Envie de rester sous la couette le matin, difficulté à se concentrer, craving de douceurs sucrées, tendance à voir moins d’amis et à rester bien au chaud, voire à dormir plus que d’habitude… Si vous ressentez l’un de ces symptômes, vous faites sans doute partie des 10 à 20% de Français et Françaises qui sont touchés par ce qu’on appelle « le syndrome saisonnier ». Pour en savoir plus, on a discuté dépression saisonnière avec le docteur Gilles Bertschy, psychiatre, chercheur et chef du pôle de psychiatrie, santé mentale et addictologie des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg.



« Dans dépression saisonnière, il y a deux choses » commence Gille Bertschy. « Pour commencer, la dépression est un état de mal-être et de souffrance qui n’est pas juste un petit cafard. On parle d’épisode dépressif caractérisé lorsqu’il y a deux semaines de dépression en continu, avec une souffrance et un retentissement fonctionnel » poursuit le docteur. « Il y a trois piliers : l’altération de l’humeur, la perte d’envie et d’intérêt et la perte d’énergie ». Si les trois peuvent être présents, la dépression est diagnostiquée en fonction de leurs conséquences sur le quotidien de la personne.

« Et deuxièmement, on parle de « saisonnière », car on a observé que des patients faisaient des dépressions à certains moments de l’année, notamment en automne et en hiver » précise le psychiatre. La saisonnalité s’observe également chez des personnes qui ont une dépression récurrente, ou qui sont atteintes de troubles bipolaires par exemple. « Ça dépend du cycle de chacun » poursuit Gilles Bertschy.

Mais attention : ce n’est pas parce que quelqu’un ressent ces symptômes qu’il est forcément atteint de dépression saisonnière. « La dépression est le sommet de la pyramide. Il y a une continuité entre un petit trouble saisonnier, un plus sévère, ou une dépression caractérisée » précise Gilles Bertschy. Avoir un peu de mal à se lever le matin ou tendance à manger plein de bredele en novembre ne signifie pas que vous êtes atteints de dépression saisonnière. « Elle s’apprécie en fonction des effets des symptômes sur le quotidien et sur leur durée » explique le Docteur. Il faut par exemple que la dépression saisonnière soit récurrente chaque année.

Gilles Bertschy portrait psychiatre
Portrait de Gilles Bertschy, psychiatre et responsable des pôles psychiatrie de Hôpitaux Universitaires de Strasbourg .
© Camille Balzinger / Pokaa


À l’origine, un manque de lumière

« Lorsqu’on a constaté la saisonnalité de la dépression, on a trouvé un lien avec le manque de lumière » explique Gilles Bertschy. « Le cas princeps [Ndlr. – le premier cas, celui qui a fait se poser les premières questions.] était celui d’un homme sujet à la dépression tous les hivers. Lorsqu’il partait en vacances au soleil, il se rendait compte que ça allait mieux. »

Si le 21 juin est la journée la plus longue de l’année, l’ensoleillement journalier diminue jusqu’au 21 décembre, puis augmente à nouveau : ce sont les solstices. Le 21 juin à Strasbourg, le soleil s’est levé à 5h27 et a disparu à 21h34. Mais le 21 décembre, il se lèvera à 8h19, et se couchera à 16h35. On passe donc de plus de 16 heures d’ensoleillement à environ 8 heures – la moitié. « Nos yeux sont sensibles à la lumière du soleil à travers des cellules qui ne sont pas celles de la vision » explique Gilles Bertschy. Et à travers ces cellules rétiniennes, appelées cellules photiques, un signal est envoyé au cerveau. Ce signal a un effet stimulant.

En l’occurrence pour la dépression saisonnière, ou le syndrome saisonnier, le manque de lumière typique de l’arrivée de l’hiver peut dérégler notre horloge interne, en faisant croire au cerveau qu’il est temps de dormir. « Le syndrome saisonnier s’observe encore plus dans des régions du monde où la baisse de lumière est significative, comme l’Europe du nord par exemple » poursuit le psychiatre. « Et lorsque la lumière revient, normalement le syndrome s’atténue ou disparaît ».

