Tous les matins, du lundi au vendredi, quelque 300 éboueurs sillonnent l’Eurométropole pour ramasser les déchets ménagers. Indispensable à la collectivité, leur métier est particulièrement physique et nécessite de se lever – très – tôt. Nous avons suivi trois d’entre eux dans leur tournée.


Dans le dédale du parc de la Fédération, près de la plaine des Bouchers, à la Meinau, la lumière des gyrophares tranche la nuit encore épaisse. Sur l’un des parkings de ce site appartenant à l’Eurométropole, des hommes en veste orange s’activent dans le halo dansant, autour d’une soixantaine de camions-bennes rangés en épis dont les moteurs vrombissent déjà. Il est 5h45. Une nouvelle journée de travail commence pour les agents du service de collecte des déchets. Son sac jeté sur l’épaule, le chef d’équipe Guy Bidlingmaier rejoint son chauffeur Daniel Walther, d’un pas souple, alerte. Check du poing, salutations en alsacien dans un sourire, et il est déjà l’heure de sauter en cabine pour les deux hommes. Le grand ballet des BOM – petit nom raccourci des bennes à ordures ménagères – se met en mouvement. En moins de cinq minutes, tous les véhiculent quittent leur stationnement pour sortir du site en file indienne.

6h. En moins de 5 minutes, le parking du parc de la Fédération se vide de ses 60 camions-bennes, partis pour une nouvelle tournée.
© Adrien Labit / Pokaa
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Ce mardi, Daniel et Guy filent dans les rues désertes en direction de Wolfisheim, petite commune de l’ouest eurométropolitain. La circulation sur l’A35 est particulièrement fluide. En dix minutes, le camion arrive à l’entrée du village pour récupérer Bernard Hiss, dernier membre de l’équipe, autorisé à commencer sa journée sur site depuis le début de la crise sanitaire. Nouveau check, ganté cette fois. Les affaires sont rangées dans le camion en un éclair avant de prendre place sur le marchepied gauche, à l’arrière. À droite, Guy se place du côté des commandes. Daniel rallume le gyrophare. La tournée peut commencer.

A leur arrivée sur site, Bernard Hiss ( à gauche) et Guy Bidlingmaier (à droite) commence par ramasser les poubelles de l’axe principal. Pour minimiser la la gêne de la circulation.
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Les grands axes d’abord

D’abord, l’axe principal. Dans une chorégraphie bien rodée, Daniel s’arrête le plus près possible des poubelles sorties sur le trottoir par les particuliers. Guy les attrape parfois deux par deux, les bascule, et les installe sur le peigne qui les soulève pour verser leur contenu dans la trémie. La pelle récupère les déchets et le tasse au fond du camion. D’un mouvement de la paume parfaitement maîtrisé, le chef d’équipe renvoie les bacs à leur place tandis que Bernard attend déjà le camion avec les siens.

Tirer, installer, soulever les couvercles, décrocher, remettre en place. La cadence est soutenue. Les mouvements, précis. Les deux hommes parlent peu, concentrés. Aucun de leur geste n’est inutile. C’est le coup de feu de début de journée pour finir les rues les plus passantes avant que la circulation ne s’intensifie. Pour l’heure, les automobilistes sont peu nombreux et dépassent le camion sans effort. Mais « revenez dans une heure, et vous verrez toutes les voitures qui passent ici », glisse Guy, qui connaît bien son secteur.

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Guy Bidlingmaier, 58 ans, exerce le métier d’éboueur depuis 34 ans. C’est un « ancien » de la collecte, comme le reste de son équipe.
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Bernard Hiss, 58 ans lui aussi, est arrivé dans l’équipe il y 3 ans.
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« C’était très physique »

Au bout de la grande rue, la BOM bifurque dans une allée ou une demi-douzaine de bennes les attendent, au pied d’une résidence. Daniel descend brièvement du camion pour aider ses collègues, avant de poursuivre la tournée dans de petites rues perpendiculaires à l’axe principal. Les éboueurs deviennent agents de circulation le temps que la BOM fasse sa marche arrière. Puis reprennent le rythme.

Pour Guy Bidlingmaier, éboueur, « c’est un métier comme un autre. On est fier du travail qu’on fait, c’est vrai. Mais ça n’a rien de particulier. Il faut des gens pour le faire. C’est tout »
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Une heure après le début de la tournée, les trois hommes s’arrêtent cinq minutes au bout d’une impasse. « Pas trop fatigués ? » demande Guy Bidlingmaier, parfaitement frais et dispos du haut de ses 58 ans, aux deux journalistes trentenaires dont les cernes tiennent plus des malles que des valises. Il faut dire que le chef d’équipe a l’habitude de se lever tôt. « J’ai commencé comme balayeur, il y a 39 ans, explique-t-il. Au bout de cinq ans j’ai eu envie de changer, de voir autre chose et j’ai demandé à devenir éboueur. »

