Schützenberger, « Schutz » pour les intimes, voilà un nom bien connu des Strasbourgeois. Mais pour combien de temps encore ? Presque trois siècles se sont écoulés après les prémices de la brasserie en 1740 et depuis, de la bière a coulé sous les ponts. Aujourd’hui, il ne reste de l’empire Schutzenberger, ex Brasserie de la Nation, plus que des souvenirs, des bâtiments en ruines, une avenue strasbourgeoise et quelques vieilles babioles sur Le Bon Coin chinées par les collectionneurs. Reste à savoir pourquoi et comment cela a pu être possible, questions qui nous ont poussé à nous plonger dans le long et riche passé de l’entreprise, mais aussi de cette famille qui a tant marquée l’Alsace.




Une famille influente

Avant de commencer à parler binouze, il est important de poser un peu le décor. Oui, car la dynastie Schützenberger n’a pas attendu de maîtriser la transformation du houblon pour montrer de quel bois elle se chauffait. En effet, la famille Schützenberger, originaire d’Alsace et d’obédience luthérienne, a vu naître plusieurs artistes, hommes politiques et scientifiques français notoires, et ce depuis le XIXe siècle.

Parmi eux, on peut citer Georges-Frédéric Schützenberger (1799-1859) qui sera nommé maire de la ville de Strasbourg par la monarchie de Juillet et qui occupera cette fonction de 1837 à 1848. Ou encore Pierre Schützenberger (1888-1973), médecin psychiatre qui sera nommé expert pour le procès des sœurs Papin. Toujours dans la médecine, il y eut aussi Charles (1809-1881), médecin à la faculté de médecine de Strasbourg, dont le buste est encore exposé à l’hôpital civil. Du côté des artistes, on retiendra Paul-René Schützenberger (1860-1916), peintre impressionniste de renom, tout comme son cousin Louis Frédéric Schützenberger, auteur du tableau L’Exode (famille alsacienne quittant son pays) en 1872, exposé au musée des Beaux-Arts de Mulhouse. Plus récemment, il y eut aussi Marcel-Paul Schützenberger (1920-1996), qui lui a joué un rôle déterminant dans la création de l’informatique théorique en France. Aujourd’hui, plusieurs membres de l’illustre famille alsacienne reposent au cimetière Sainte-Hélène de Schiltigheim.

Vous l’avez compris, la famille Schützenberger comptait clairement plusieurs génies dans ses rangs. À présent, plongeons nous dans la grande histoire de la brasserie.


Schützenberger, grande brasserie de la Patrie

Commençons par le début. Nous sommes en 1740 quand la première brasserie du nom, située au 1 rue des Balayeurs dans le quartier de la Krutenau, obtient le titre de brasserie Royale et devient fournisseur officiel de la cour. Une brasserie aurait même déjà existé dès 1715 sur le même site, alors exploitée par un certain Jean Melchior Klein. Le 20 mai 1766 Jean-Daniel Schützenberger se marie avec Anne-Catherine Bickelhaub, veuve Klein, propriétaire de cette brasserie. C’est là que le nom de Schützenberger entre dans l’histoire de la bière.

Lors de la Révolution française (1789-1799 si tu dormais en cours d’histoire), la brasserie Royale devient la grande brasserie de la Patrie et commence sérieusement à peser dans le beer game. En 1844, Schützenberger débarque avec sa technique novatrice de fermentation basse et met tout le monde d’accord : les premières caves de la brasserie sont creusées à Schiltigheim. La brasserie s’y installe entre 1864 et 1866 et tourne à plein régime jusqu’en 1968 où une première tentative de vente par des actionnaires échoue.

Si vous n’avez pas eu la chance de déguster un jour une binouze de la marque légendaire, il faut savoir que la gamme de production représentait pas moins de 16 bières différentes, et que l’on doit entre autres à Schützenberger la Sant’Or, toute première bière sans alcool sortie en 1973, ainsi que la remise au goût du jour d’une tradition que l’on connaît bien : la bière de Noël, en 1985.

© Schützenberger

Mais reprenons notre petit voyage temporel. Le président de la brasserie, Charles Walter de son nom, qui avait commencé sa carrière en 1940 comme stagiaire, quitte le monde des vivants en 1994. L’entreprise passe alors à sa fille Rina Muller (1940-2004). Marie-Lorraine Muller, née en 1967, devient finalement présidente du directoire de la brasserie après le décès de sa mère, Rina, en juillet 2004.

On arrive donc en 2005 : la brasserie compte alors 69 salariés, et c’est doucement le début du déclin. En cinq ans, la production passe de 200 000 à 80 000 hectolitres de bière par an tandis que le chiffre d’affaires baisse de 15 à 10 millions d’euros. La brasserie Schützenberger passe alors en redressement judiciaire le 31 octobre 2005. Le 19 avril 2006, la chambre commerciale du tribunal de Grande Instance de Strasbourg décide de la liquidation judiciaire de la brasserie de la Patrie Schützenberger, qui ferme ses portes le 12 juin 2006. La sentence est irrévocable (enfin pas tout à fait).


L’espoir d’un nouveau départ

En 2008, le site de la brasserie rejoint la liste des monuments historiques du Bas-Rhin. La procédure de liquidation est clôturée par l’extinction du passif en décembre 2011. Si près de 70 employés perdent leur emploi suite à la liquidation, l’entreprise reste financièrement dans le vert à l’issue de la procédure, ceci grâce à la vente de l’important patrimoine immobilier de la marque (jusqu’à une trentaine de restaurants).

