Quand on pose le regard sur les 22 et 24 Place de la cathédrale à Strasbourg, le premier trésor que l’on aperçoit est le reflet de Notre-Dame, majestueuse dans sa dentelle de grès rose. Le jeu est cocasse ; la toiser secrètement sans la regarder de face, scruter les détails de son anatomie au travers de la vitrine impeccablement lustrée. Quelques photos plus tard et un feed Instragram bien nourri, on ne peut s’empêcher de s’approcher un peu plus, pour apercevoir les petits objets que cache jalousement la cathédrale derrière son reflet. Et comme beaucoup de Strasbourgeois, vous vous êtes sans doute souvent arrêté pour admirer les faïences, sculptures, tableaux et porcelaines des Antiquités Bastian.


© Charlie Picci-Claude

Les deux frères Frédéric et Philippe sont actuellement à la tête de l’entreprise familiale et ont eu le plaisir de fêter en 2021 les 150 ans du magasin. Nous sommes allés à leur rencontre, pour parler de la flamme qui les anime depuis six générations.


Une passion qui traverse les âges

Les Antiquités Bastian, c’est surtout et avant tout, une histoire de passion qui se transmet depuis six générations. La maison a été fondée à la fin du 19ème siècle, en 1871, en plein conflit franco-prussien par Émile Brion, un ancêtre par alliance. La boutique est une vraie caverne d’Ali Baba ; on y trouve des faïences, des ivoires et des tableaux. Dans les années 1880, le marchand d’antiquités embauche Julie Roessler qui saura se faire une place de choix dans la gestion du magasin. Voilà que le 20ème siècle voit le jour et avec lui, au début des années 1900, l’amour qui unira Julie à un jeune céramiste qui avait poussé la porte du magasin, Charles Bastian. C’est le coup de foudre, non pas à Notting Hill, mais à Strasbourg ! Les deux jeunes gens se marient rapidement et voyagent. Lors d’un séjour en Espagne, ils font l’acquisition d’une sculpture en bois représentant l’Enfant Jésus. Cette sculpture se trouve aujourd’hui encore dans la vitrine du magasin, et en est devenue en quelque sorte l’égérie.

© Charlie Picci-Claude

Charles Bastian était un homme aux multiples talents. Professeur à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg (l’actuelle HEAR), c’était surtout un artiste touche-à-tout curieux, qui aimait travailler différents supports comme l’aquarelle, la céramique ou encore la peinture à l’huile. Après son mariage avec Julie, il s’intéresse d’avantage aux antiquités. On lui doit d’ailleurs une partie de la très belle décoration actuelle du magasin. Julie meurt en 1922 et Charles se remarie quatre ans plus tard avec Anne-Marie Lotz et de leur union naîtra Jean Bastian en 1927. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la famille est obligée de fermer la boutique et de plier bagage pour fuir la ville, pourtant si chère à leur cœur. La ville est évacuée de 1940 à 1941 et Charles Bastian continue à faire quelques acquisitions, tout en prenant garde à ne pas acheter des objets issus de spoliations.

À la fin de la guerre, Charles est infirme et laisse donc une plus grande place à son fils pour faire tourner la boutique. Jean entreprend parallèlement des études d’histoire de l’Art à Strasbourg. Les apports de sa formation et son œil acéré font de lui un antiquaire reconnu pour son sens de l’observation ; il sera même sollicité lors d’expertises visant à identifier des objets issus des spoliations nazies de la Seconde Guerre mondiale. En 1950, Jean Bastian épouse Marguerite Jung. De cette union, naîtront cinq enfants dont Jacques Bastian, qui prendra la suite de son père au magasin dès 1977, et sera élu président de la Chambre Nationale des Experts Spécialisés de 1978 à 1985. C’est d’ailleurs à son arrivée en 1977, qu’est mise en place l’enseigne du magasin bien connue des Strasbourgeois.

© Charlie Picci-Claude

L’enseigne de métal qui occupe l’angle du magasin représente Notre-Dame de Strasbourg, qui est curieusement coiffée d’un bonnet phrygien rouge et entourée d’une couronne de lauriers. Cette représentation originale est un clin d’œil à un événement révolutionnaire local cocasse. En 1793, l’idée de raser la flèche de la cathédrale avait été émise car on l’accusait d’injurier l’égalité. Un serrurier strasbourgeois, Jean-Michel Sultzer, propose donc de coiffer la cathédrale d’un immense bonnet phrygien, ce qui la rendrait visible partout, et même par-delà le Rhin.

