Vous aimez la musique ? Et vous aimez Strasbourg, ses artistes, ses labels et ses disquaires ? On a décidé de vous donner quelques idées d’albums à écouter sans modération, des albums dans des teintes plutôt acoustiques, qui flirtent du côté du folk, de la country ou du blues – histoire de coller avec l’ambiance cocooning de l’hiver approchant.

On commence aujourd’hui par Prokop. Ce Strasbourgeois originaire de Hull en Angleterre, sort en ce mois de novembre un premier album enregistré pendant le confinement et intitulé justement The Confinement Tapes. Ce recueil de réarrangements personnels de dix chansons folk traditionnelles est paru chez le label strasbourgeois Deaf Rock, en partenariat avec la Laiterie et ses « Mémoires-Tampons », concept né pendant le confinement en avril.

Voilà une drôle d’époque où la musique se passe sous le manteau. 11h00, un mercredi froid de novembre, j’ai rendez-vous avec Prokop devant le bar Le Local dont les rideaux sont tirés. Celui-ci a mis en place un « click and collect » des plus directs : remise en mains propres du vinyle par l’artiste ! Car oui, il est bien ici question de vinyle. Certes le support est de retour en grâce (et je m’en félicite) mais ici il prend tout son sens : l’album a en effet été enregistré sur bandes analogiques, à l’ancienne, et quel support autre le vinyle pouvait rendre grâce à ce procédé ?

De retour à l’appart’, je sors le vinyle de sa belle pochette tout en dessin (de la main de Louise Boutan), en écriture manuscrite et en aplat violet que le format vinyle sublime. Je pose le diamant sur le sillon. Et c’est parti pour un plongeon dans l’histoire de la musique…

© Florian Crouvezier / Pokaa

Difficile de ne pas être happé d’emblée par la délicatesse de l’inaugural « Dink’s song » tout en fingerpicking et voix caressante. Et pourtant, dès le second morceau, le célèbre « House of the rising sun », le son se fait plus âpre. La complainte est chantée comme elle devait l’être dans les collines des Appalaches ou dans les plaines du Delta, il y a près d’un siècle. L’album va d’ailleurs danser d’un pied à l’autre, toujours calme, mais tantôt moelleux comme un oreiller, tantôt râpeux comme de la paille de fer.

Des fantômes tutélaires planent alors dans la pièce ; Woody Guthrie évidemment, dont deux chansons, « Pastures of plenty » et « Tear the fascists down », sont ici présentes, mais aussi Leadbelly, Pete Seeger, Dave Van Ronk et d’autres bonhommes de la même trempe. On pense aussi à la paire d’albums Good as I Been to You / World Gone Wrong enregistrée par Bob Dylan au début des années 90, et peut-être plus encore à son tout premier album éponyme de 1962 qu’on oublie bien souvent sans sa discographie – un fou rire en fin d’album rappelle d’ailleurs celui, mythique, de la chanson « Bob Dylan’s 115th dream ».

Mais Prokop sait aussi sortir des sentiers battus. Je défie quiconque de me dire qu’il connaissait l’intégralité des dix titres joués ici. Pour ma part, outre « House of the rising sun » et « Pastures of plenty », je connaissais « Dark as a dungeon » grâce à la version qu’en a livré Johny Cash dans son fameux live At Folsom Prison, « Eyes on the prize » présente sur la setlist du Live in Dublin de Bruce Springsteen, ainsi que « St. James infirmary » reprise également par un autre Strasbourgeois, Ross Heselton dans son album Layer after Layer.

Les chansons déroulent petit à petit tout un imaginaire ; celui des travailleurs de la terre, mineurs ou bûcherons, des ouvriers dans les pubs, des hobos et des trains de marchandises, de l’alcool, des veillées au coin du feu et des combats collectifs. Outre la guitare acoustique, l’harmonica n’y est pas pour rien, tout comme le banjo qui court sur « Tear the fascists down », une chanson qui donne vraiment envie de chanter en chœur.

Dans l’ensemble, les arrangements sont dénudés, à fleur de peau, et restituent toute leur intensité à ces chansons interprétées sans poses, avec beaucoup de respect, mais dans un geste de réappropriation personnelle qui montre une nouvelle fois qu’elles appartiennent à tout le monde pour peu qu’on veuille bien s’y intéresser. L’aspect live (l’album a été enregistré dans le garage de ses beaux-parents) renforce cette impression.

En ce sens, The Confinement Tapes prolonge le travail d’Alan Lomax, mais pour la génération d’aujourd’hui, prouvant que les folk songs traditionnelles sont toujours vivantes et ont toujours quelque chose à nous dire, qu’elles résonnent par exemple encore avec les luttes qui parsèment ce début de XXIe siècle, les violences sociales et raciales notamment.

« L’idée était aussi de jouer ces chansons parce que c’est d’elles, et notamment des sessions des pubs de Hull, que vient ma musique. »

La démarche de sortir en guise de premier album un album de reprises de chansons traditionnelles peut paraître étonnant. On pourra dire que c’est en partie dû au hasard du confinement pendant lequel lui est venue l’idée d’enregistrer une chanson traditionnelle par jour, comme un défi. Mais n’est-ce pas au final le meilleur moyen d’annoncer la musique à venir en s’ancrant d’abord dans un lignage ? On attend en tout cas avec impatience la sortie de compositions personnelles – il se dit que ce sera un triple album et qu’il cela s’appellera Love letters from across the Street

Prokop est désormais bien ancré à Strasbourg. Il loue d’ailleurs tout ce qui est ici utile à un chanteur folk, du luthier Philippe Vozelle de Lutherie Service à la scène (et aux bières) du bar le Local, en passant par les studios Mascaron, la plateforme en ligne de financement collaboratif Omar et le label Deaf Rock. Nul doute que vous finirez donc par le voir sur une scène du coin en 2021, histoire de souhaiter encore une longue vie au folk…

Pour terminer, je lui ai d’ailleurs demandé ce que représentait pour lui la musique folk et surtout quel sens ça a d’en jouer aujourd’hui alors qu’elle est loin des modes et des radios grand public ? :

« La musique folk est loin des modes et des radios grand public ? C’est encore à prouver, ça dépend de la définition qu’on a du folk ! La musique folk rassemble. Elle lie les gens entre eux, à leur histoire et à leurs ancêtres. Ce n’est pas une forme de musique, c’est la musique du discours et des gens, d’où le nom ; on dirait Volk en Alsace. On en a particulièrement besoin ces temps-ci, à une période où nous sommes tous en manque de lien humain il me semble. C’est un genre qui n’est peut-être pas vraiment à la mode mais c’est aussi parce qu’il ne passe jamais de mode. Étant la musique des gens, le folk cristallise un état de fait et est s’en trouve donc toujours actuel. C’est James Bond : toujours la même histoire sous un jour différent. Le folk est par nature contemporain, c’est ce qui est magnifique. Il inscrit les gens dans le temps et leur permet de le dépasser. Les chansons écrites il y a cent ans ont toujours une raison d’être. Quand Doc Watson chante « How can there be a story that has no end ? ‘Cause when I say I love you it has no end », cela résonne chez tout le monde et tout le temps. Folk music has no end, c’est ce que je pense et ce que j’ai voulu montrer avec les Confinement Tapes. »

De Hull, ville dont sa chanson « The leaving of Hull » rend hommage, je ne connaissais qu’un nom, celui du fameux groupe local The Housemartins. Je peux désormais ajouter celui de Prokop. J’espère que vous en ferez autant.

Prokop, The Confinement Tapes, Deaf Rock/Pegase, 2020

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