À l’occasion du festival des Bibliothèques Idéales, les auteurs Thierry Goguel d’Allondans et Michaël Choffat présentait ce jeudi 10 septembre le fruit de deux ans de travail : un épais dictionnaire de la littérature gay. “Une bibliothèque gay idéale” recense des auteurs et des ouvrages datant de 2000 ans avant JC. jusqu’à nos jours. On en a profité pour en savoir un peu plus sur ce travail titanesque, qui constituera certainement une solide Bible de la littérature gay pour de nombreux lecteurs. 

Pourquoi était-ce nécessaire selon vous de constituer ce dictionnaire ? 

Thierry Goguel d’Allondans : D’abord pour une raison très simple, c’est qu’un tel ouvrage n’existait pas. Il y a des personnes qui ont recensé quelques auteurs, et parfois très bien, mais pas tous. Donc on voulait avoir quelque chose d’assez complet depuis 2000 ans avant JC. jusqu’à nos jours. Et on s’est rendu compte qu’il y avait une demande. À la fois de la part d’un lectorat gay, parce qu’on ne sait pas trop comment les trouver [ndlr. les ouvrages] et même parfois il y a dans les librairies des rayons spécialisés, mais dans ces rayons spécialisés il n’y a pas tout, ou bien c’est parfois trop spécialisé. On n’a pas les grands auteurs comme Proust, Genet ou d’autres. Donc on voulait un petit peu décloisonner la question.

© Caroline Alonso / Pokaa

Sur quels critères vous êtes-vous basés pour sélectionner les ouvrages ?

Michaël Choffat : Dans notre sélection, l’auteur ne devait pas forcément être gay, ça pouvait être des hétéros, des femmes parfois, mais il fallait en tout cas que le thème principal ou que le personnage principal soit gay. Si c’était quelque chose d’un peu plus dilué, on ne l’a pas retenu ne serait-ce que parce que l’ouvrage fait déjà plus de 1000 pages, donc vous vous rendez bien compte que ça aurait donné encore quelque chose de plus énorme. Après, on n’a pas eu de critères de genres, puisqu’on a choisi des romans policiers, du théâtre, de la poésie, de la bande dessinée, ou des essais.

Le dictionnaire aborde-t-il uniquement les amours masculines ? Pourquoi ?

T.G.D. : Oui. On a d’ailleurs été un peu taclés par des ami(e)s qui nous ont dit : « pourquoi vous n’avez pas fait les amours féminines ? ». Tout simplement parce que ça aurait été un 2e tome ! Mais je pense vraiment que cela reste à faire. Ce qu’on a un petit peu évoqué quand même, parce que c’est parfois mêlé de manière un peu subtile, ce sont les questions liées à l’identité de genre par exemple. On a un peu débordé de la question.

M.C. : Oui il y a eu quelques livres recensés qui traitent plutôt de la transidentité. Ce sont des livres qu’on a voulu garder parce que c’était plutôt bien écrit, qu’ils étaient plutôt porteurs d’un message positif et on trouvait que c’était important d’en mettre quelques-uns. On a fait une petite exception

Votre ouvrage mentionne notamment des premiers écrits abordant la thématique gay dès 2000 avant JC. Quel est le tout premier que vous avez trouvé et comment avez-vous mené vos recherches concernant ce document ?

T.G.D. : On a utilisé des travaux d’historiens. Il y en beaucoup qui datent de cette période-là, mais disons que le plus connu datant de 2000 ans avant JC., c’est les poésies d’amour entre Gilgamesh et Enkidu. Ils font parti du patrimoine mondial et ils sont régulièrement réédités.

Gilgamesh et Enkidu © Ancient Page

Pourquoi avoir souhaité proposer un spectre temporel aussi large ?

M.C. : C’est une question d’exhaustivité mais aussi pour montrer la palette de textes et l’évolution des mœurs et des sociétés de 2000 avant JC. jusqu’à maintenant. La littérature est aussi un reflet de la société, donc c’est toute l’évolution des mœurs et de l’homophobie, même du fait que le mot homosexualité ait été créé alors qu’avant ce n’était pas le cas. C’était vraiment pour donner la palette la plus large, à la fois en temps et en genre.

T.G.D. : Et en même temps on se disait entre nous que finalement ce qui était important c’était de recenser de 2000 avant JC. jusqu’au début du XXIe siècle parce qu’après, [ndlr. les auteurs ont arrêté leur veille bibliographique fin 2019] on s’est dit que c’était peut être plus la peine parce que quelque chose avait évolué. Aujourd’hui, pour le dire avec un brin d’humour, si on veut réussir une bonne émission à la télé, il faut qu’il y ait un gay dedans. Du coup, la présence gay ou la présence d’amours masculines fait partie presque du quotidien culturel.

À qui se destine le dictionnaire ?

T.G.D. : Bien sûr à un lectorat gay et jeune, mais c’est clair que pour qu’un jeune de 12/13ans arrive jusqu’au dictionnaire, il faudra qu’il y soit un peu aidé. Donc on espère, et c’est pour ça qu’on a écrit au Ministre de l’Éducation nationale [ndlr. les auteurs ont écrit à plusieurs ministres dont Jean-Michel Blanquer], que toutes les bibliothèques scolaires, les médiathèques, et les enseignants y auront accès, parce que c’est eux qui pourront indiquer aux collégiens. Je ne pense pas qu’un collégien va aller spontanément vers un dictionnaire… Quoi que !

M.C. : Ça peut aussi intéresser des chercheurs ou tout simplement des gens qui aiment la littérature parce que c’est quand même aussi une déclaration d’amour à la littérature. Ici, ciblée avec une thématique, mais c’est aussi ça. On peut tout à fait être hétéro et vouloir feuilleter le dictionnaire et trouver des choses tout à fait intéressantes.

Est-ce que vous avez l’impression que les ouvrages que vous citez dans ce dictionnaire bénéficient de moins de visibilité dans les médias, les écoles, les universités et les bibliothèques ?

T.G.D. : Il y a évidemment des grands auteurs, Gilles, Proust, sont dans les bibliothèques, mais ils ne sont pas toujours identifiés. Et puis peut-être qu’il y a effectivement des auteurs comme l’auteur fétiche de Michaël, Navarre (Yves) qui a quand même eu le prix Goncourt, il a une plume qui mériterait d’être encore dans le Lagarde et Michard. Moi quand j’étais au lycée, j’ai fait Latin et un jour alors qu’on traduisait Virgile, le professeur de Latin nous dit “On s’était arrêtés à la page 16, on passe à la page 24. » Mais pourquoi ? Il s’agissait évidemment des orgies et des amours.

M.C. : Après, l’un des objectifs c’est de faire connaître aussi des auteurs qui sont moins connus. Yves Navarre, parce que j’y tiens, mais d’autres aussi y compris qui ont écrit des romans pour adolescents, mais qui mériteraient d’être dans les bibliothèques de collèges, de lycées. Et on espère que certains le seront parce que ça peut apporter un certain nombre de réponses aux questionnements que les jeunes gays peuvent se poser. Et la littérature est une ressource et dans un pays des droits de l’Homme et qui a connu quand même beaucoup d’écrivains célèbres, donc ce serait bien de dire que la littérature a toute sa place dans notre société, qu’il n’y a pas que la société de l’image, mais aussi la société du texte. Et que les mots ont leur importance, je crois que c’est aussi ça le message.


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