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Immeubles en danger : comment Strasbourg agit-elle face aux détériorations ?

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Depuis quelques semaines, le chantier de la maison à colombages située à l’angle de la rue Mercière suscite bien des interrogations. Ces travaux et les études qui les accompagnent témoignent du travail coordonné de nombreuses personnes au service du patrimoine. Élu(e)s, ingénieurs, architectes : à Strasbourg, derrière la façade penchée, c’est tout un écosystème qui s’affaire.

À l’angle de la rue Mercière, sur la perspective la plus emblématique de la ville, des barrières métalliques encadrent un immeuble du 17e siècle. Au sol, d’imposantes structures en bois, des butons, maintiennent cette façade qui penche… de plus en plus. Le sujet a fait le tour des médias locaux jusqu’à passer une tête dans des JT nationaux.

Sur les réseaux sociaux, les réactions ont fusé. Tantôt on s’y est félicité d’une rénovation nécessaire, tantôt on y a vu un laisser-aller des pouvoirs publics, jusqu’à parfois se lamenter d’un supposé déclin patrimonial.

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Si la réalité est plus nuancée, elle est aussi plus riche puisqu’elle illustre la façon dont un écosystème complexe peut se mettre en branle lorsqu’il s’agit de protéger un trésor architectural du 17e siècle. Elle témoigne aussi de nouveaux enjeux auquels font face les acteurs/rices de la préservation du patrimoine.

Chez Pokaa, on a trouvé que c’était l’occasion d’aller voir celles et ceux qui font partie de ce système aussi invisible qu’indispensable.

« L'affaire » du 2 rue Mercière

Élu(e)s et professionnel(le)s du patrimoine le martèlent : rien n’a été fait dans la précipitation.

Philippe Couec est ingénieur du patrimoine à la Conservation régionale des Monuments historiques (CRMH), il a suivi le dossier depuis plusieurs années et nous explique les éléments qui ont amené à ces travaux. D’abord, le bâtiment, qui date du 17e siècle, a été plusieurs fois remanié… et de façon un peu chaotique : cloisons abattues sans attention portée aux reports de charges, dalles coulées à l’envie, planchers ajoutés les uns par-dessus les autres.

cathédrale rue mercière
Sur la droite, le 2 rue Mercière, en 2025. © Nicolas Kaspar / Pokaa

L’élément déclencheur est aussi la découverte de tirants entre le bâtiment et celui du voisin. Ces barres métalliques qui relient les immeubles servent à contenir un écartement et auraient été mises en place vers les années 90. Le 2 rue Mercière semblait jusqu’alors stabilisé par ces soutiens ancrés dans l’immeuble voisin. Sauf que ce dernier, sous la pression des tirants, a commencé à se fissurer.

Pour l’ingénieur, on arrive au moment où, bien que la construction en pans de bois soit flexible, « on ne peut pas lui en demander davantage, c’est un moment où il faut faire quelque chose ».

Au terme d’une réunion tenue le 26 mars et rassemblant les services de la Ville et de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles), bureau d’études et artisan(e)s, la décision est prise : il faut sécuriser les constructions afin de pouvoir étudier tranquillement les raisons de leur instabilité.

Les butons de bois qui soutiennent le bâtiment n’ont pas vocation à être retirés tout de suite. Ils vont rester en place le temps de mener des études des sols, nécessaires au bon diagnostic de l’édifice. Philippe Couec insiste : « Il n’est pas question de mettre un pansement sur une jambe de bois, on veut prendre le temps d’étudier la cause, de comprendre pourquoi ça a bougé. »

Les résultats des études nous seront présentés pour accompagner dès le départ architectes, techniciens et ingénieurs dans les travaux à venir.
Nadia Corral-Trévin

À Strasbourg, les « immeubles menaçant ruine », comme c’est le cas ici, ont plus que triplé en six ans, passant de 150 procédures à 450. « Les causes des dégradations sont multiples », affirme Nadia Corral-Trévin, architecte des bâtiments de France, cheffe de l’Unité départementale de l’architecture et du patrimoine.

