Parfois, un sujet international peut faire parler jusqu’à notre politique locale. C’est le cas de Huawei, le géant chinois des smartphones. En décembre dernier, on apprenait qu’ils allaient implanter une usine à Brumath, au grand regret de l’opposition strasbourgeoise et eurométropolitaine, qui y voyait là une occasion manquée. Récemment, des révélations sont sorties dans la presse locale et nationale concernant une subvention accordée par la région Grand Est, à hauteur de 800 000 euros, dans son plan d’aide aux grandes entreprises, décidée le 12 février dernier. Problème ? Huawei est accusé depuis quelques mois de participer à la surveillance et à la répression de la minorité ouïgoure en Chine. On fait le point sur un sujet qui mêle local, national et international.

Avant décembre 2020 : la 5G agite Strasbourg

Avant de rentrer dans le cœur du sujet, opérons un petit retour dans le passé. Pour comprendre l’importance de Huawei à Strasbourg et aux alentours, il faut revenir quelques instants sur le sujet de la 5G, et donc de Huawei. Depuis fin septembre, la rumeur court sur une éventuelle implantation de l’entreprise Huawei en Alsace. La multinationale chinoise envisageait de produire dans la région, des composants électroniques utilisés pour les réseaux 2, 3, 4 et 5G. Des ambitions qui ont été confirmées, le 12 octobre 2020, par une rencontre entre des représentants de Huawei, la maire de Strasbourg et la présidente de l’Eurométropole. 

Sauf que, ces dernières ne sont pas des grandes fans de la 5G, qui représente une véritable pomme de la discorde à Strasbourg, entre la municipalité écologiste et son opposition, particulièrement LREM/Agir et LR. Les uns souhaitaient un moratoire et la tenue de débats sur le sujet, les autres vantaient l’avantage technologique, le rayonnement de tout un territoire et surtout les emplois que cela pourrait apporter à Strasbourg. L’ancien premier adjoint Alain Fontanel, dans une tribune publiée dans les DNA début octobre 2020, a même plaidé une nouvelle fois en faveur de la 5G et explique ne pas vouloir manquer l’occasion que l’usine Huawei s’implante en Alsace. “Strasbourg ne peut pas se permettre de rester à l’écart du monde. […] Alors que nous traversons une crise économique sans précédent, agissons pour ne pas regretter une nouvelle fois nos tergiversations. Ne regardons pas le progrès et l’innovation se faire ailleurs.” Finalement, c’est ce qui se passera. Mais on y revient un peu plus loin.

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© Mlany Punkt


8 décembre 2020 : Huawei sur le banc des accusés

Revenons d’abord sur ce qui est reproché à Huawei. Avant même que l’information que Huawei décide de s’implanter à Brumath ne sorte dans la presse, le géant chinois avait déjà été accusé de participer à la surveillance et à la répression de la minorité ouïgoure en Chine. En effet, dès le 8 décembre, l’agence IVPM, spécialisée en vidéo-surveillance, a révélé un rapport interne à l’entreprise, faisant preuve de la collaboration de cette dernière avec la start-up chinoise Megvii, qui conçoit des logiciels de reconnaissance d’image et d’apprentissage en profondeur. Basée à Pékin, la société développe une technologie d’intelligence artificielle pour les entreprises et pour le secteur public.

La révélation d’IVPM a pu être consultée par le Washington Post  le 8 décembre, qui a été le premier média à reporter l’info au niveau international. S’en est suivi un traitement de l’information qui a atteint la France quelques jours plus tard, accéléré par un autre événement : Antoine Griezmann, héros de l’Équipe de France à l’Euro 2016 puis à la Coupe du Monde 2018, a annoncé le 10 décembre sur Instagram de mettre « un terme immédiat à (son) partenariat » avec Huawei, invoquant des « forts soupçons » sur la participation du géant des télécoms chinois à la surveillance de la minorité musulmane ouïgoure, comme le révèle l’AFP, reprise ensuite par notamment francetvsports. C’est ensuite toute la presse française qui reprend l’affaire, et notamment franceinfo, dans cet article.

