Samedi 6 juin, teufeurs et teufeuses étaient réuni(e)s à Strasbourg pour faire entendre leur colère sur fond de musique techno. Vivant leur culture alternative dans un contexte déjà répressif en Alsace, ils et elles s’inquiètent d’évolutions législatives cherchant à mettre un terme définitif à ces fêtes libres et autogérées.
Quai des Bateliers, un camion chargé d’enceintes avance, derrière lui, une foule de teufeurs/ses dansent en rythme. Ce samedi après-midi, les rues du centre-ville de Strasbourg avaient des airs de rave à ciel ouvert sous le regard intrigué et amusé des passant(e)s. Une femme à vélo interroge une participante, « c’est quoi comme festival ? – Ce n’est pas un festival, c’est une manifestation pour la défense des free parties, le gouvernement veut nous mettre en prison juste parce qu’on fait la fête. »
Alors que certain(e)s se bouchent les oreilles au passage du cortège, beaucoup, le sourire aux lèvres, se mettent spontanément à danser en rythme sur la basse. Une dame âgée nous attrape par le bras : « Ils sont géniaux ces jeunes, je les adore. Il ne faut pas qu’ils s’arrêtent de faire la fête ! »
Apparues en France au début des années 1990, les free-party sont des soirées technos organisées en dehors du cadre légal et marchand. Depuis plus de trente ans, les pouvoir publics alternent entre répression et tentatives d’encadrement. Pour le ministère de l’Intérieur ce sont des rassemblements illégaux entraînant des troubles à l’ordre public : consommation de stupéfiants, nuisance sonores et occupation illégale des terrains. Depuis quelques années la gestion de ces événements s’est largement durcie. En Alsace, des arrêtés préfectoraux interdisent purement et simplement leur organisation.
De leur côté, les organisateurs/rices de free-party dénoncent une répression systématique qui tend à les pousser toujours plus dans l’illégalité. Ainsi le seuil à partir duquel un événement musical est soumis à autorisation de la préfecture a été régulièrement abaissé par le législateur pour compliquer l’organisation de ces rassemblements techno. De la même manière, l’occupation légale d’un terrain ou l’absence de nuisances pour le voisinage ne suffit plus à éviter la sanction. Les teufeurs/euses pointent également une gestion de plus en plus violente des forces de l’ordre : en 2019 un jeune homme avait ainsi trouvé la mort lors de l’évacuation d’une soirée techno à Nantes.
Deux projets de lois prévoient de durcir les sanctions pour ces fêtes. Les organisateurs/rices risqueront jusqu’à 30 000€ d’amende et deux ans de prison. « En plus, ces lois étendent vachement la notion d’organisateur, explique Emi, porte-parole du collectif Tekno Anti Rep. Quelqu’un qui va porter un caisson, aider les gens à se garer ou donner une indication, il est désigné comme organisateur. »
Le projet de loi Ripost, porté par le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, prévoit également des peines de prison jusqu’à six mois et des amendes de 1500€ pour les simples participant(e)s. La militante dénonce une criminalisation des pratiques festives. « Ils tapent sur tous les rassemblements autogérés. On est les premiers en ligne de mire, mais ça va avoir des répercussions pour beaucoup de personnes. »
Des fêtes libres et autogérées
Si les pouvoirs publics voient essentiellement les free parties comme un problème sécuritaire, pour les participant(e)s, il s’agit au contraire d’un espace de liberté. « Ce n’est pas un événement commercial, on organise nous-mêmes les soirées, en autogestion, explique Lena qui est venue manifester. On vient sans forcément connaitre les gens, mais on se fait toujours des amis, surtout, il y a beaucoup d’entraide entre les participants. »
Pour Cécile, au-delà de la musique, ces fêtes sont des espaces de partage. « Dans les teufs, tout le monde est accepté, chacun ramène ce qu’il veut et apporte quelque chose. Si quelqu’un a envie de ramener un instrument, de chanter, de faire le fou ou juste de hurler avec nous, c’est possible. On est beaucoup moins encadré que dans les concerts par exemple. »
Kita est musicien et a participé à l’organisation de free party en Alsace. « D’une certaine façon, la free party dérange l’ordre établi. Il y a un côté Do it yourself, on se débrouille sans l’État pour organiser des événements accessibles à tous et à prix libre. Les pouvoirs publics ne savent pas quoi en faire, donc ils répriment. »
Si aujourd’hui les musiques électroniques sont partout, l’artiste pointe tout de même des difficultés pour les organisateurs/rices venu(e)s du monde de la free party. « Quand on essaie de faire les choses légalement avec nos sound-systems, c’est compliqué, on nous met beaucoup de bâtons dans les roues. C’est compliqué pour tous les organisateurs, mais on sent qu’il y a quelque chose de plus par rapport à la techno. J’ai l’impression que si on écoutait du rock ou du jazz, on n’aurait pas toute cette répression. »
Pour vivre heureux, vivons cachés
En Alsace, la scène free party est depuis longtemps dans le viseur des autorités. Depuis plusieurs années, des arrêtés interdisant les « rassemblements festifs à caractère musical de type rave party, free party ou teknival » sont pris sur tous les grands week-ends par les préfectures du Bas-Rhin et du Haut-Rhin. Ces fêtes ont même été l’objet d’une interdiction d’un an en septembre dernier.
« La question que je me pose avec ces lois, c’est à quel moment on va différencier un camping entre potes avec une sono d’une free party ? » Kita raconte ainsi s’être fait saisir son matériel de sonorisation un soir de Nouvel An alors qu’ils étaient une quinzaine sur un terrain privé loué légalement à son propriétaire.
« Jusque-là, on arrivait quand même à faire des événements, des teufs beaucoup plus petites que ce qu’il peut y avoir dans d’autres régions, explique Emi. Les organisateurs alsaciens vont aussi faire des soirées dans d’autres départements, là où il n’y a pas d’arrêtés préfectoraux. »
Des soutiens politiques à gauche
« On réfléchit à d’autres manifestations et aux moyens légaux pour se faire entendre », explique la porte-parole du collectif Tekno Anti Rep. À Strasbourg, le conseiller municipal d’opposition Florian Kobryn (LFI) a ainsi proposé une motion au conseil municipal pour que la ville se positionne contre la loi Ripost et aide les organisateurs/rices de free party à trouver des terrains.
Une motion déclarée irrecevable par la maire de Strasbourg : pour Catherine Trautmann, ce texte ne présentant pas « d’intérêt public local » ne pouvait être légalement examiné par le conseil. Lors des débats à l’assemblée, un amendement proposé, là aussi par LFI, avait empêché que les associations de réduction des risques présentes sur ces événements puissent être condamnées au même titre que les organisateurs/rices.
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Pour Kita, « ces lois veulent faire peur ». Selon lui, les free parties se transformeront pour s’adapter au contexte juridique « comme elles l’ont fait depuis plus de 30 ans ».
« En Italie, il y a eu des lois très répressives avec des peines de prison pour les organisateurs notamment. Ça a mis un coup d’arrêt pendant quelques années et aujourd’hui la scène free italienne refleurit. De toute façon, tant que les gens auront envie de faire des teufs, que ce soit légal ou illégal, ils en feront. »



