Au terme de quatre années de travail, Arnaud Meyer vient de publier Grand-père moule, sa première bande-dessinée. Déjà rédacteur en chef du fanzine strasbourgeois Double KO, le dessinateur autodidacte s’essaie cette fois au conte philosophique en huis-clos. Un récit qu’il a imaginé, scénarisé, dessiné, colorisé mais aussi… édité. Rencontre.


En plein milieu de l’océan, un homme vient de s’échouer sur un îlot rocheux. Comment est-il arrivé ici ? Comment va-t-il pouvoir survivre sur ce récif ? La réponse à cette dernière question prend la forme d’un vieillard énigmatique qui se fait appeler Grand-père moule. Jamais à cours d’eau ou de nourriture. Mais qui est cet homme taiseux capable de nager toute une journée sans toucher terre ? Est-il devenu fou, cet ancêtre qui ne semble même plus chercher à quitter l’île ? Ou sait-il quelque chose que lui ignore? Est-ce un allié, ou un danger ? Faut-il s’adapter ou résister ? Le naufragé commence à douter.

© A.Me / Pokaa


Du fanzine à la BD

Barbe de sage, longs cheveux blancs et humour pince-sans-rire, Grand-père moule est né dans l’esprit d’Arnaud Meyer il y a quatre ans. « Il m’est apparu en rêve, se souvient-il. J’ai tout de suite imaginé une histoire autour de lui ». Le Strasbourgeois est à l’époque rédacteur en chef de Double KO, un fanzine un peu trash monté avec deux de ses frères passés par la Hear (Haute école des arts du Rhin) et laissé sur les comptoirs de quelques bars strasbourgeois tels que le Local, le Kitsch’n bar, la Peau de vache ou encore le Tribunal. Il y signe sous le nom de Karno des planches tracées au crayon bille, dans un style inspiré de la BD franco-belge moderne (Manu Larcenet, Riad Sattouf, Boulet…) et de l’univers manga de Taiyō Matsumoto. Mais lorsque Grand-père moule se manifeste, Arnaud Meyer choisit de se lancer dans un nouveau projet, personnel cette fois : publier sa propre bande dessinée.

Arnaud Meyer, alias Karno, avec la plume G qui lui a permis de dessiner Grand-père moule.
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« J’ai commencé par taper le scénario, détaille-t-il. C’était la partie la plus rapide. Ensuite, j’ai fait un storyboard pour savoir où j’allais, voir comment varier les plans, les décors. La bande dessinée reprend beaucoup de codes du cinéma. C’est aussi quelque chose que j’apprécie particulièrement.«  Une fois ce travail achevé, Karno s’est attaqué aux planches à proprement parlé. Un dessin à l’encre de Chine et à la plume G, privilégiées par les dessinateurs de manga. Il lui a fallu six mois de travail pour apprendre à maîtriser ce nouvel outil. « Et je ne sais pas si on peut dire que je la maîtrise vraiment maintenant, taquine Karno. Mais je vois tout de même une évolution entre les premières planches et les autres. » Il a ensuite fallu scanner la grosse centaine de pages A3 pour les coloriser sur logiciel.


« J’ai failli tout jeter par la fenêtre »

Arnaud Meyer a appris le dessin en autodidacte. Dans sa famille, « tout le monde a toujours dessiné d’autant que je m’en souvienne », explique-t-il. Deux de ses frères en ont même fait leur métier. Mais pas lui. Le Strasbourgeois a dû jongler avec ses horaires de conducteur de trains de marchandises pour travailler sur son projet. Rythme de croisière : une page par semaine environ. Avec des moments plus fastes, comme le premier confinement. Et des périodes plus difficiles, où il a failli tout arrêter.

Quand Karno s’est mis en tête de raconter l’histoire de Grand-père moule, il a d’abord envoyé son pitch et quelques images à des maisons d’éditions pour être publié. « En même temps, je me disais que j’allais le faire moi-même. Cette BD, c’est mon bébé : je voulais en avoir la maîtrise à tous les niveaux. » Le refus des éditeurs ne l’a donc pas empêché de se lancer dans son projet, bien au contraire. Les difficultés sont apparues au fur et à mesure. « Il y a eu des moments en proie au doute où j’ai failli tout jeter par la fenêtre. C’est une sacrée masse de travail et on peut se sentir seul fasse à la tâche. Faire tout en autodidacte, c’est un peu naviguer sans radar. Et n’ayant pas d’éditeur pour me fixer un calendrier, je n’avais pas de planning. Alors je me suis fixé des objectifs régulièrement pour continuer à avancer. »

Les planches originales de Grand-père moule.
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D’autres projets à venir

Les 116 pages achevées, Arnaud Meyer a cherché un éditeur. « J’aurais bien aimé faire imprimer ma BD au niveau local, mais j’ai trouvé un imprimeur en Espagne. Ils m’ont très bien accompagné », juge-t-il. Il y a quelques semaines, le bédéaste a enfin reçu les 200 exemplaires commandés. Travail terminé ? Pas tout à fait. Autodidacte jusqu’au bout, le Strasbourgeois a assuré la livraison des premières commandes et mis en place une boutique Etsy pour vendre ses albums. Il est aussi allé démarcher les librairies indépendantes strasbourgeoises : Grand-Père moule trouvera bientôt sa place sur les rayons de Ça va buller, à Grand’Rue. Objectif : vendre suffisamment de volumes pour qu’il puisse rentrer dans ses frais. En l’absence de maison d’édition, c’est en effet de sa poche qu’il a tiré les fonds nécessaires à l’impression.

Ce premier travail d’édition en solitaire ne semble toutefois pas l’avoir découragé. « Des projets, j’en ai plein la tête », sourit Karno, qui n’a toutefois pas l’intention de vivre du dessin. « En faire un métier, une activité à part entière, je pense que c’est prendre le risque de perdre le côté passion », estime-t-il. Et de la passion, Arnaud Meyer en a encore suffisamment pour revenir à sa plume et ses feuilles cansons. Une deuxième BD est déjà en préparation.

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La page Facebook de Grand père moule

Note de l’autrice : Des naufragés sur une île déserte, un vieillard taiseux et des secrets savamment distillés au fil du récit. Non, ce n’est pas le pitch d’une énième saison de Lost, mais bien la trame de Grand-père moule. Les premières pages de cette BD plantent le décor d’un huis-clos que l’on croît connaître. Comment les nouveaux arrivants sur l’île vont-ils survivre ? Est-ce que ce grand-père est un sage ou un psychopathe ? Vont-ils être sauvés ? Que cache cette île étrange ? Autant de questions qui traversent l’esprit du lecteur au gré du récit. Pourtant, en creux, ce sont d’autres questions, plus philosophiques, qui se dessinent. Comment lâcher prise dans ce genre de situation de crise ? Comment accepter le changement ? Contre quoi faut-il lutter exactement quand on est perdu sur une île pas tout à fait déserte ? Parfois loufoque, grand-père moule revisite ce huis-clos attendu, classique de la littérature, mais parvient à surprendre. Ici, on l’a dévoré en une soirée.

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