Jacques Bastian épouse ensuite Marie-Alice Miclot en 1978. Celle-ci rejoint le magasin et aide son mari dans ses recherches sur la céramique dans le cadre d’un doctorat en histoire de l’Art. Jacques soutiendra sa thèse en 1987. Le couple crée une maison d’édition, et publie Strasbourg, faïences et porcelaines, 1721-1783, un ouvrage qui recevra plusieurs récompenses. Leurs deux fils, Frédéric et Philippe, prennent la succession de cette belle aventure familiale en 2008 et 2013.

© Coline Gutter


Frédéric et Philippe, les gardiens du trésor à l’ère d’Internet

Dans le magasin, la très belle collection de faïences Hannong dont le père des deux frères est spécialiste trône sur les étalages. L’espace correspond bien à l’idée qu’on se fait de l’antiquaire passionné ; des livres, des feuilles, des photos, des notes partout. Tout un joyeux amoncellement qui traduit la passion de la recherche et les heures passées à fouiller les secrets d’un objet. Ce plaisir de la recherche, de la découverte de l’objet comme une chasse au trésor, c’est d’ailleurs l’une des choses que Philippe préfère :

« Ce qui me plaît dans ce métier d’antiquaire, c’est le fait de chiner un objet. C’est un moment passionnant, être le premier à le voir, à comprendre qu’il est intéressant. C’est quelque chose qui a demandé beaucoup de travail en amont, parce qu’on a cherché, on a discuté avec nos aînés qui nous ont expliqué pourquoi ce vase est plus intéressant qu’un autre, pourquoi celui-ci est une copie, pourquoi celui-ci un faux… Tous ces éléments sont tellement enrichissants ! […] C’est par nos connaissances, notre champ d’expertise que nous pouvons faire la différence. Un marchand d’une autre région n’aura pas la même sensibilité du marché alsacien que nous. »

© Coline Gutter

Frédéric et Philippe ont tous les deux fait des études d’histoire de l’Art. Frédéric s’est spécialisé dans l’ornementation rocaille sculptée sur bois à Strasbourg, et Philippe dans la production d’orfèvrerie strasbourgeoise au 16ème siècle et au début du 17ème : « C’est une période riche pour la ville, notamment pour l’orfèvrerie, qui est très belle à cette époque. Je me disais qu’elle méritait une recherche qui n’avait pas encore été réalisée ». Philipe m’explique par ailleurs que depuis deux ans, le magasin vieux de 150 ans aujourd’hui, a su s’adapter au monde actuel et propose un très beau catalogue de ventes en ligne :

« Internet prend de plus en plus d’importance dans nos ventes. Nous avons nos clients habituels qui sont des collectionneurs pour certains, mais nous avons aussi le billet d’Internet qui permet à des gens de repérer nos dernières entrées dans le magasin, de les consulter et peut-être de nous demander de les réserver. Nous proposons aussi des envois à l’international […] Aujourd’hui avec la crise du Covid, ce mode de vente est plus que pertinent, car nous avons moins d’affluence puisqu’il y a moins de monde en ville et également moins de touristes. Les ventes ont beaucoup ralenties et il fallait trouver des solutions. »

© Charlie Picci-Claude


Les Antiquités Bastian, une vraie caverne d’Ali Baba

La boutique est une vraie caverne aux trésors. Expert dans son domaine, Philippe est capable d’expliquer la différence entre faïence et porcelaine, entre un miroir au mercure et un miroir à l’argenture, mais également que les deux armoires massives que l’on peut voir dans le fond de la vitrine, sont des pièces de maîtrise datant du 18ème siècle,  par un compagnon menuisier strasbourgeois. « Avant la Révolution française à Strasbourg, nous étions dans un système corporatif où on ne pouvait pas exercer son métier librement. Si on voulait être notaire, boulanger ou charpentier par exemple, il fallait intégrer la corporation qui y était rattachée. Mais surtout, pour avoir droit de boutique, il fallait avoir des années d’apprentissage, des années de compagnonnage et présenter une pièce de maîtrise, un chef d’œuvre. Tout cela était très ordonné » précise Philippe.

Sur les étagères, on trouve des antiquités pour toutes les bourses ; cela va de la carte postale à 3,50 euros, des petits objets aux alentours de 20 euros et certains prix peuvent monter très haut, jusqu’à 22 000 euros pour certains meubles. Mais beaucoup de personnes sont-elles encore prêtes à débourser autant d’argent pour une seule pièce ? Philippe acquiesce : « Un acheteur a bien conscience qu’il achète un objet qui a parfois plus de 200 ans, et qui est encore là. Il sait qu’il achète un objet de qualité, qui tiendra le coup dans le temps ».