© Антон Зайцев – soccer.ru – Wikimedia Commons – CC BY-SA 3.0


17 décembre 2020 : Huawei s’implante en Alsace 

Une semaine plus tard, le 17 décembre, le projet d’implantation de Huawei en France est officialisé. Et pas n’importe où : dans le Bas-Rhin, à Brumath ! Par la voie d’un communiqué de presse, l’entreprise chinoise déclare « avoir choisi le Business Parc de Brumath dans la Région Grand Est, pour y implanter une usine de production ». Niveau chiffres, tous les amateurs d’attrictivité du territoire ont dû avoir des étoiles dans les yeux : cette usine représente « un investissement de 200 millions d’euros, 300 emplois directs dans un premier temps et 500 à terme, et 1 milliard d’euros de valeur de production par an », selon le communiqué de presse. Le président de la Région Grand Est, Jean Rottner (LR) s’était lui félicité : « Je me réjouis de l’annonce de l’implantation de Huawei à Brumath, au cœur de l’agglomération de Haguenau, une excellente nouvelle qui témoigne de la dynamique économique de notre territoire transfrontalier ».

À Strasbourg, la nouvelle est accueillie avec critique de la part de l’opposition. Le 16 décembre, la veille donc l’officialisation par voie de communiqué de presse, Jean-Philippe Vetter, conseiller municipal et ancien candidat aux municipales pour LR, dans un post Facebook regrettait « profondément » le choix de ne pas accueillir Huawei sur le territoire de l’Eurométropole. Dans son post, l’élu a inclus Alain Fontanel, avec qui il s’était allié au deuxième tour des municipales, ainsi que les autres élus municipaux de leurs deux listes, montrant l’unité de l’opposition sur le sujet, ainsi qu’avec leurs collègues politiques de la Région.

© Capture d’écran du post Facebook de Jean-Philippe Vetter, datant du 16 décembre 2020


26 janvier 2021 : Lancement du projet de l’usine Huawei à Brumath

 

Un bon gros mois passe et on entend moins parler du projet de Huawei à Brumath, et de son supposé rôle dans la persécution de la minorité ouïgoure, les affaires courantes de la vie strasbourgeoise, nationale et internationale reprenant leur cours. Jusqu’au 26 janvier 2021, où le Président de la Région Grand Est, M. Claude Sturni, Président de la Communauté d’Agglomération de Haguenau, Mme Catherine Chen, Vice-présidente et membre du Conseil d’administration de Huawei Groupe, et M. Jacques Biot, Président du conseil d’administration de Huawei France ont annoncé le lancement officiel de l’usine de production de Huawei qui sera implantée au sein du Business Parc de Brumath, dans la Région Grand Est, en Alsace. Un projet qui devrait s’achever, si tout va bien, en 2023.

Alain Fontanel réagit quelques jours plus tard, à travers un post Facebook, déplorant que « la municipalité a préféré que l’usine s’installe à Brumath. Pas certain que cela change quoi que ce soit en termes de supposée sécurité. En compensation on a droit à un débat citoyen pour ou contre l’arrivée de la 5G…qui est déjà là… #toutçapourça »

© Capture d’écran du post Facebook d’Alain Fontanel, datant du 2 février 2021


12 février 2021 : une subvention de 800 000 euros pour Huawei de la part du Grand Est

Petit avancée dans le temps une nouvelle fois, avec une nouvelle passée quelque peu inaperçue lors de son vote : le 12 février, lors de la Commission permanente de la Région Grand Est, est votée d’une subvention de 800 000 euros à la filiale de Huawei chargée de l’implantation d’une usine à Brumath. Celle-ci est incorporée dans un volet d’aides publiques aux grandes entreprises de la part de la Région, d’un montant total 4 287 665 €. Au-delà du volet éthique concernant la minorité ouïgoure, on peut déjà s’interroger sur le pourquoi d’une telle subvention pour un acteur qui ne s’est pas encore véritablement implanté sur le territoire.

