alors j’ai réuni Bader, Emre et des potes à moi d’enfance et c’est comme ça que ça a commencé, à Illkirch, en 2022. Au début on était trois, puis 12, et aujourd’hui, on est 200 à Strasbourg et 1 600 avec les membres à Paris. »
À l’écart des préparatifs, Emre confesse que l’engagement de Féris a permis à beaucoup de se sentir concerné(e)s par la question climatique, en trouvant enfin une figure à laquelle s’identifier : « La France avait besoin de quelqu’un comme Féris, parce qu’il est comme nous et qu’il peut nous représenter. Pas comme Greta Thunberg par exemple, que j’aime beaucoup en plus (rires), mais c’est important que ce soit des personnes des quartiers qui motivent les autres. »
L’action communautaire pour pallier les manques des structures
« Le climat, on se sert de ça comme prétexte pour développer l’action communautaire. Ça fait des années qu’on essaie de remplacer l’État et qu’on n’est pas visibilisés correctement, alors c’est une forme de reprise en main de nos destins », explique Féris entre deux sollicitations, depuis l’autre bout du parc.
Si l’association a gagné en visibilité à travers ses actions autour de la santé environnementale, elle entend aller plus loin, en facilitant la création de nouvelles formes d’organisations collectives. « C’est juste un maillon de quelque chose de plus grand que j’essaie d’installer. C’est détruire un système pour en construire un autre », résume le cofondateur de Banlieues Climat.
Ici par exemple, alors que le feu commence à prendre grâce aux efforts de Zina, c’est un petit bras de fer qui se joue, assure Féris : « On pourrait se dire que c’est rien de fou, que c’est juste un barbecue. Mais rien que le fait que Zina puisse changer l’organisation habituelle et qu’on dise que ce n’est pas juste le centre socio-culturel qui doit diriger et décider de si on doit faire payer des gens pour des merguez, c’est important. Ce centre, c’est une institution comme une autre, qui doit changer ses pratiques, au même titre que l’hôpital ou les musées. »
Pour Zina, c’est justement cette dimension collective qui fait la force de l’association : « Banlieues Climat, ça ne concerne pas que le climat, il y a quelque chose de très famille, c’est plus profond. C’est ça que j’ai bien aimé. Il y a du lien. »
« On travaille beaucoup sur la confiance »
Entretenir le feu, récupérer les merguez, arbitrer les disputes entre les enfants qui font la queue, s’assurer que tout le monde patiente calmement… À seulement 18 ans, Zina s’affaire dans tous les sens pour garder la main sur l’organisation et devancer les imprévus.
Elle a fait la connaissance de Féris en 2023, à l’occasion d’une intervention dans le centre socio-culturel de Koenigshoffen. Après avoir suivi la formation, elle participe directement aux actions de sensibilisation. « C’est une des jeunes qu’on avait repérées, on pensait qu’elle pourrait faire plus. Ça fait plaisir de la voir courir à droite à gauche aujourd’hui », confie Emre avec le sourire.
Esthéticienne à son compte, la jeune femme vient tout juste de signer un contrat de service civique au sein de l’association, « j’avais envie de m’investir plus ». Aujourd’hui, c’est le tout premier événement qu’elle organise : « C’était un peu un test. » Le 18 octobre dernier, elle s’est également illustrée lors d’un concours d’éloquence sur la thématique de l’exil. « On est parti d’un constat : les gens qui font ce type de concours ont souvent la forme, mais pas le fond. Et nous, le fond, les choses à dire, on les a », explique Féris.
L’équipe commence donc à s’entraîner ensemble à Strasbourg, avec un objectif : que tout le monde puisse porter sa voix en plein cœur du Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris. Mais Zina est alors réticente : « Je ne voulais pas y aller, je trouvais que le sujet était très intime. J’étais pas à l’aise avec le fait de parler de moi. »
Mais à force de pratiquer, la jeune femme a fini par être convaincue. « Au final ça s’est bien passé, je suis grave fière ! »
Pour Féris, ce genre d’expérience est essentiel : « On travaille beaucoup sur la confiance. Si tu te souviens que tu as essayé une fois et que tu as réussi, tu vas te chauffer pour recommencer demain. C’est comme ça que ça marche. »
Strasbourg comme laboratoire
Pour ses futures actions, Zina ne manque pas d’idées : tables rondes, activités pour les jeunes, ateliers autour de l’écologie. Très attachée à sa ville, la jeune femme aimerait développer des projets dans son quartier, à Koenigshoffen, mais aussi à Hautepierre et Cronenbourg. « Banlieues Climat, ça s’est développé à Paris, mais ça a commencé à Strasbourg. J’aime trop trop ma ville, je trouve que c’est trop chaleureux, je ne pourrais pas vivre ailleurs. »
Quant à Emre, il travaille sur des ateliers ludiques pour sensibiliser à la question climatique, à destination des plus petit(e)s. « C’est expérimental, mais je travaille sur le jeu de rôle médiéval fantastique avec les petits. Et j’intègre des problématiques climatiques dans le scénario. Ils sont en folie, ils aiment trop. »
À l’avenir, l’association pourrait bien se pencher davantage sur les questions d’éducation et de soin, à travers notamment la constitution de groupes de parole. « J’aimerais qu’on puisse faire des mini-universités populaires dans les quartiers, pousser vers l’auto-organisation. Et choisir les sujets en fonction de ce qui va animer les gens », précise Féris.
Le militant espère bien que Strasbourg fera figure d’exemple et incitera d’autres villes françaises à prendre le train en marche : « C’était important de revenir à la base. Tout est fait pour la réussite individuelle, mais jamais pour prendre les armes collectivement pour changer les choses. Si on prouve qu’on peut le faire ici, on peut le faire partout. »



