Dans la liste des choses parties en fumée en 2020, il y a notre liberté, nos évènements festifs et culturels, nos envies de voyages, nos projets professionnels… Et quelques tonnes d’herbe sèche et relaxante répondant au doux nom de Marie-Jeanne. Cette année bien particulière et le confinement ont eu des conséquences évidentes en matière d’addiction sur une partie des consommateurs de cannabis. L’observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) publiait il y a peu le résultat de leur dernière étude : un quart des usagers jusqu’alors hebdomadaires (27 %) et près d’un usager mensuel sur dix (8 %) est passé à un usage quotidien pendant et à l’issue du confinement. Au final, la part des fumeurs quotidiens a ainsi progressé de 11 points en France cette année, passant de 20 % à 31 %. 


Les chiffres, ça pète en intro d’un article, mais encore faut-il les interpréter correctement. Pour Georgette, addictologue à Strasbourg, la hausse de la consommation n’a en tout cas rien de très surprenant : « C’est vrai que cette période a eu un double effet : certaines personnes ont augmenté leur consommation, mais d’autres en ont profité pour arrêter, notamment pour des raisons de difficultés à s’approvisionner. Ce qui est sûr, c’est que pour se séparer d’un produit et cheminer sur le chemin de la liberté, mieux on est dans sa tête, plus c’est facile. Bien entendu, le confinement n’a pas aidé les personnes à être bien dans leur tête psychologiquement. »

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L’impact de l’enfermement

Et si c’était lui, le grand coupable de la hausse de notre consommation ? Le confinement peut vite devenir une sacrée source d’ennuis, particulièrement quand on vit seul. L’habitude de saisir son grinder en même temps que la télécommande peut – sans qu’on s’en rende réellement compte – devenir un réflexe presque mécanique. Et puis la weed à ceci d’incontestable qu’elle se marie à merveille avec le chill. Mais alors, pourquoi serions-nous davantage tentés de nous en rouler un quand on est enfermé chez nous ? Est-ce que l’isolement nous pousserait à consommer, comme pour s’évader sans avoir à quitter notre canapé ?

Le SESSTIM (Sciences économiques et sociales de la santé et traitement de l’information médicale) formule trois hypothèses pour expliquer cette augmentation de la consommation :

  • 46 % des consommateurs interrogés avaient des stocks de cannabis. Le fait d’avoir du produit à disposition chez soi peut être un facteur d’augmentation de consommation.
  • L’ennui lié au confinement. Beaucoup de consommateurs fument plus quand ils sont inactifs .
  • L’augmentation du niveau global d’anxiété en raison de la pandémie est aussi une piste à creuser.

Oui, rien de nouveau sous le soleil me direz-vous, quiconque a déjà visionné Shining le sait : l’enfermement rend fou. Mais qu’en est il des consommateurs qui fumaient déjà quotidiennement avant le confinement ?Et bien, toujours selon l’étude de l’OFDT, si les consommateurs assez réguliers ont monté d’un cran leur consommation, une importante majorité d’habitués n’a pas, quant à elle, changé ses habitudes. Globalement, plus la consommation était élevée avant le confinement, moins le comportement d’usage a varié. Ainsi, 8 consommateurs quotidiens sur 10 (82 %) et la moitié des usagers hebdomadaires ont maintenu leur niveau de consommation à l’identique. Enfin, quelques-uns tirent leur épingle du jeu en déclarant des effets positifs : 28 % d’usagers ont indiqué ne pas avoir consommé et 16 % avoir diminué leur consommation.

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Pour Julien, un Strasbourgeois de 27 ans et fumeur régulier, l’année 2020 a indéniablement marqué une hausse de sa consommation :

« Au premier confinement, je me suis exilé en Bretagne avec une consommation limitée et elle est vite partie en fumé, sans mauvais jeu de mots. On eu du mal à trouver quelque chose là-bas mais on est parvenu à se faire livrer du CBD, donc on s’est contenté de ça. Depuis mon retour à Strasbourg par contre et avec le second confinement, j’ai clairement augmenté ma consommation quotidienne. Avant, fumer me coûtait environ 200 euros par mois, depuis le second confinement je suis quasiment à 350. Le fait d’être enfermé a clairement joué, je geek aussi beaucoup et le combo bedo-console est assez facile. J’ai rencontré aucun souci pour m’approvisionner ni ressenti de hausse des prix, tous mes dealers étaient dispo en temps et en heure. Le confinement a pas mal amplifié le coté anxiogène de la fumette. Je m’allume des joints un peu machinalement, je pense que l’isolement ne fait pas forcément bon ménage avec ma conso. J’ai l’habitude d’être tout le temps dehors et de faire plein de choses, je suis barman, donc le soir je suis toujours en activité en temps normal, là je me fais un peu chier. »

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Pour d’autres comme Chloé, 28 ans, il est important de se fixer des limites :  