© Charlie Picci-Claude

Si les deux antiquaires pourraient être tentés de garder toutes ces merveilles pour eux, Philippe explique pourtant se satisfaire de son sort : « Moi, je pense qu’on profite des objets pendant le temps qu’ils passent au magasin. Et c’est aussi une satisfaction de savoir qu’il y aura une nouvelle étape de collectionneur lorsque que celui-ci nous quitte» . Même s’il le reconnaît, il s’attache à certains objets plus qu’à d’autres. Dernier objet en date, une toile représentant un bouquet de fleurs multicolores : « C’est un vrai feu d’artifice !» , s’extasie Philippe. Il se souvient aussi de l’histoire du meuble sur lequel la toile est appuyée : « C’est un meuble que nous avons racheté à une famille strasbourgeoise et dont nous avons appris que les grands-parents l’avaient eux-mêmes acheté à mon arrière-grand-père, Charles Bastian ! ». La boucle est bouclée.

© Charlie Picci-Claude


Une boutique qui fête ses 150 ans cette année !

Six générations de transmission de la passion du métier, ce n’est pas rien ! Et c’est pour fêter dignement l’anniversaire de ces 150 ans d’histoire et d’antiquités, que la famille a prévue des évènements exceptionnels en 2021, si la situation sanitaire le permet : « La première chose que nous avons effectuée a été de démonter l’enseigne en 2020, que nous avons faite redorer et que nous avons reposée début décembre […] C’était pour nous le premier événement pour marquer l’arrivée de 2021. Il y aura aussi, en juin prochain, une soirée organisée avec une association au cours de laquelle on vendra des petites cathédrales créées par une artiste locale, qui ont été fabriquées dans des moules par des personnes handicapées. Pour marquer le lien avec le magasin, des petits bonnets phrygiens seront aussi vendus et tous les profits seront reversés à l’association .

© Coline Gutter

En septembre et octobre prochain, les Antiquités Bastian organiseront aussi une exposition-vente au magasin au cours de laquelle les plus belles pièces acquises ces dernières années seront mises en avant : « C’est un exercice qui est nouveau pour nous, et on aimerait marquer notre anniversaire en partie par cette exposition qui donnera lieu à la publication d’un catalogue. Nous avons fait appel à Alexandre Fruh qui a travaillé pour les musées de Strasbourg et le Louvre. C’est une personne qui a un très bon goût et qui est très ouvert à notre approche d’antiquaire. » Philippe ajoute : C’est une année importante pour nous, et nous nous devons de marquer le coup pour notre famille mais, aussi pour nos clients et les Strasbourgeois, à qui nous avons envie de montrer la beauté des Arts alsaciens, français et allemands. C’est pour nous l’occasion de mettre en avant notre métier qui touche à un patrimoine que nous essayons de défendre ».

© Coline Gutter

Pour patienter jusqu’au moment de pouvoir festoyer en l’honneur de cette date exceptionnelle, n’hésitez pas à passer au magasin pour égayer votre rétine de toute cette beauté, et qui sait, peut-être adopter un des trésors qui y dort. Toute la famille est, par ailleurs, toujours très enjouée de recevoir, au magasin, des personnes qui ont un intérêt pour les antiquités afin de pouvoir échanger, discuter et prendre le temps de transmettre : « C’est une devise qui est importante pour nous : « quand la connaissance est partagée, elle se multiplie ! » C’est le seul bien qui se démultiplie à l’infini quand on le partage. C’est comme ça qu’on arrive à construire des choses très intéressantes ».

Pour devenir incollable sur les antiquités en restant sous votre couette, ou pour découvrir des objets insolites, n’hésitez pas à suivre les Antiquités Bastian sur Facebook et Instagram. Régulièrement des jeux « d’objet mystère » sont organisés, et il vous faudra deviner l’utilité de l’objet présenté. Les solutions sont parfois étonnantes et vous embarqueront pour un voyage dans le passé.


Les Antiquités Bastian

SITE INTERNET / FACEBOOK / INSTAGRAM 

ADRESSE :
22-24 Place de la Cathédrale
67000 STRASBOURG
03.88.32.45.93

HORAIRES D’OUVERTURE :
-Lundi : 14h30-19h
-Mardi au vendredi : 10h-12h et 14h30-19h
-Samedi : 10h-12h et 14h30-18h

© Charlie Picci-Claude

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