Le 1er octobre dernier, Rouen a brûlé. Pas la ville en elle-même, mais son usine chimique Lubrizol, contenant des produits à risque. Les mots « usine chimique qui brûle » ne sont pas très rassurants pour nos petites oreilles, surtout si elles sont strasbourgeoises. Notre belle ville est en effet à risque, possédant le deuxième port de France et plusieurs sites classés comme celui de Lubrizol. Le quartier de la Robertsau est le plus menacé et, alors que l’on a déjà connu des incendies sur ce type de sites industriels, il convenait de poser les choses, pour mieux comprendre la situation strasbourgeoise.

Le moment synthèse

Entre deux pintes, deux parties de Mario Kart ou deux annonces de candidature pour la mairie de Strasbourg, voici les quelques infos principales à retenir de cet article :

  • Seveso est le nom d’une commune en Italie qui a connu un accident industriel en 1976. C’est désormais le nom d’une directive européenne, révisée en 2015.
  • En France, la loi « Risques » de 2003 complète cette directive.
  • Il y a sept usines classées Seveso « seuil haut » à Strasbourg. 19 dans le Bas-Rhin et 37 en Alsace.
  • Ces sept sites sont regroupés ensemble dans ce qu’on appelle le Port aux pétroles, situé à la Robertsau.
  • Deuxième port de France, Strasbourg est une grande ville française parmi les plus exposées aux risques industriels.

Seveso, une histoire ancienne

Si vous avez suivi l’affaire Lubrizol à Rouen, vous avez dû tomber sur un mot rimant avec désastres environnementaux : Seveso. Alors qu’est-ce que cela signifie ? Est catégorisée entreprise Seveso, celle qui a une activité liée à la manipulation, la fabrication, l’emploi ou le stockage de substances dangereuses. On peut retrouver dans ce lot de charmantes raffineries, de ravissants sites (pétro)chimiques, ou encore de joyeux dépôts pétroliers ou d’explosifs. Ces sites peuvent être classés « seuils haut » ou « seuil bas » – Lubrizol est classée « seuil haut », par exemple.

L’appellation Seveso vient du nom d’une commune du nord de l’Italie, dans la région de Lombardie, connue pour des raisons tragiques. Un accident industriel y est en effet survenu le 10 juillet 1976 : un nuage de dioxine s’est répandu dans les environs après l’explosion dans une usine chimique.

Dès lors, le terme « Seveso » est depuis attaché à la directive européenne concernant la maitrise des dangers liés aux accidents majeurs impliquant des substances dangereuses, qui impose notamment l’identification des établissements industriels présentant des risques majeurs. La première directive européenne datait de 1982, mais elle a été amendée et remplacée par plusieurs autres versions, pour finalement aboutir à la directive Seveso 3, en vigueur depuis le 1er juin 2015.

Une loi « Risques » et des plans pour prévenir

En France, une loi vient compléter cette directive : la loi « Risques », qui date de 2003, soit deux ans après la catastrophe AZF à Toulouse, qui avait causé 31 morts et 2 500 blessés en 2001. Cette loi prévoit notamment la mise en place d’un outil de maîtrise de l’urbanisation aux abords de certaines installations industrielles à haut risque : les plans de prévention des risques technologiques (PPRT).

La prévention des risques technologiques regroupe l’ensemble des dispositions à mettre en œuvre pour réduire la probabilité de survenue et les conséquences d’un accident. Elle repose sur quatre outils : la maîtrise du risque à la source par l’exploitant ainsi que de l’urbanisation. En gros, éloigner les populations du danger. Par la suite, il y a également l’organisation des moyens de secours et l’information du public.

Le Port aux pétroles : Seveso à la sauce strasbourgeoise ?

Maintenant que le cadre théorique et historique est posé, passons au concret : les sites classés Seveso « seuil haut » en Alsace. Ils sont au nombre de 37 et sont presque également répartis entre le Bas-Rhin et le Haut-Rhin : 19 pour l’un, 18 pour l’autre. C’est moins que la Lorraine par exemple, qui possède 45 sites classés Seveso « seuil haut ».

Parlons désormais de ce Port aux pétroles, qui est revenu sur les lèvres strasbourgeoises depuis l’incendie de Rouen. Il regroupe les sept sites classés Seveso « seuil haut » à Strasbourg et est situé au sein du quartier de la Robertsau, qui serait ainsi le premier touché en cas d’explosion ou d’incendie. Comme ce sont des entreprises que l’on ne connaît pas forcément et qui, en cas d’accident, présentent un risque pour les habitants de ce quartier et même de Strasbourg, intéressons-nous ainsi un peu plus sur ce qu’elles font.

Bolloré Energy est spécialisée dans le transport et stockage de produits pétroliers mais également dans la livraison de fioul domestique. Située au 23 rue de Rouen – l’Histoire est parfois cruellement farceuse –, elle appartient au groupe Bolloré, du nom de Vincent Bolloré. Un blaze qui possède son lot d’affaires et de controverses. Pour l’anecdote, cette rue de Rouen n’est pas loin de la rue de l’Afrique. Ce qui doit rappeler de bons souvenirs à Mr. Bolloré

Crédit photo : Frantisek Zvardon

Au 28 rue de Rouen se trouvent deux dépôts gérés par la Société européenne de stockage (SES). D1 (177 000 m3 ) et SES D2 (104 000 m3) sont tous deux spécialisés dans le stockage d’hydrocarbures liquides. Ces sites permettent l’approvisionnement en gazole ou en essences de nombreuses stations-service en Alsace, ainsi que la livraison en fioul domestique d’une part importante de foyers alsaciens.

