Il y a des choses qui, en tant que Strasbourgeoises et Strasbourgeois, nous ont toujours interrogés. Parmi elles, les différentes odeurs qui nous chatouillent le nez, lorsque l’on passe d’un quartier à un autre. Les habitants du Port du Rhin, de l’Esplanade, de la Robertsau ou du Neudorf ont appris à vivre avec ces odeurs, qui sont presque devenues des caractéristiques à part entière pour tel ou tel quartier. Et ce, depuis des années. Alors on a enfilé notre imper et nos lunettes de détectives, pour mener un peu l’enquête.

En cherchant sur différents forums qui enquêtaient sur la question, les odeurs (re)ssenties semblent nombreuses. Par exemple, sur les pages de racingstub, Jeux vidéos.com ou encore celle de Strasbourg Respire, on retrouve des odeurs telles que : âcres, rances, lourdes ou encore acides. On peut également sentir l’hydrocarbure, l’huile, le brûlé ou l’œuf pourri, aux alentours du Neudorf, de l’Esplanade, Illkirch ou le Port du Rhin. Au niveau des causes de ces odeurs, les mêmes suspects reviennent à chaque fois. Au banc des accusés, les usines de levure, de malterie ou encore de café. Pour les odeurs d’hydrocarbure, les raffineries du Port aux pétroles sont également mentionnées.

© Nicolas Kaspar/Pokaa


Une Ville et un Port Autonome qui bottent en touche

Premier réflexe : contacter la Ville pour avoir plus d’informations. En effet, on fait quand même face à une problématique qui touche un nombre non négligeable de Strasbourgeoises et de Strasbourgeois. Surtout dans une période où la question écologique prend plus d’ampleur à l’échelle locale. Contactée, la Ville a simplement répondu que « les odeurs viendraient du Port Autonome de Strasbourg ». Dont acte. Elle nous conseille alors de prendre contact avec le PAS.

Contacté, ce dernier a également plus ou moins botté en touche. En effet, il déclare que : « Le sujet du recensement des nuisances olfactives et de leur caractérisation est aujourd’hui traité par ATMO Grand Est. Le projet a démarré par la création de la plate-forme ODO qui permet de recueillir les signalements, mais devrait se poursuivre plus avant ». Pas de réponses concrètes encore une fois, et un nouveau grand contournement de la question. Mais une nouvelle info : il faut contacter un autre acteur dans l’odeur game. Son nom ? ATMO Grand Est, une association agréée par le ministère en charge de l’environnement pour la surveillance réglementaire de la qualité de l’air dans la région Grand Est. On y reviendra.

© Nicolas Kaspar/Pokaa


« C’est toujours un mystère finalement »: l’énigme des odeurs

En attendant, on a décidé d’aller plus loin, en interrogeant certains habitants du Neudorf. Lucas, qui vit dans le quartier depuis trois ans, ne connaissait pas du tout « la réputation de l’odeur nauséabonde du Neudorf » avant de s’y installer. Désormais, « ça fait depuis que je suis arrivé que je sens cette odeur inconfortable, qui prend fort au nez ». Une réalité également exposée par Gaspard*, qui vient d’arriver dans le quartier : « Avant d’y habiter, j’ai fait mes années lycée au Jean Monnet à quelques centaines de mètres où j’habite à présent. Je me rappelle qu’il y avait parfois ces odeurs dérangeantes ». Au niveau des suspects, pour Lucas, le mystère demeure : « Je ne sais honnêtement pas de quoi ça peut venir. On parle beaucoup des usines du Port du Rhin, notamment l’usine qui produit du café, mais je n’ai jamais pu vérifier. C’est toujours un mystère finalement ! ».

Néanmoins, ces odeurs existent et elles sont fréquentes. Selon Lucas : « En fait je ne sens pas cette odeur si particulière tous les jours. Mais disons que c’est assez fréquent même si je pourrais pas définir de régularité ». Néanmoins,  pour Gaspard, la réponse est claire : « Faut pas déconner non plus, elles restent plutôt rares. Je passe très peu de temps chez moi par ailleurs. Du coup, pour tout te dire en presque 15 jours, je ne les ai jamais senties. Bon après faut savoir que le Covid a eu mon odorat ». Un point de vue partagé par Lucas : « C’est un inconfort mais c’est pas invivable pour autant. Et puis je passe pas tant de temps que ça dehors dans le Neudorf. Donc ça n’a pas le temps de me dégoûter ou de m’importuner ».

