Alors que la campagne de l’entre-deux-tours tire sur sa fin, beaucoup de rebondissements ont eu lieu depuis les résultats du 1er tour. Alliances, fusions, « trahisons » et une politique nationale parisienne qui n’a pas trop compris le cas strasbourgeois, on fait le point sur tout ce qu’il s’est passé cette semaine.
J-2 avant un second tour strasbourgeois qui apparaît plus indécis que jamais. Après un 1er tour qui a placé Catherine Trautmann et Jean-Philippe Vetter devant Jeanne Barseghian et Florian Kobryn, Strasbourg a été le théâtre politique d’une semaine pleine de rebondissements.
D’une potentielle quadrangulaire, le second tour du 22 mars sera désormais de forme triangulaire, qui à première vue a un petit goût de 2020. Il opposera une nouvelle fois Catherine Trautmann à Jeanne Barseghian, avec Jean-Philippe Vetter remplaçant Alain Fontanel. Sauf qu’à y regarder de plus près, les équilibres politiques ne sont pas les mêmes : Jeanne Barseghian partira avec Florian Kobryn (LFI), tandis que Catherine Trautmann bénéficie du ralliement de Pierre Jakubowicz. Jean-Philippe Vetter reste solo, « dans la clarté ».
Des alliances à gogo… et Vetter qui marche seul
Les alliances ont rythmé frénétiquement les premiers jours de l’entre-deux-tours, et n’auraient dépareillé ni dans Game of Thrones ni dans Koh-Lanta. Le 16 mars, c’est Florian Kobryn et Jeanne Barseghian qui se sont dit oui en fin d’après-midi, après avoir reporté leur union du matin. Une fusion attendue depuis plusieurs mois qui n’a pas surpris grand monde, tant les programmes (et les personnalités) sont compatibles dans les grandes lignes.
Néanmoins, l’alliance va se retrouver testée si victoire il y a : avec 16 places éligibles, les insoumis auront un pouvoir de blocage conséquent, les écologistes n’ayant que 26 places au conseil municipal, soit moins que la majorité absolue. Et si la maire actuelle espère qu’ils feront partie de son exécutif, rien n’est moins sûr si l’on en croit Florian Kobryn, qui affirme qu’ils auront leur propre groupe et que la participation en tant qu’adjoint(e) n’est pas actée. Des négociations turbulentes en perspective.
Le lendemain de l’alliance à gauche, Pierre Jakubowicz acte son ralliement à Catherine Trautmann. Signe de son faible poids politique dans ces élections [5,1% au 1er tour, ndlr], l’ex-candidat macroniste n’a pu avoir que 4 membres de sa liste en position éligible, occupant lui la 6e place sur la liste de l’ancienne maire.
Autre signe : lors du débat d’entre-deux-tours des DNA, Catherine Trautmann a annoncé ne pas garder le projet d’enfouissement de la M35 de son allié, alors que c’était son projet phare.
Dans ce Koh-Lanta local, Jean-Philippe Vetter a fait le choix de continuer seul. Une question de clarté et d’honnêteté selon le candidat LR, qui a appris la leçon de l’alliance de dernière minute de 2020.
Peut-être a-t-il également en tête le fait que Jeanne Barseghian a gagné seule en 2020. Dans sa quête de victoire, il a reçu le soutien de Mohamed Sylla d’Utiles et de Thibaut Vinci du PRG [0,8% au premier tour, ndlr].
Quand la politique nationale s’immisce dans la politique locale… et n’y comprend rien
Autre particularité de cet entre-deux-tours, Strasbourg a franchi le Rubicon de la couverture locale, et s’est retrouvé dans la lumière nationale parisienne. En cause ? Le ralliement de Pierre Jakubowicz à Catherine Trautmann. Une alliance qui, si elle n’a surpris personne à Strasbourg, a toutefois créé une grosse séquence de politique nationale.