La multiplication des épisodes de fortes chaleurs suivis d’importantes précipitations entraine des expansions et rétractations successives des sols qui peuvent agir sur les fondations des bâtiments. « Depuis l’édification de ces bâtiments, on a énormément imperméabilisé les sols, on a redirigé l’eau vers des endroits qui n’étaient pas faits pour la recevoir », précise Philippe Couec. Il faut ajouter à cela le vieillissement du bâti ainsi que les épisodes sismiques.

Pour Paul Meyer, adjoint à l’urbanisme, cette dégradation générale « n’était dans les radars de personne il y a quelques années ». Toutes et tous sont d’accord pour tempérer : s’il convient de redoubler de vigilance, la situation n’a rien d’alarmant. Au sujet des « immeubles menaçant ruine », Paul Meyer le concède, « le terme est terrifiant ». Dans la pratique, c’est surtout un moyen administratif par lequel la collectivité, qui n’est pas propriétaire d’un bien, peut enjoindre ce dernier à agir.

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À droite, Paul Meyer. © Page Facebook de Paul Meyer / Capture d'écran

Le patrimoine comme boussole

Surveiller l’état du patrimoine, mener les études nécessaires à sa bonne conservation et accompagner les propriétaires dans les travaux, c’est le travail quotidien des services menés par Nadia Corral-Trévin et Philippe Couec. Et la tâche est ardue : le Bas-Rhin ne compte pas moins de 884 édifices protégés au titre des Monuments historiques… et on va le voir, cette classification est loin d’être la seule.

Les deux expert(e)s et leurs équipes sont chargé(e)s de leurs inspections régulières. « Tous les cinq ans, chaque monument doit avoir été vu au moins une fois. L’idée est d’anticiper les évolutions à venir, de repérer les désordres éventuels, de constater l’entretien. » C’est la traque aux fissures !

Nadia Corral-Trévin et Philippe Couec se retrouvent sur un autre point : le nombre de dossiers qui leur arrivent ne baisse pas. Pour l’architecte des bâtiments de France, c’est bien loin d’être une mauvaise nouvelle : « Ça montre qu’il y a toujours des travaux qui se font à Strasbourg. Les gens investissent, les promoteurs aussi. C’est une dynamique positive. »

La situation est globalement bonne. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de Monument historique en péril, mais de manière générale, les propriétaires prennent soin de leurs bâtiments.
Nadia Corral-Trévin

Strasbourg ne compte que 16 édifices qui font l’objet d’un classement intégral au titre des Monuments historiques. Pourtant, une bonne partie de la ville est protégée par le PSMV (Plan de sauvegarde et de mise en valeur) ainsi que le classement UNESCO. Les deux expert(e)s précisent : il faut une vision d’ensemble. Au-delà des cas de changement de fenêtres, la préservation du patrimoine implique une attention portée à chaque perspective, à chaque rangée d’arbre.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que dans le secteur concerné, absolument tout est recensé. Tout. « Un bureau d’études est entré dans chaque immeuble pour tout répertorier. »  Mais Nadia Corral-Trévin insiste sur le fait que l’intérêt patrimonial ne se limite pas aux immeubles : « Strasbourg, ce n’est pas un bâtiment plus un autre bâtiment. C’est le site urbain dans son ensemble qui est remarquable, c’est un enchainement de perspectives qui le rend exceptionnel. »

La même cathédrale, noyée au milieu de 20 tours autour d'elle, n'aurait plus aucun intérêt.
Nadia Corral-Trévin
Place de la République arbre
© Coraline Lafon / Pokaa

Pour veiller au respect de ce patrimoine, Nadia Corral-Trévin et Philippe Couec accompagnent les propriétaires, les aident à trouver solutions et financements, les mettent en relation avec les différent(e)s professionnel(le)s, coordonnent les chantiers.