© Nicolas Kaspar/Pokaa


Le Neudorf, champion des mauvaises odeurs

On avance, doucement mais sûrement. Néanmoins, pour aller encore plus loin, il y a une composante qui devrait pouvoir nous aider : la plateforme ODO, lancée par ATMO Grand Est, qui a démarré fin 2020. Son but ? Créer une base de données communes entre Strasbourg, l’Eurométropole et l’Ortenau afin de recenser tous les signalements d’odeurs incommodantes. Comment fonctionne donc ODO ? Éric Herbert, ingénieur-études à ATMO Grand Est répond : « L’appli nous géo-localise, on a les lieux du signalement et ensuite la date et l’heure du signalement va être enregistrée. Ensuite, il y a un petit questionnaire : quelle évocation d’odeurs ressenties (hydrocarbures, urine, brûlé…) ? Quelle intensité ? Par bouffée ou en continu ? ». Tout un travail, qui permet ensuite de mettre en valeur les zones où il y a beaucoup de signalements.

Depuis le lancement d’ODO, la plateforme a recueilli 801 signalements, dont 660 concernent Strasbourg. Parmi eux, selon Éric Herbert : « Trois quartiers ressortent, sur le flanc est de Strasbourg : le Neudorf, la Robertsau et l’Orangerie-Conseil des XV ». Par ailleurs, sur ces 660 signalements strasbourgeois, plus de 20 % concernent le Neudorf, qui ressort donc quartier numéro 1. Pour Éric Herbert, quelques explications existent : « La proximité du Port du Rhin, du Port aux pétroles, toute l’industrie de Kehl… ». Néanmoins, l’ingénieur se montre prudent dans son analyse : « Il faut aussi qu’on regarde si ces 20 % sont le fait d’une personne, deux personnes ou 100 personnes. Parce que si c’est toujours la même personne qui alimente, ça ne donne pas la même valeur au signalement. On peut aussi regarder les jours, les horaires ou les vents, si c’est sur de l’hiver, sur de l’été, avec quel degré d’humidité… Pour affiner le plus possible ». 

© Samuel Compion/Pokaa


Un problème qui mérite d’être traité

Quelle suite à donner désormais à ODO ? Pour Éric Herbert : « L’objectif d’ODO était d’identifier géographiquement des zones à problème et d’ensuite travailler sur ces zones avec ces parties prenantes ». Il cite par exemple la DREAL, les industriels, les collectivités ou encore les chambres d’agriculture, avec lesquelles ATMO Grand Est va essayer de construire un comité de pilotage. Mais en attendant, il faut attendre les résultats du travail d’analyse, « dont la livraison est prévu fin premier trimestre 2022 », selon l’ingénieur. Ce travail sera diffuser à la population « pour montrer que les signalements servent à quelque chose ». Mais il servira aussi à avoir un certain poids dans les négociations : « Cela mettra du poids pour nos parties prenantes, qui disent aujourd’hui qu’il n’y a pas vraiment de problèmes. Nous, on arrivera avec des chiffres pour dire le contraire. Il y a des problèmes d’odeurs et il faudra trouver des solutions ».

En attendant, ATMO Grand Est se lance également dans un autre projet : construire des « jurys de nez ». Selon Éric Herbert, cela signifie « former des gens à la reconnaissance de molécules chimique ». Ils vont pour cela réaliser des campagnes de mesure de polluants chimiques, afin de préciser si une odeur peut amener à des risques. En effet, la causalité n’est pas toujours prouvée : « Le monoxyde de carbone, ça ne sent pas et c’est très toxique. À l’inverse, on peut avoir une odeur incommodante et ne rien risquer. Mais si on est exposé quotidiennement, cela peut toucher psychologiquement et avoir un impact sur la vie au quotidien ». Une question dont les collectivités et industriels ne semblent pas pressées de s’emparer. Alors que cela pourrait représenter une sacrée épine dans le pied de leur ambitieux projet Deux-Rives.

© Nicolas Kaspar/Pokaa



*Le prénom a été modifié

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