Ce mercredi 25 février, l’Institut Montaigne a publié une étude sur la santé des finances des 12 plus grandes villes de France. Un rapport qui se montre alarmiste pour Strasbourg, « proche de la zone d’alerte » selon l’institut. Pour autant, la municipalité et six autres grandes villes françaises ont pointé du doigt les méthodes de l’institut et réfuté ces résultats. Une semaine après cette publication, que retenir de cette étude ?
La semaine écoulée aura été rude pour les écologistes et leur tête de liste Jeanne Barseghian. En plus de la dégradation de leur local de campagne et de l’agression à caractère raciste d’un collaborateur, l’Institut Montaigne a publié le mercredi 25 février un rapport sur la santé financière de la Ville.
Dans son étude, l’institut pointe du doigt le niveau d’endettement « en forte accélération », ayant provoqué une situation jugée « proche de la zone d’alerte ». Pour l’Institut Montaigne, Strasbourg « a clairement quitté la zone de confort ».
La capitale européenne se voit ainsi attribuer une note de santé financière de 4,2/10. Une note en dessous de la moyenne nationale (5,6/10), qui classe la capitale européenne à la 11e place sur les 12 plus grandes villes françaises.
Une place de perdue au classement
Un déclassement pour Strasbourg, qui était depuis 2014 à la 10e place. En regardant plus en détail les chiffres avancés par l’étude, on apprend également que la capacité de désendettement de la ville a doublé en l’espace de cinq ans.
En effet, en 2019, Strasbourg aurait pu redresser sa dette en 5,1 ans, « en mobilisant ses marges annuelles ». En 2024, cette capacité de redressement de la dette a bondi à 10 ans.
Dans son rapport, l’Institut Montaigne envisage un scénario si la tendance ne s’inverse pas. « Si la trajectoire de désendettement continue de se tendre, les arbitrages se resserreront : soit ralentir certains projets, soit dégager davantage de marges sur les dépenses du quotidien, soit, à terme, mobiliser davantage la fiscalité. »
Strasbourg, le mauvais élève ?
À la lecture de ce rapport, le constat semble clair : Strasbourg ne fait pas partie des « bons élèves » en France. Pourtant, dès sa publication, sept des 12 villes concernées par cette étude ont fait vent debout dans un communiqué pour dénoncer les méthodes de l’Institut Montaigne.
Il est regrettable que, sous couvert d'objectivité, l’analyse publiée par un think tank pourtant réputé, vienne semer le trouble dans le moment démocratique important.
« Si cette transparence est utile au débat démocratique, l’exercice est marqué par de nombreuses erreurs et approximations, voire des biais de présentation, qui nuisent à la qualité et à la sincérité du débat […]. L’Institut Montaigne n’a pas pris en compte nos alertes lorsque nous avons été, tardivement, sollicités […]. Cette méthode […] est insuffisante pour juger une politique municipale, car elle ignore les spécificités de chaque territoire […]. L’étude visée ne reflète pas la situation financière réelle des communes concernées. Il est regrettable que, sous couvert d’objectivité, l’analyse publiée par un think tank pourtant réputé, même si marqué par des prises de positions libérales, vienne semer le trouble dans le moment démocratique important que constitue la campagne des élections municipales ».
Ce communiqué, signé par les villes de Paris, Lyon, Marseille, Rennes, Bordeaux, Lille et donc Strasbourg, laisse transparaître le malaise suscité par la publication de cette étude.
Pour Syamak Agha Babaei, cela va plus loin. Le premier adjoint à la maire, voit même en cette publication, « qui tombe à trois semaines du scrutin par un institut d’obédience libérale », « du militantisme ».
L’élu écologiste le rappelle : « Ce n’est pas la première fois que nous contestons leur méthode. Ils avaient déjà fait une publication à mi-mandat qui, pour nous, comportait énormément d’erreurs et ne reflétait pas la réalité. Cette fois-ci, on a sept villes qui contestent ce classement. »
Une construction du rapport sans concertation préalable
« Quand on compare les méthodes avec l’institut I4CE, ou d’autres structures qui nous aident à classer nos dépenses, nous avons, en tant que collectivités de toute la France, co-construit les indicateurs ensemble. Nous l’avons fait justement pour faire connaître les spécificités des territoires », ajoute-t-il.
Plusieurs critiques ont émané de la municipalité pour défendre le cas strasbourgeois. Syamak Agha Babaei souhaitait s’expliquer notamment sur la capacité de désendettement de la ville, qui a grandement augmenté durant le mandat de Jeanne Barseghian selon l’Institut Montaigne.