Quelque temps après l’annonce du ralliement, Olivier Faure, 1er secrétaire du PS, entérine la fin du soutien du PS à Catherine Trautmann et aux autres membres du parti sur la liste [bien qu’elle demeure toujours investie, ndlr]. Très vite également, Horizons a retiré son soutien à Pierre Jakubowicz, le donnant à Jean-Philippe Vetter.
Il n’en fallait pas plus pour que l’affaire monte dans les sphères nationales : Marine Tondelier, Jean-Luc Mélenchon, Gabriel Attal et d’autres responsables politiques nationaux ont donné leur avis sur l’alliance entre « la gauche » et « la droite ». Calquant leurs étiquettes nationales à portée présidentielle sur des réalités locales qui s’en affranchissent parfois, ne prenant jamais la peine de s’intéresser aux raisons d’un tel ralliement. De manière plus surprenante encore, Julien Odoul, député RN, a lui-même appelé à voter Catherine Trautmann. On marche sur la tête.
Finalement, cela montre une chose : la politique nationale ne s’intéresse pas aux nuances de la politique locale, et donc n’y comprend pas grand-chose. Car, pour celles et ceux qui ont suivi la politique locale ces dernières années, l’alliance entre Catherine Trautmann et Pierre Jakubowicz n’est pas une surprise. Les deux élu(e)s ont mené nombre de combats ensemble et leur proximité politique et idéologique s’est prouvée maintes et maintes fois, beaucoup plus qu’avec Jean-Philippe Vetter. En local toutefois, les Jeunes socialistes 67 se sont désolidarisés de la candidature de Catherine Trautmann, dénonçant une « fusion honteuse ».
Analyse du second tour, canton par canton
Les trois candidat(e)s se retrouveront donc dans la bataille finale pour l’Hôtel de Ville ce 22 mars. Un scrutin qui s’annonce plus qu’indécis, toutes les listes ayant la possibilité de dépasser les 30%. La politique n’étant pas de l’arithmétique, difficile d’additionner les pourcentages obtenus par chaque candidat(e) pour tenter de deviner un(e) vainqueur potentiel(le).
Il vaut mieux se reporter vers les résultats par canton. Au premier tour, Catherine Trautmann est sortie en n°1 dans 5 cantons sur 6, seulement devancée dans celui de la Robertsau par un Jean-Philippe Vetter maître en sa demeure. Au second néanmoins, rien n’est sûr :
- Grande-Île, Krutenau, une partie du Neudorf = Le canton 1 est généralement favorable à Jeanne Barseghian. Florian Kobryn y réalise d’ailleurs son plus gros nombre de voix, et il a fort à parier que la maire actuelle sortira devant Catherine Trautmann, Pierre Jakubowicz ne dépassant pas ici les 5%. Dans le canton à la plus forte participation, cela pourra jouer.
- Gare, une partie des Halles, Elsau, Montagne Verte, Koenigshoffen = Dans le canton 2, les choses sont encore plus compliquées. Jeanne Barseghian a échoué à 5 voix de la première place au 1er tour. Et comme Florian Kobryn sur-performe sur son score global et que Pierre Jakubowicz sous-performe, la maire sortante part avec un coup d’avance. Ce, même si la participation, généralement un peu au-dessus des 50%, limite quelque peu l’avantage. Dernières inconnues : où se reporteront les près de 750 voix de Fahad Raja Muhammad et Neïla Boutghata [qui n’ont pas encore annoncé s’ils donnaient une consigne de vote, ndlr] ? Et les 863 personnes qui ont voté RN se rabattront-elles sur Jean-Philippe Vetter ?
- Poteries, Hautepierre, Cronenbourg = Peu ou prou la même analyse dans le 3e canton, celui qui vote traditionnellement le moins. Après addition, Florian Kobryn et Jeanne Barseghian passent devant Catherine Trautmann, pas aidée par un Pierre Jakubowicz faisant son pire score. Mais là encore, tout reste ouvert pour l’ancienne maire et Jean-Philippe Vetter, les près de 1 000 voix de Fahad Raja Muhammad et Neïla Boutghata et les 936 du RN seront à surveiller.