Au 65 quai Jacoutot, se trouve Rubis Terminal. Cette dernière est une filiale du groupe RUBIS, un des leaders européens indépendants spécialisé dans la distribution de produits pétroliers (carburants, GPL…) et le stockage de produits liquides (pétrole, produits chimiques, produits agroalimentaires, engrais). Entre 1995 et 2002, ils se sont procurés Strasbourg pétrole et Strasbourg chimie. En 2013, Rubis Terminal acquière une capacité de 500 000 m3 sur le site de l’ancienne raffinerie de Reichstett.

Au numéro 72 se trouve le site de Petroplus Raffinage Reichstett au Port aux Pétroles. Le site est un terminal pour le chargement de barges en produits pétroliers provenant de la raffinerie du même nom, dont les unités de production sont à Reichstett. Y sont stockés essences, gazoles, fioul domestique et lourd, ainsi que du colorant rouge. Pour la – pas si petite – histoire, la raffinerie de Reichstett, faute de repreneurs, a dû fermer ses portes et seul le dépôt pétrolier a été conservé par Petroplus. Le reste du site est désormais un gros projet de la ville.

Au 72b se trouve Prodair & Cie, filiale du Groupe américain Air Products. Elle est spécialisée dans la séparation cryogénique des produits de l’air (azote, oxygène et argon liquide), qu’elle stocke. La société livre également de l’oxygène gazeux à l’aciérie BSW via un oxyduc.

Enfin, au 74 se trouve la filiale strasbourgeoise du groupe Seché. Unité de traitement thermique, le site est spécialisé dans la gestion et le traitement des déchets dangereux. Il regroupe une unité d’évapo-incinération, pour les déchets dangereux liquides, et une unité d’incinération de déchets dangereux industriels et de déchets présentant des risques sanitaires ou bactériologiques issus des activités hospitalières. Si ce nom vous chatouille les narines, c’est normal : ce groupe est en lien avec l’incendie de l’installation StocaMine à Wittelsheim en 2002, incendie de déchets toxiques qui n’a été maîtrisé qu’au bout de deux mois.

Des sites strasbourgeois regroupés, des risques strasbourgeois centralisés ?

Vous aurez donc remarqué que tous ces sites sont très proches les uns des autres. La raison est plutôt simple pour les entreprises : ce faisant, elles permettent la mise en commun des moyens de lutte contre les incendies dans le cadre de l’entraide mutuelle et l’information claire et cohérente des populations riveraines du Port aux pétroles sur les risques technologiques.

Dans le cas strasbourgeois, si jamais un incident devait se déclarer, la Direction de chaque établissement du Port aux pétroles appliquerait le Plan d’Opération Interne (POI) régissant les procédures d’alerte et l’organisation des secours propres à l’établissement. Dans le cas d’un risque d’impact à l’extérieur du site concerné, c’est le Plan Particulier d’Intervention (PPI) commun à tous les établissements du Port aux pétroles qui serait mis en œuvre.

Parce que oui, les incendies représentent l’un des risques majeurs pour ces sites, les produits stockés étant généralement extrêmement inflammables. Parfois, ils peuvent également se révéler toxiques et dangereux pour l’environnement, voire corrosifs. Déjà qu’ils le sont lorsqu’ils fonctionnent normalement – pollution de la nappe phréatique et de l’air notamment…

Enfin, pour le cas de Prodair et Cie, les gaz inertes peuvent causer des blessures ou la mort en déplaçant l’air et en réduisant ainsi la teneur en oxygène, et des teneurs assez basses peuvent provoquer la perte de conscience ou même la mort par asphyxie. Ce qui représente un problème, surtout dans les lieux confinés et mal ventilés. Quant aux gaz comburants, ils peuvent réagir rapidement et avec violence au contact de matières combustibles, créant ainsi des incendies et des explosions. Qui se révèlent particulièrement difficiles à éteindre.

Ce Port aux pétroles présente un danger réel pour le quartier de la Robertsau et Strasbourg dans son ensemble. Depuis Rouen, il apparaît que ce type de sites ne connait peut-être pas de mesures de sécurité suffisantes en cas de catastrophes. Et que si jamais ça pète, comme ça a déjà pu le faire, on fait face à des risques élevés, que ce soit de nature environnementale comme pour notre santé. Et je ne sais pas vous, mais j’aimerais bien éviter de voir ma ville s’embraser.


2 COMMENTAIRES

  1. Merci pour cet excellent article.
    Je suis étonné par le peu d’attention porté à ce sujet (très) dangereux.
    Pas de vraie stratégie, pas visible en tous les cas, de démontage des risques qui aboutissent au classement SEVESO.
    Y a t’il un candidat aux municipales de Strasbourg qui présente un plan pluriannuel de désamorçage de cette bombe?
    J’ai le sentiment que ce sujet n’intéresse aucun de nos candidats.
    De toute façon çà fait des décennies que cette zone n’intéresse aucun élu…il suffit de s’y promener pour comprendre.
    Au conseil municipal j’entends parler d’équité territoriale, de transition écologique,…je me marre (en jaune).

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