« Il y a un impensé sur le contexte qui explique énormément de choses. La seule augmentation des prix de l’énergie, qui ont été multipliés par trois en 2022, a rajouté 1,5 année de capacité de désendettement à la ville », explique-t-il.
Cette étude, comparant les différentes villes entre elles, pose également problème selon le premier adjoint. « Ce qui est très problématique, c’est de comparer les choux et les carottes. Toutes les collectivités n’ont pas les mêmes niveaux de compétences », fustige Syamak Agha Babaei.
Historiquement, nous sommes un territoire qui a un potentiel fiscal qui n’est pas exploité.
« Strasbourg, de par son héritage allemand, gère la délégation sociale du département sur son territoire. La majorité des villes françaises ne le font pas. En ne pondérant pas ces spécificités, là aussi, vous ne pouvez pas être juste », complète l’élu.
Strasbourg, Marseille et Nantes, villes les plus « déclassées »
Malgré ces premiers éléments de précision, le rapport de l’Institut Montaigne pointe nommément du doigt la Ville. Il développe : « L’analyse de l’évolution de la santé financière sur le dernier mandat est particulièrement éclairante, car elle permet de distinguer la qualité de la gestion actuelle de la situation héritée. Elle met en évidence des décrochages très marqués. Strasbourg, Marseille et Nantes affichent les chutes les plus spectaculaires. »
Pourquoi retrouve-t-on donc une chute plus marquée à Strasbourg si toutes les villes dénoncent le même procédé ? Comment expliquer cette dégringolade ? Là aussi, plusieurs explications sont fournies par Syamak Agha Babaei.
D’une part, cela se comprend par le choix de Strasbourg de ne pas se servir pleinement de la fiscalité comme d’une source de revenus. « Historiquement, nous sommes un territoire qui a un potentiel fiscal qui n’est pas exploité par rapport aux autres villes, car on lève moins d’impôts », justifie l’élu.
Ce levier fiscal encore disponible a d’ailleurs effectivement été notifié par l’Institut Montaigne dans son rapport.
« Notre autofinancement est donc plus tendu que les autres. Dans ce cas de figure, si vous voulez faire des investissements, vous avez un recours à l’emprunt qui est plus élevé. »
Une façon de se tourner vers l’emprunt totalement assumée par la municipalité, politique qui a guidé le mandat de Jeanne Barseghian.
« On ne nie pas que la dette ait augmenté, c'est une réalité et il faut regarder ça avec attention »
« En 2020, on a été élus sur un programme d’investissement. Donc on ne nie pas que la dette ait augmenté, c’est une réalité et il faut regarder ça avec attention. Personne ne le nie, personne n’a jamais dit qu’il fallait s’endetter jusqu’à la mort », reprend Syamak Agha Babaei.
« Le niveau d’investissement de la Ville est d’ailleurs à un niveau qui est largement soutenable. Et ce pour une raison simple, c’est qu’on reste aujourd’hui dans la moyenne du tableau d’endettement des collectivités, en terme de dette par habitant. »
« Mais on assume, en disant qu’on préfère la dette financière, qui est une dette à court terme qu’on peut rembourser, à une dette écologique et sociale, qui est une dette à long terme, laissée pour les générations à venir », disserte le premier adjoint.
Ce débat de la dette est pour moi le niveau zéro du débat public.
Selon lui, cette étude met en avant une certaine vision de la politique économique. « Cette manière d’extraire la dette de l’économie réelle est quelque chose qui est problématique, et qui témoigne d’une certaine vision libérale », dénonce-t-il.
« De plus, le directeur de cet institut est un soutien reconnu d’Emmanuel Macron, soit la personne qui a le plus endetté ce pays », souffle ironiquement l’élu.
Une aubaine pour les candidat(e)s d'opposition
Enfin, pour le premier adjoint, le timing de cette publication est à l’avantage pour ses opposant(e)s, à moins de deux semaines du premier tour des élections municipales. « C’est politique. Ça tombe à point nommé pour Jean-Philippe Vetter, Pierre Jakubowiz et Catherine Trautmann. Les trois oppositions qui ont axé, de manière un peu hypocrite, leurs propos sur la question de la dette. »
« Quelle que soit la prochaine municipalité, elle aura recours à la dette, elle aura des difficultés sur la question des dépenses de fonctionnement. Aujourd’hui, c’est un institut libéral qui vient leur servir la soupe. Ce débat de la dette est pour moi le niveau zéro du débat public », conclut-il.