Pour cela, ces expert(e)s s’entourent de spécialistes de chaque domaine, de l’histoire de l’art au campanaire, jusqu’au sujet vraiment niche. « J‘ai travaillé avec un expert en grès rose ou encore un spécialiste des ‘Vierges à l’enfant’ », se remémore Philippe Couec. Sa dernière satisfaction ? La rénovation de la porte de l’Hôtel de ville, rue Brûlée. Il avait préconisé un ponçage plutôt qu’un gommage, pour ne pas endommager les nervures du bois. « De la peau de bébé », lance-t-il en souriant.

Les deux évoquent le contact humain de leurs missions. Nadia Corral-Trévin voit dans la préservation du patrimoine un geste pour les générations futures : « Ce patrimoine est arrivé jusqu’à nous, notre rôle c’est de l’accompagner pour un bout de chemin, jusqu’aux suivants. »

Nous rassemblons les gens. Nous ne faisons pas les chantiers nous-mêmes, mais nous allons mettre en lien les propriétaires avec les artisans, les associations, etc.
Nadia Corral-Trévin
Petite France
© Coraline Lafon / Pokaa

Les enjeux à venir

Lorsqu’on s’intéresse à la façon de penser le patrimoine au futur, on fait face à plusieurs enjeux. Il y a d’abord ce changement climatique, qui pourrait être à l’origine de la fragilisation de bâtis anciens, mais aussi qui implique des rénovations thermiques. Et le paradoxe, c’est Paul Meyer qui le résume le mieux : « On ne va pas se mettre à poser des Velux sur une toiture classée ».

Dans ce cas-là nos deux spécialistes de la DRAC ont souvent des solutions à proposer, des alternatives à imaginer, mais eux-mêmes le constatent : « On a parfois des propriétaires qui souhaitent entretenir et rénover, mais qui ont peu de moyens ».

Nadia Corral-Trévin et Philippe Couec, DRAC Grand Est
© Martin Savail / Pokaa

Sur cette question, Paul Meyer mise sur le développement d’échanges entre propriétaires et professionnel(le)s du patrimoine afin de construire une « ville résiliente ». Si l’élu concède que beaucoup reste à inventer, il est convaincu que l’initiative d’une brigade et d’un médiateur du logement, portée par la nouvelle municipalité, pourra aider en ce sens.

« Nous allons allier les forces sanitaires, de la police du bâtiment, de l’habitat et du patrimoine autour d’un médiateur. »

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© Pokaa

Il y a aussi la question de la transmission des savoir-faire qui préoccupe Philippe Couec. « Depuis le Covid, beaucoup d’artisans ont changé de métier, et ça manque. Pour ceux qui restent, il faut qu’il y ait du travail, et donc qu’il y ait une demande. » Nadia Corral-Trévin abonde : « Notre rôle c’est de perpétuer ce savoir-faire. Si on n’accompagne pas la création, ces savoir-faire se perdent. Dans 100 ans, il faudra encore pouvoir changer une menuiserie comme on le fait aujourd’hui et il y a des siècles. »

En attendant, le patrimoine strasbourgeois continue d’être entretenu… et va être sujet à des projets d’ampleur. Le projet-phare de ces prochains temps, c’est bien l’opéra. Un projet décrit par Pierre Jakubowicz, adjoint à la culture et au patrimoine, comme « un des plus grands chantiers de France en termes de biens patrimoniaux ».

L’élu indique aussi l’engagement de la Ville pour la rénovation de la serre de Bary, au Jardin botanique. Enfin, les musées strasbourgeois seront visés par des rénovations « d’ampleur, pour certains ».

Du côté de la DRAC, on cite la Maison des Tanneurs sur laquelle des travaux sont prévus. Sur un temps plus long, il y aura le patrimoine brassicole de Schiltigheim, avec Schutzenberger et Heineken.

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