« Lors du premier confinement, j’étais encore en télétravail. Je me couchais à heure fixe puisque je bossais le lendemain, je fumais un joint tous les soirs après le boulot. Quand j’ai commencé ma période de chômage en septembre, j’ai essayé de garder mon rythme pour avoir des journées productives. Je ne dirais pas que le confinement a eu un impact particulier sur ma consommation en matière de régularité, j’essaie de garder mon objectif de ne pas fumer avant 18h. Par contre en terme de quantité, comme je n’ai pas d’obligation ou de choses à faire le lendemain, au lieu d’en fumer un, je vais peut-être en fumer deux ou trois. Mais cela est davantage lié au chômage qu’au confinement. Au premier confinement, c’était assez galère de se procurer du matos, le dealer chez qui j’allais était à sec assez rapidement à cause de la hausse de la demande, du coup je me suis beaucoup rabattu sur le CBD. Quant aux raisons pour lesquelles je fume, elles n’ont pas évolué, c’est simplement pour me détendre, pour m’évader le temps d’une série et m’endormir plus facilement ». 

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L’impact du confinement sur le marché du cannabis

De prime abord, on pourrait penser que le confinement a compliqué l’accès à la weed. Mais malgré les restrictions de sorties et les fermetures des frontières, les consommateurs n’ont eu aucun mal à se procurer leurs pochons. Les tarifs de la vente pratiqués au cours de ces quelques mois révèlent par ailleurs que le marché de la résine a moins résisté que celui de l’herbe. Eh oui, le prix du bon vieux shit collant a augmenté de 27 %, passant de 5,70 euros le gramme à 7,20 euros tandis que celui de l’herbe est resté stable, autour de 7 euros le gramme.

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Là encore, j’ai voulu en savoir plus, alors j’ai contacté Sven, un dealer, pour en savoir un peu plus sur la manière dont il avait vécu l’année :

« Il y a eu une augmentation considérable des prix du shit lors du premier confinement, il y avait tellement de demande pour si peu d’offre que c’était presque devenu un privilège d’avoir de la résine. Avant, on pouvait trouver du shit entre 2000 et 2500 euros le kilo, et en même pas une semaine, le prix est passé à quasiment 3000 euros le kilo. Quand des dealers en prennent parfois 20 ou 30 d’un coup, je vous laisse calculer la différence. En début d’année, c’est devenu difficile de s’approvisionner en résine : sur tous les importateurs qu’il y a habitude, il n’y en avait qu’un ou deux qui tournait et qui réussissait à approvisionner. Du coup évidemment ils ont rapidement eu le monopole du marché. Ce qui est assez incroyable, c’est que les gens voulaient absolument du shit quand c’était compliqué. C’était tellement rare que c’était presque tendance. Comme quoi, on veut toujours ce qu’on ne peut pas avoir. Pour l’approvisionnement de la weed c’était plus facile, il y a beaucoup de cultures en France qui génèrent du stock qui peuvent prendre le relai en cas de fermeture des frontières, rien que dans mon entourage je connais quatre ou cinq personnes qui cultivent. 

Il ajoute :  » Il y a eu beaucoup de nouveaux fumeurs cette année, j’ai eu des clients que je n’avais jamais vu. Personnellement, j’ai aussi augmenté ma consommation, je me levais je m’allumais un joint machinalement. Le premier confinement était clairement significatif, plein de gens se mettaient à fumer, mais ces derniers n’ont pas ralentit ou stoppé leur consommation par après, ça ne fait que croître. »

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La culture maison de plus en plus fréquente

Comme nous le confiait Sven, si le prix de la weed n’a pas augmenté par rapport au shit, c’est pour une raison plutôt évidente. Les longues journées du confinement ont en effet poussé certains fumeurs à se lancer dans la culture à domicile. La weed made in France a progressé, d’une part sous l’influence de réseaux de trafiquants bien en place, d’autre part grâce à la culture en amateur qui prend du galon. Mais l’autoculture n’a pas attendu le Covid-19 pour s’imposer. Elle répond simplement à la demande croissante des Français, champions de la consommation européenne de cannabis avec 5 millions d’usagers dans l’année et 900.000 fumeurs quotidiens. Et ces derniers délaissent de plus en plus le “shit” (la résine), au profit de la ganja qui avec le temps, s’est construit une réputation d’un produit “aux propriétés naturelles (…), voire bio”, selon une récente note de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies.

Quand il y a de la demande, il y a de l’offre. C’est pourquoi ces dernières années, on a vu fleurir un peu partout des “growshops”, magasins spécialisés dans la vente de matériel destiné à cultiver des plantes en intérieur. Le marché a ainsi quintuplé en dix ans, selon l’OFDT, pour atteindre 300 enseignes en 2016. Évidemment avec une expansion pareille, ces magasins ont commencé à attirer l’attention des autorités. Fin juin dernier, plus de 900 pieds de cannabis ont été saisis chez plus d’une centaine de particuliers dans la Marne et l’Aube. Les enquêteurs les avaient repérés en surveillant trois “growshops” où ils se fournissaient. “Il peut y avoir un dérapage assez rapide de ces cultivateurs, car le consommateur se rend vite compte qu’il peut monétiser sa production”, relève le chef adjoint de l’Office anti-stupéfiant (OFAST), Samuel Vuelta-Simon.  

Perso, je suis bien content de ne pas avoir la main verte.

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