Dans le cadre du festival des Bibliothèques Idéales, une table ronde féministe s’est tenue ce jeudi 10 septembre réunissant les historiennes Florence Rochefort et Bibia Pavard, autrices de Ne nous libérez pas, on s’en charge, ainsi que Lauren Bastide, journaliste et animatrice du podcast La Poudre et autrice de Présentes. L’occasion d’interroger ces féministes engagées sur l’actualité strasbourgeoise de ces derniers mois, plus particulièrement au sujet des violences sexistes dans la rue et la place des femmes en ville.

Cet été de nombreux cas de violences ont été médiatisés à Strasbourg, encore très récemment, le 26 août dernier deux jeunes femmes se sont faites agresser par un jeune homme après avoir refusé ses avances. Selon vous comment se caractérise la présence des femmes dans la rue ?

Bibia Pavard : Nous notre approche dans notre ouvrage, est historique, et ce qui est intéressant, c’est qu’on voit que cette question de la place des femmes dans l’espace public c’est une question qui est récurrente dans l’histoire des féminismes et que déjà au 19e siècle, au moment révolutionnaire, à la Belle Époque, le fait de prendre la parole en public, c’est déjà scandaleux, c’est déjà une transgression. Les féministes font ce pas de se réapproprier cet espace public qui est un espace consacré aux hommes, dans l’idée que l’espace privé revient aux femmes. Dans les années 1970, il y a aussi cette idée de lutter contre ce qui est appelé à ce moment-là « les petits viols ordinaires et les agressions sexuelles » permanentes des femmes dans l’espace public. Et aujourd’hui on a un renouveau, qui prend des formes différentes ; des manifestations, des collages et une volonté d’exprimer la libre disposition de son corps aussi par cette possibilité d’avoir accès à un espace public de façon égalitaire.


Dès les premières lignes de votre livre Présentes, vous faites écho à la place des femmes dans la rue : « Être visibles. Marcher dans la rue sans peur. Exprimer haut et fort nos opinions. C’est ce que la société interdit aux femmes. » Selon-vous, comment se caractérise la place des femmes dans la rue ? 

Lauren Bastide : Dans mon livre, je m’appuie beaucoup sur le travail de deux chercheuses qui s’appellent Chris Blache et Pascale Lapalud qui ont fondé Genre et Ville. C’est qu’en fait on a tendance a beaucoup valoriser les discours qui alertent sur les dangers de la rue. On présente souvent aux femmes la rue comme un lieu où on se fait agresser, potentiellement violer. Ce qui peut arriver et ce qui est le cas. Mais, premièrement les femmes sont plus en danger dans l’espace privé que dans la rue car le viol et les violences conjugales se produisent dans la sphère privée. Et deuxièmement, en injectant en permanence cette peur, on en fait un outil de communication, y compris institutionnel. Par exemple l’une de premières actions du gouvernement Macron a été cette loi contre le harcèlement de rue, comme si ça semblait être une urgence pour sauver les femmes d’on ne sait quel danger, et bien là, on instigue une espèce de peur diffuse dans la pensée des femmes y compris des très jeunes femmes en leur disant que la rue ce n’est pas pour elles et que ce n’est pas un lieu où elles sont supposées être. Quand on traverse la rue pour rentrer chez soi, il faut se dépêcher, il faut s’habiller d’une façon particulière pour éviter les agressions et ça ce sont des outils de contrôle social. Et en fait, tout le problème de ces outils de communication là, c’est qu’au lieu de dire aux femmes d’essayer de s’adapter à la ville pour en éviter les dangers, on devrait plutôt adapter la ville aux femmes. Et il y a vraiment beaucoup de recherches qui ont été faites notamment par des urbanistes féministes, qui démontre qu’on peut avec quelques gestes très simple, notamment l’élargissement des trottoirs qui est une mesure qui est souvent perçue comme un peu risible quand on en parle qui est en fait très concrète, on peut permettre aux femmes de se sentir mieux dans l’environnement urbain et de se sentir à leur place. Donc on pourrait déjà commencer par faire ça.

© Loue.D.


Est-ce que vous avez l’impression qu’il y a une augmentation des violences sexistes ces dernières années dans la rue ou bien est-ce simplement un effet lié à la libération de la parole ? 

Florence Rochefort : Peut-être que ça dépend de certains quartiers, de certaines villes de certains endroits, il n’y a sans doute pas une réponse complètement homogène. Ce qui est sûr, c’est qu’on en parle plus et qu’on n’aura pas la réponse absolue à cette question. Mais c’est sans doute le fait qu’on en parle plus et qu’on le dénonce plus, qu’on ne le supporte pas et qu’on intègre moins l’idée qu’on ne sort pas, donc les filles de nos jours prennent aussi plus de risques. Donc peut-être qu’il y a plus d’agressions parce qu’elles-mêmes, prennent plus de risques et il y a aussi plus de plaintes parce qu’on ne le supporte plus, alors qu’auparavant on le gardait pour soi. C’est peut-être ces deux phénomènes concomitants.

B.P. : Et puis les études qui mesurent les violences se sont développées depuis les années 1900/1990 donc maintenant on a des chiffres. Par exemple une étude récente a montré que 100% des femmes avaient déclaré avoir subi des agressions dans les transports public parisiens. Donc on a aussi maintenant un outil pour lutter contre ces violences qui passent par les chiffres et qui passe aussi par un terme qui a réussi à s’imposer et qui est assez récent : le harcèlement de rue qui s’est installé en France dans les années 2010, pas avant.

