Vous vous êtes déjà demandé pourquoi il y avait autant de rues-du-marché-quelque chose à Strasbourg ? Pourquoi certaines artères ont des dates en guise d’intitulé ? Nous aussi, on s’est posé la question. Alors on est allé gratter sous les pavés pour trouver la petite histoire derrière les noms des rues les plus emblématiques de la capitale européenne. Aujourd’hui, déambulation rue des Frères !



Nichée derrière la cathédrale, dans le prolongement de la rue du Dôme, elle est cette longue rue parallèle bordée de petits restaurants où étudiants et lycéens peuvent encore manger pour pas trop cher. C’est aussi celle qui débouche sur la place Saint-Étienne et que les noctambules remontent parfois avec un coup dans le nez, quand ils ont passé la soirée Place du Marché-Gayot. Mais si ces joyeux moments permettent de fraterniser, ce ne sont pas les nuits endiablées de l’hypercentre qui ont donné son nom à la rue des Frères, mais son passé religieux.

À gauche de l’image, le Grand séminaire.
© A.Me / Pokaa


Les chanoines du Grand Chapitre

Pour le comprendre, il faut remonter au XIIIe siècle. Cette artère porte alors le nom de Strata Publica versus curiam fratrum. Mais comme le latin est aujourd’hui une langue morte – ou du moins plus tout à fait vivante – traduisons : « La voie publique du côté de la cour des Frères ». À l’emplacement de l’actuel Grand séminaire se dressait en effet le Bruderhof, une vaste enceinte attenante à la cathédrale où vivaient alors les chanoines du Grand Chapitre.

Mais qui étaient-ils ? Et quels étaient leurs réseaux ? Issus de la noblesse alsacienne, ces prêtres formaient un conseil chargé de superviser la gestion des biens du diocèse, de conseiller et d’élire l’évêque et d’assurer les offices religieux à la cathédrale. Contrairement aux moines, ils n’avaient pas l’obligation d’abandonner leurs biens mais comme eux, ils devaient vivre en communauté et partager le dortoir et le réfectoire. En frères.

L’évêché de Strasbourg a longtemps été l’un des plus importants du Saint-Empire romain germanique. Le collège des chanoines de la cathédrale était alors considéré comme « le plus illustre de la France et de l’Allemagne ». Mais le fonctionnement de cette institution a progressivement changé, au fil des siècles. La communauté de vie a notamment disparu.

© A.Me / Pokaa


Un fond historique

À la Révolution, le Grand chapitre a même été supprimé. Les propriétés de l’institution ont été saisies comme « bien nationaux ». Des administrateurs du Grand Chapitre se sont alors réfugiés à Offenburg, emportant avec eux une partie des archives. Le reste a été saisi par l’administration et a rapidement intégré les fonds des Archives départementales. Il a fallu attendre la conclusion du Concordat pour que les éléments emmenés Outre-Rhin reviennent à Strasbourg, où ils ont longtemps été conservés à la cathédrale même. En 1968, l’ensemble des archives du Grand chapitre a été confié aux Archives de Strasbourg. Une somme d’informations rare, d’un grand intérêt historique, puisque ces documents, très variés, couvrent une période allant de 1259 à 1937.

Et aujourd’hui ? L’institution existe toujours sous le nom de Chapitre cathédral. Ce conseil est constitué de huit prêtres et d’un archiprêtre – depuis septembre, il s’agit de Didier Muntzinger, ancien curé de la paroisse Saint-Louis de la Robertsau. Ils n’élisent plus l’évêque, mais ont toujours pour mission d’assurer les offices à la cathédrale.

La prochaine fois que vous descendrez la rue des Frères, vous pourrez donc passer à côté du Grand séminaire en ayant à l’esprit que cet endroit fut un temps l’un des lieux de pouvoir à Strasbourg. Et pour la petite anecdote, si au bas de la rue vous vous interrogez en apercevant l’intrigante inscription « À la Ville de Paris » au-dessus du Norma, sachez qu’il s’agit du nom d’une brasserie qui se trouvait dans cet hôtel particulier, de 1838 à 1870, selon Archiwiki. Hôtel particulier du prince Joseph Chrétien François Ignace de Hohenlohe- Waldenburg – Bartenstein, chanoine du Grand Chapitre de 1777 à 1789, selon l’historien Adolphe Seyboth, dont il sera sans doute question lors d’un prochain pavés d’Histoire. Affaire à suivre.

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