- Robertsau, Cité de l’Ill, Wacken, Contades, Tribunal et une partie des Halles = Là où Catherine Trautmann et Jean-Philippe Vetter ont une chance de creuser l’écart, c’est dans le canton 4. Le candidat LR y a obtenu 28,6% de ses voix totales, un score qui pourrait s’améliorer avec, au moins, une partie du vote RN. Pour Catherine Trautmann, c’est là où Pierre Jakubowicz réalise son meilleur score, et là où Jeanne Barseghian et Florian Kobryn sont les moins forts. Mais est-ce que l’électorat centriste, généralement volatile, va entièrement se reporter sur l’ancienne maire ? Ou rejoindra-t-il en partie Vetter ? De cette réponse déterminera sans doute beaucoup de choses, car dans le canton avec une participation très haute et beaucoup d’inscrit(e)s, la gagne risque de s’y jouer pour Vetter et Trautmann.
- Orangerie, Forêt-Noire, Vauban, Conseil des XV, Esplanade et une partie du Port du Rhin = Le canton 5 sera également déterminant, avec la même logique que le canton 4. Grosse participation, favorable à Catherine Trautmann et à Jean-Philippe Vetter [avec notamment l’apport de Nicolas Matt, élu à la CEA sur ce canton, ndlr], défavorable pour Barseghian et Kobryn [mais moins qu’à la Robertsau, ndlr] et Pierre Jakubowicz qui performe. Du report de voix des électeurs/rices de l’ex-candidat macroniste dépendra le rapport de force entre les trois prétendant(e)s.
- Meinau, Plaine des Bouchers, Neuhof et une partie du Neudorf et du Port du Rhin = Dans ce dernier canton, Jean-Philippe Vetter peut tirer son épingle du jeu si le vote RN se reporte sur lui. Virginie Joron y réalise son meilleur score avec 1 561 voix et plus de 10%, tandis que Pierre Jakubowicz ne pourra pas être une réserve de voix suffisante pour Catherine Trautmann. Ensemble, Jeanne Barseghian et Florian Kobryn pourraient limiter la casse.
En somme, la fusion Écologistes-Insoumis va probablement performer dans les 3 premiers cantons, qui leur sont généralement favorables. Jean-Philippe Vetter devra performer dans les cantons 5 et 6 pour aller avec sa probable large victoire dans le 4e canton. De la capacité de Catherine Trautmann à être solide de partout déterminera sa capacité à devenir maire le 22 mars au soir.
Les réserves de voix : atout décisif dans la course à l'Hôtel de Ville
Il reste une dernière inconnue : celle des réserves de voix. Jeanne Barseghian a élargi sa base à sa gauche, retrouvant son électorat de 2020. Jean-Philippe Vetter, avec ses discours centrés sur la sécurité, peut capter une partie du vote RN. Tandis que Catherine Trautmann part avec moins de réserve de voix, avec sa position de centriste, le mauvais résultat de Pierre Jakubowicz et sa campagne centrée autour de sa personne.
Nul doute que la réserve de voix de Fahad Raja Muhammad, dans des quartiers populaires favorables à l’ancienne maire, pourrait lui être utile.
En attendant des annonces du côté de l’ex-candidat, l’équipe de Catherine Trautmann pousse depuis quelques jours le narratif du « vote utile ». Elle utilise l’alliance des Écologistes avec LFI comme repoussoir pour un électorat « modéré » de Jeanne Barseghian, que Catherine Trautmann souhaite capter. De la réussite d’une telle entreprise dépendra sa réussite à revenir à la tête de Strasbourg, 25 ans après l’avoir quittée.
Alors, qui deviendra maire de Strasbourg ? À 2 jours du scrutin, le suspens est total



OUI excellente synthèse.
Où l’on comprend, s’agissant de la gestion des villes, que les cocardes politiques passent après les ententes.
Ententes mutuelles durables, nous l’espérons au service des strasbourgeois, tout en plébiscitant tout de même ici l’alternance des équipes et l’arrivée de nouvelles personnalités, du sang neuf…etc.