Lors de cette Commission permanente, la région se réjouit, par la voix de Lila Merabet, vice-présidente de la Région, à la thématique Compétitivité, Innovation et Numérique, de « la capacité de notre territoire à continuer à attirer les investisseurs étrangers », même en période de « crash-test pour notre économie ». La vice-présidente précise que, pour le cas précis de Huawei, « il est tout à fait remarquable d’attirer un grand groupe avec un impact à l’emploi aussi conséquent. Nous n’avons vu aucun ombrage à aborder le sujet de nos valeurs. Pour autant, pour notre compétitivité à venir, nous avons pris excessivement de retard et on ne peut pas offrir en Europe les solutions qui seront construites par Huawei ».

De son côté, Jean Rottner oppose le montant de la subvention à celui de l’investissement du géant chinois : « Cela permet de relativiser un peu les choses. » Au niveau de l’opposition, l’élu nancéien et socialiste Betrand Masson s’interroge : « Je me demande si on peut élever le pragmatisme au rang de valeur absolue. Mais la question éthique, la question morale, on ne peut pas les balayer d’un revers de main. » Lila Merabet répond finalement que l’objectif est d’être « des responsables qui amenons nos partenaires à réfléchir à ces questions et à les respecter le plus possible. » En somme, comme souvent, les prétendues « valeurs » européennes passent souvent après le pragmatisme économique et ce qu’il implique en termes de souplesse gymnique de la conception de l’éthique.

© Julien Di Giusto – Wikimedia Commons – CC BY-SA 4.0


25 février 2021 : le déontologue de l’Eurométropole de Strasbourg accusé d’avoir tenu des propos favorables à la répression des Ouïgours

Dernière pierre à tout cette affaire, qui n’est pas liée à Huawei mais qui concerne la politique strasbourgeoise et eurométropolitaine. Le jeudi 25 février, Le Point dévoilait un dossier, là encore réservé aux abonnés, sur l’influence que prend la Chine à travers des universitaires français. Surprise : au sein de ce dossier se trouve dans les premières lignes Christian Mestre, professeur de droit et doyen honoraire de la faculté, mais aussi déontologue de l’Eurométropole de Strasbourg. Lui sont prêtés, notamment par le média chinois Global Times, des propos favorables à la répression des Ouïgours, comme « les Ouïghours sont envoyés en formation ». En outre, il aurait déclaré espérer que « la France et d’autres pays européens s’inspirent des réponses données par le Xinjiang – région comptant de nombreuses minorités ethniques dont des Ouïghours, ndlr » et regretter que « la France ne contrôle pas plus la partie de sa population qui pourrait être intéressée par le djihad – les Ouïghours sont en majorité musulmans, ndlr »

L’affaire agite considérablement les milieux politiques strasbourgeois le jeudi 25 et le vendredi 26 février. Et, malgré ses explications, recueillies notamment pour Rue89 dans un article réservé aux abonnés ou par les DNA dans un autre article réservé aux abonnés, Christian Mestre a présenté sa démission en tant que déontologue de l’Eurométropole. Enfin, ces deux jours ont été très fournis en mélange de politique internationale, européenne et locale. Le jeudi 25 février, Rue89 a sorti un article, réservé aux abonnés, mettant en cause la subvention de 800 000 euros de la part de la Région envers Huawei, presque deux semaines après que celle-ci avait été votée. Un sens certain du timing. Deux jours plus tard, Rue89 publiera même, sur le même sujet, une interview du député européen et défenseur médiatique numéro 1 du droit des Ouïghours Raphaël Glucksmann.

C’est la fin de l’histoire. Pour le moment.

Alors, que retenir de toute cette affaire ? Déjà, on va avoir une usine Huawei dans le Bas-Rhin, à Brumath. Une décision qui oppose attractivité économique et dynamisme de l’emploi pour le futur, dans une période compliquée sur ces deux volets, et valeurs éthiques et morales. C’est un débat qui prend une couleur différente selon la sensibilité politique des décideurs. Ensuite, cette subvention de 800 000 euros à une entreprise, qui en 2019 a enregistré 123 milliards de dollars de chiffre d’affaires, et qui n’a pas encore posé le pied sur notre territoire alsacien, interroge quant au réel pouvoir politique que possèdera la Région vis à vis de Huawei. Enfin, toute cette affaire, le sujet des Ouïgours, de leur répression et de la reconnaissance faciale opérée par un gouvernement, montre que, bien que le sujet soit international, ses répercussions peuvent être on ne peut plus locales.

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