À cette époque, c’est la demi-sœur de Marie-Lorraine Muller, Élisabeth, résidente du Luxembourg qui devient liquidatrice « à l’amiable » et qui permet à Marie-Lorraine de continuer d’agir « par procuration », cette dernière étant interdite de gestion pour 15 ans, suite à la liquidation.

Vous pensiez l’histoire terminée ? Tatatatata !

Deux ans plus tard, l’année 2013 a contre toute attente une odeur de renaissance pour Schützenberger. Après six ans de procédure judiciaire durant laquelle héritiers et actionnaires se sont battus pour conserver les marques et reprendre l’activité, l’entreprise se remonte finalement les manches. Schützenberger fait alors son come-back dans les supermarchés et dans les gosiers, en re-commercialisant les bières qui ont fait son succès comme le Brassin de Mars, la bière de Noël ou cette bonne vieille Jubilator (un nom qui aujourd’hui n’est pas sans nous rappeler la Maximator ou la Navigator qui ne nous évoquent rien de bon, mais ça, c’est une autre affaire).

Cette fois-ci, les bières sont brassées par la brasserie Licorne de Saverne, puis par la brasserie de Saint-Louis dans le Haut-Rhin. Le site de la brasserie de Schilik dont les portes sont restées closes pendant six ans, accueille ses premières visites publiques ainsi que quelques événements comme le festival Elsass Rock en mai 2015.

En décembre 2014, Marie-Lorraine Muller annonce que la brasserie initiale reprendra son activité dès avril 2016, dix ans après la liquidation de l’entreprise. Mais à l’automne 2016, aucune fumée ne s’échappe encore des cheminées de la brasserie de Schiltigheim. Marie-Lorraine Muller décède le 25 octobre 2016 laissant derrière elle un goût d’incertitude sur le futur du site de la brasserie de la Patrie et de la marque Schützenberger.



Quel futur pour les derniers bâtiments Schutzenberger ?

Aujourd’hui, il ne reste de l’empire de la bière plus que quelques enseignes vieillissantes, des ruines d’anciens restaurants de la marque bradés il y a quelques années pour sauver la santé financière de la société. Et cette grande brasserie bien sûr. Mais alors qu’en est-il ?

Si, avant de s’en aller, Marie-Lorraine Muller avait bien l’ambition de reprendre la production de bière sur le site initial, rien ne s’était pourtant concrétisé jusqu’à son décès. Sa succession est alors particulièrement compliquée. Le 5 février 2019, le conseil municipal de Schiltigheim approuve la demande faite à l’Eurometropole de Strasbourg, dont l’objet vise à mettre en place un projet de reconversion et de valorisation du site de la brasserie.

En fin 2019 et début d’année 2020, la société de promoteurs de Denis Oussadon (Financière Valim) rachète finalement la brasserie Schutzenberger (anciennement Palais de la Bière) de la Place Kléber, et dans le même temps, le site historique de production de la brasserie à Schiltigheim qui s’étend sur 2,75 hectares.

Si les projets du discret promoteur n’ont pas encore été réellement présentés au public, nous savons cependant que les locaux de la brasserie de la Place Kléber devraient être entièrement rénovés et remis aux normes, puis destinés à la location. Quant à la friche de Schiltigheim, des échanges sont en cours depuis plusieurs mois entre la municipalité (EELV) et le groupe d’Oussadon.

Le groupe immobilier voyant en ces mètres carrés l’occasion d’y construire des logements, des commerces en rez-de-chaussée et un grand parking souterrain. La mairie, de son côté, aurait imaginé un autre destin pour l’immense friche. Saviez-vous que si plusieurs brasseries renommées se sont installées à Schiltigheim à travers le temps, c’est en partie pour la qualité de l’eau qui circule dans la commune ? La maire Danielle Dambach, elle, le sait bien, et c’est pourquoi elle souhaiterait voir naître dans le lieu historique un projet qui valoriserait cet atout de la ville, en l’occurrence en y construisant un lieu autour de l’eau, utilisable pour pratiquer des cures thermales.

Pas question cependant de tirer un trait indélébile sur plusieurs siècles d’histoire et de culture de la bière. C’est pourquoi la mairie aurait aussi pour projet, en plus des thermes, d’implanter une brasserie pour se restaurer, mais aussi de mettre à disposition des espaces pour trois micro-brasseries locales.

Nous avons donc, d’un côté, un projet qui vise à booster l’attractivité touristique de la ville de Schiltigheim en restant cohérent avec l’histoire du site et de la commune; et de l’autre, un projet purement immobilier et profitable. L’avenir nous dira si un terrain d’entente est envisageable.

Quant à la Maison Schützenberger, ce fameux bâtiment repère du Port du Rhin et de la Coop qui accueillait autrefois un restaurant, propriété du Port Autonome de Strasbourg puis de la SPL Deux Rives, il devrait finalement devenir, courant 2021, une boulangerie, un magasin de fleurs et une production de miel.

Une fois ces trois derniers vestiges de l’empire disparu, il ne restera de la dynastie plus que des souvenirs, quelques éternelles babioles chez les brocanteurs, et une poignée d’inscriptions sur quelques façades alsaciennes défraîchies. Mais vous au moins, vous saurez ce qu’était Schützenberger ! Santé !

© Samuel Compion / Pokaa

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