Guy débute sa carrière en « service complet », nom donné au système de ramassage en place dans les communes de l’Eurométropole de plus de 10 000 habitants. Les équipes y sont constituées de cinq éboueurs. Deux qui descendent dans les caves récupérer les poubelles pour les mettre sur le trottoir, trois qui les vident dans la BOM. « C’était dur, très physique, se souvient l’agent. Il y a des quartiers comme la Neustadt ou Neudorf dans lesquels il y a beaucoup d’escaliers à descendre et à remonter. À l’époque, il y avait encore de grands bacs en taule de 20-25 kilos. C’était lourd vide ou plein, glisse t-il dans un rire. On devait parfois en monter deux chacun. » A la seule force des bras. De quoi user le corps, à force. Mais Guy ne s’est jamais blessé. « J’ai eu de la chance », juge celui pour qui « il ne s’agit pas de travailler vite et mal ». Même si le service de collecte des déchets travaille sur le principe de « fini-parti », qui permet de rentrer quelle que soit l’heure, dès que le dernier bac a été vidé.

En 2005, le chef d’équipe demande à être affecté en « service non complet », où les bacs sont à récupérer sur les trottoirs, directement. Une nouvelle « envie de changer » après « 19 ans de ville. » Les tournées sont moins intenses mais les circuits plus longs. Les horaires, décalés toujours. Et c’est ce qui lui plaît. « On a tout l’après-midi de libre ». Couché à 22h40 tous les soirs, debout à 4h10, Guy reconnaît « être plus fatigué certains jours que d’autres » mais ne fait qu’une à deux siestes par semaine. En général, il préfère profiter de son temps libre pour aller faire du vélo, de la moto, quelques courses ou sortir le chien. Une manière de rester en forme.

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A 60 ans, Daniel Walther est le plus ancien de l’équipe. Comme Guy Bidlingmaier, il apprécie les horaires décalés du métier, qui lui permettent de profiter de ses après-midis. Mais là où son collègue en profite pour faire du vélo, il préfère le Kung Fu.
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« On se voit de moins en moins »

La pause est vite terminée et l’équipe reprend son rythme, à peine plus lentement, dans les rues secondaires. Les premiers néons s’allument du côté des commerces et l’aube finit par pointer le bout de son nez. Il est 7h25. Seul en cabine avec France Bleu en fond sonore, Daniel Walther poursuit sa tournée sans avoir besoin d’allumer le GPS. Il jette toutefois un coup d’œil régulier à la caméra qui permet de voir les deux agents sur les marchepieds, à l’arrière.

À 60 ans, le conducteur est le vétéran de l’équipe. D’abord balayeur, lui aussi, Daniel a travaillé sept ans en tant qu’éboueur avant de passer son permis car pour devenir chauffeur. Trente ans qu’il connaît Guy. Quinze ans qu’ils travaillent dans la même équipe. Alors, de temps en temps, il taquine un peu son collègue en avançant légèrement la BOM au moment où il charge des bennes. « Ça gueule un peu », reconnaît-il, les yeux ficelle. Mais « ici, il y a une bonne ambiance », apprécie-t-il. Et avec le reste des quelque 300 agents ? C’est différent. « On se voit de moins en moins. Avant, il y a avait un appel le matin. On savait à peu près qui était qui. Maintenant, on se croise juste quelques minutes en début de journée. Et ils prennent de plus en plus de vacataires qui ne restent pas forcément. On se connaît peu. »

À mesure que la matinée avance, la circulation s’intensifie. Daniel a les yeux partout. « Faut toujours être sur le qui-vive », explique le conducteur, attentif aux voitures comme aux piétons et aux cyclistes. « Parfois, il y a qui ne sont pas contents et qui veulent forcer le passage. J’ai déjà vu Guy ou Bernard se faire frôler par des rétros. » L’équipe arrive d’ailleurs dans une zone où un chantier rétrécit la chaussée. Daniel fait signe à la conductrice en face de lui de s’engager, pour qu’il puisse avancer à son tour. Elle hésite. Il faut cinq minutes pour la convaincre. Mais cette fois-ci, tout se passe dans le calme.

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8h30. La BOM serpente dans les zones pavillonnaires. Quelques badauds promènent leurs chiens. Deux enfants sortent d’une maison, cartable sur le dos, et écarquillent les yeux à la vue des deux éboueurs. « Bonjour ! Bonjour les éboueurs ! » crie le plus petit des deux en courant dans leur direction, avant d’être rattrapé in extremis par son père. « Bonjour ! » saluent Guy et Bernard en souriant. Quelques habitants de ces lotissements les saluent également. « Ici, à la campagne, on est plutôt bien vus », reconnaît Guy.


Les projections, « le plus gros risque pour un éboueur »

La matinée file à toute vitesse. Bernard et Guy répètent encore et toujours les mêmes gestes. Mais au moment où la trémie se referme sur le contenu de deux nouvelles bennes, un jet de sauce tomate atteint Guy en plein visage. « Le plus grand risque pour les éboueurs, ce sont les projections, détaille Daniel. Ils ont mis des rideaux pour limiter ça, mais les nouveaux camions ne sont pas complètement fermés. Sous la pression de la pelle, il peut arriver que ça parte.«  « C’est déjà arrivé qu’on finisse couverts d’huile de friture ou d’huile de vidange », rajoute Guy. Deux produits qu’il faut pourtant déposer en déchetterie.