L’été <3 © Coraline Lafon


Luminothérapie, sport, suivi médical : des solutions existent

En même temps qu’est établi le lien entre baisse de lumière et apparition de syndromes saisonniers, les scientifiques trouvent un remède, prescrit par la Haute Autorité de Santé : la luminothérapie. S’exposer à une lumière aux caractéristiques proches de celles du soleil impacte notre cerveau en lui envoyant le message que la journée a commencé. Les séances sont à privilégier le matin, pendant environ une demi-heure et à une exposition de 10 000 lux (l’unité de mesure pour la puissance de la lumière perçue par l’œil humain).

« Il n’y a aucun risque à la luminothérapie » précise Gilles Bertschy. On peut trouver des lampes pour une cinquantaine d’euros et chacun peut chez soi l’essayer pour en constater les effets. « Chaque personne y répond plus ou moins bien, mais il faut essayer » poursuit le psychiatre.

Si les effets ne sont pas suffisants, il est possible de consulter un professionnel. « Parmi les conseils que l’on donne, il y a la poursuite d’une activité sportive, ou un recours à la thérapie cognitivo comportementale par exemple ». Ce courant thérapeutique s’intéresse aux comportements du patient, aux pensées et émotions qui y sont associées. « Certains patients voudront prendre des médicaments antidépresseurs, d’autres voudront les éviter, ça dépend de chacun » poursuit le psychiatre. « Pour certaines personnes, il suffira de garder une activité physique régulière » explique le Docteur. « Le sport mobilise un ensemble de réactions psychologiques et biologiques ayant des impacts positifs : sur le psychique, le mental, mais aussi sur le système immunitaire ». Les effets s’observent aussi dans le cerveau à travers l’activité des facteurs neurotrophiques qui augmente (une famille de protéine qui se charge de la croissance et de la survie des neurones).

« Mais pour d’autres patients, il est impossible de fonctionner comme ils aimeraient. Leur dire de faire preuve de volonté peut les enfoncer encore plus. » Car la dépression est une vraie maladie. Comme expliqué précédemment, sa sévérité s’évalue en fonction des conséquences sur le quotidien de la personne. « Le cercle vicieux de la dévalorisation du patient est accentué par de telles remarques » poursuit le psychiatre. Et si la dépression saisonnière est le sommet de l’iceberg, le médecin invite chaque personne à se soumettre à des tests pour voir où il se situe sur le continuum. « Il existe des sites médicaux pour s’auto-évaluer » explique Gilles Bertschy.

Dans le cadre de la dépression saisonnière, contrairement à une dépression typique, l’altération de l’humeur est réactive. « On peut ne pas avoir envie de faire quelque chose, mais en le faisant quand même, tout se débloque ». Si cela est possible pour le patient, « il peut résister à cette envie de fonctionner au ralenti » poursuit le psychiatre. « En tant que médecin, on propose au patient tout ce qui est possible et c’est à lui de décider de ce qui fonctionne » conclue-t-il. Continuer de faire du sport, essayer la luminothérapie, entamer une thérapie avec un professionnel ou consulter un psychiatre sont autant de solutions ouvertes à quiconque sent que l’hiver lui mine le moral.

© Nicolas Kaspar


Une hypothèse évolutionniste de la dépression saisonnière

Parmi les théories de la médecine, l’une d’elle s’appuie sur l’évolution comme définie par Darwin pour trouver des réponses aux phénomènes que l’on ne comprend pas. « On porte en nous un héritage de l’évolution, et donc certains mécanismes qui relèvent de la survivance » commence Gilles Bertschy. « Peut-être notre tendance à la dépression saisonnière relève-t-elle d’un équivalent à un phénomène d’hibernation » poursuit-il.

Dans certaines parties du monde, les sociétés s’adaptent totalement au changement de saison. Sur le plateau du Haut-Doubs par exemple, les paysans horlogers cultivaient la terre en été et confectionnaient des horloges en hiver. « Dans nos civilisations, beaucoup d’aspects nous mènent à penser qu’il faut vivre avec les saisons, s’y adapter » conclut le psychiatre.

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