Les projections de matière sont courantes au moment où la benne compresse les déchets. Aujourd’hui, heureusement, il ne s’agissait que de sauce tomate.
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Mais tout le monde ne respecte pas toujours les consignes en matière de déchets. Et les éboueurs trouvent de tout dans les bennes. « Là où il y a des travaux, c’est déjà arrivé qu’on ait des poubelles pleines de gravats », détaille Daniel. « Dans ces caslà, on fait un signalement au chef de secteur mais on ne la prend pas« , poursuit Guy. Parfois, les agents découvrent les déchets non-conformes au moment où ils bloquent le mécanisme de la benne. L’équipe se souvient notamment d’un moteur complet, laissé dans une poubelle. Et, plus surprenant, des piles de journaux encore emballés, qui ont nécessité un retour au parc pour réparation du camion.

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Presque 10h et la fin de la tournée se profile à l’horizon. Si le camion tient. Aujourd’hui, l’équipe est partie avec un camion de remplacement. « Le mien est en réparation pour deux mois, explique Daniel. Et celui-ci n’a pas de système pour dire à combien il en est. » En théorie, il peut charger 12 tonnes, mais les plus anciens vont difficilement au-dessus de 10,5 tonnes. C’est le suspense pour savoir s’il faudra attendre la fin du circuit pour aller décharger à l’usine ou si deux passages seront nécessaires. Un élément joue en faveur des éboueurs toutefois : c’est la fin du mois. « Il y a une vraie différence par rapport au début, où les poubelles sont plus remplies, poursuit Daniel. On le voit bien. »

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10h15. Le camion a tenu bon et l’équipe peut enfin prendre sa pause réglementaire autour d’un grand café dans le bar PMU du village. Ici, les trois hommes sont des habitués que tout le monde connait. Le chien du patron saute sur les genoux de Bernard Hiss, qui sort de sa poche le reste d’un sachet de friandises sous le regard amusé de ses collègues. « Il en a toujours sur lui, s’amuse Daniel. Tous les chiens de la tournée le connaissent ! ». « Et quand il est en vacances, c’est nous qu’il envoie en mission croquettes », sourit Guy. Propriétaire de deux malinois qu’il sort une demi-heure tous les matins avant le début de sa tournée – ce qui le fait se lever à 3h20 -, l’éboueur dépense entre 40 et 50 euros de friandises par mois, pour ses chiens, et ceux qu’il croise tout au long de son parcours, tous les jours. À force, les propriétaires le connaissent.

Radja, la chienne du patron, connaît bien Bernard Hiss. Jamais à court de friandises.
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Créer du lien

Âgé de 58 ans, Bernard a lui aussi quitté le service complet pour le service non-complet il y a trois ans. Si c’était physique ? « Un petit peu« , euphémise avec malice celui dont les tendinites aux coudes et aux épaules ne se devinent pas de prime abord. La conversation s’attarde un instant sur les secteurs les plus difficiles avant de glisser sur des anecdotes de tournées. Guy se souvient d’une femme qui s’était précipitée vers lui, un matin, vers 5h, lorsqu’il travaillait en ville dans les années 90. « Elle venait de se faire poignarder dans le cou par un type. Par chance, ça n’avait touché aucune veine ». Il y a aussi eu, plus récemment, l’habitant mécontent qui les attendait parce que les bennes de l’immeuble n’avaient pas été vidées à plusieurs reprises. « A chaque fois, il y avait des voitures mal stationnées qui empêchaient le camion d’accéder », se souvient Daniel. Le riverain est sorti au dernier moment de sa voiture pour donner un grand coup du plat des mains dans la poitrine de Bernard. « On l’a signalé, le service a fait ce qu’il fallait au niveau juridique », se réjouit Guy, qui temporise. « Ce genre de choses, c’est quand même excessivement rare. »

L’équipe retient plus volontiers les liens de proximité avec les habitants, « ici, à la campagne. » « En fin d’année, pendant les fêtes, on prend un peu plus de temps pour discuter avec les gens », détaille Guy Bidlingmaier. C’est aussi l’époque où les éboueurs découvrent parfois des chocolats, quelques bouteilles, ou des boites de bredele laissées à leurs intentions sur le pas des portes. Preuve que certains n’oublient pas combien leur métier est indispensable à la collectivité.

Le café bu, il est temps de remonter dans le camion. Daniel et Guy déposent Bernard à l’entrée du village et file décharger la BOM à l’usine de traitement des déchets avant de rentrer à Strasbourg. Il est 11h30 lorsque le camion franchit le portail. Guy Bidlingmaier salue son équipier, son sac sur l’épaule toujours. Un dernier plein, et l’engin est laissé au nettoyage. Demain, dès avant l’aube, il sera prêt pour une nouvelle tournée.

Depuis le début de la crise sanitaire, les chauffeurs laissent leur camion aux mains d’une équipe de cinq nettoyeurs, pour le toilettage de fin de tournée. Une manière d’économiser les équipements individuels pour le service.
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