L.B. : Malheureusement je n’ai pas les données de la délinquance dans la rue. Mais j’aurais tendance à penser que, évidemment, plus on parle, plus on voit ces violences et c’est clair qu’il y a un mouvement ces dernières années de libération de la parole des femmes sur les violences qu’elles subissent. Il y a des jeunes femmes qui ont 20 ans, qui prennent la parole sur les réseaux sociaux pour dénoncer des violence subies, que je trouve d’un courage et d’une détermination vraiment admirable. Donc oui, la parole se libère, après encore une fois, je trouve que les médias, même si évidemment c’est très important de parler de ces agressions et je suis rassurée de cette mobilisation pour les dénoncer, c’est fondamental. Mais je trouve que les médias sont toujours plus prompts à vouloir raconter ces faits-divers pour donner l’impression que voilà, la France “s’ensauvage” plutôt qu’à parler par exemple des violences conjugales qui sont une réalité concrète. C’est 149 femmes qui sont mortes sous les coups de leur conjoint ou leur ex-conjoint en 2019. Donc moi j’aimerais que les sujets féministes et les violences faites aux femmes ne sortent pas du chapeau qu’à l’occasion d’un fait-divers atroce, mais qu’on en fasse vraiment un sujet de fond et que la prise de conscience soit beaucoup plus systémique.


En parler et libérer la parole c’est une chose, mais comment agir ? Quels moyens efficaces pouvons-nous mettre en place pour lutter contre les violences et le sexisme dans la rue ? 

B.P. : Il y a plusieurs choses, déjà, il y a eu un changement législatif, une loi qui pose le délit d’outrage sexiste, donc il y a pas mal de choses qui bougent après ce qu’il faut, c’est travailler sur les comportements. Et là, ça ne se fera, d’un point de vue d’historienne, que dans un temps un peu plus long.

F.R. : Et puis peut-être qu’il faut pousser en amont, c’est-à-dire faire de la prévention. Ça fait longtemps que les politiques et les militantes féministes ont mis ça sur la table, avec aussi l’Éducation populaire, mais c’est plus que jamais indispensable parce qu’en fait, il faut refaire à chaque fois des programmes il faut retrouver de l’argent pour conscientiser et il faut absolument associer les garçons à cette prise de conscience parce qu’eux-mêmes sont victimes de cette violence de rue. Ce n’est pas le même type de violence, mais c’est aussi une violence dont ils subissent le virilisme exacerbé. Je pense qu’il y a vraiment un travail à faire sur le respect, le respect de l’autre et inclure les concernés dedans, pas seulement comme harceleur.

© Loue D., membre du collectif Collages féministes Strasbourg


Suite à cette libération de la parole la création de plusieurs groupes sur les violences sexistes à Strasbourg le groupe « Témoignages & soutien violences sexistes de rue » sur lequel des femmes partagent leur témoignage. Ceux-ci sont répertoriés par les administrateurs et ajoutés sur une carte interactive contenant les lieux et les descriptions des auteurs de violences. Qu’est ce que vous pensez de ce genre d’initiatives citoyennes est-ce que ça peut être un moyen de faire avancer les choses ? 

L.B. : Ça me fait penser au travail d’Anaïs Bourdet dont je parle dans mon livre qui a créé le site Paye ta Shnek, qu’elle a commencé à faire dès 2012, bien avant #MeToo, en créant un espace où les femmes peuvent témoigner du harcèlement de rue qu’elles avaient subi. Je trouve que c’est une démarche qui est très proche huit ans plus tard. Ce que ça démontre, c’est que ces espaces-là, c’est encore aux femmes de se les créer, c’est ça aussi qui est terrifiant. Ça fait bientôt dix ans qu’on alerte sur le harcèlement de rue et vraisemblablement rien n’a été fait par les services publics pour permettre aux femmes de témoigner sereinement, de s’organiser. Je trouve que c’est une initiative très intéressante et je félicite les femmes qui se sont mises en action et en réseau pour partager ces informations qui sont importantes, mais je déplore qu’encore une fois que ça incombe aux femmes d’organiser leur propre défense et leur propre résistance.


À l’avenir, vous pensez que les solutions devront venir de la mobilisation citoyenne ou bien des pouvoirs publics ?

L.B : Je pense qu’il faut vraiment de tout. Le féminisme dans la société avancera parce qu’il y aura des manifs, parce qu’il y aura des personnes dans les instances gouvernementales qui auront pris conscience de ces questions, parce qu’il y aura aussi des avocates, des professeures, des journalistes qui porteront ces questions un peu partout dans l’espace public. Je pense vraiment que pour que nos luttes féministes se dressent, ça doit venir de partout. Et quand toutes ces énergies se rencontreront, peut-être qu’on pourra assister à un changement.

© Loue .D, membre du collectif collages féministes strasbourg
© Loue D.


À Strasbourg comme dans d’autres villes, un collectif (Collages féministes Strasbourg) s’applique à coller des slogans politiques sur les murs de la ville. Est-ce selon vous un bon moyen pour interpeller l’opinion publique ?

L.B. : Ah oui, moi je suis béate d’admiration pour les colleuses féministes. C’est très important. Je suis très admirative de l’action de ces colleuses féministes parce que déjà le simple geste de sortir dans la rue, la nuit, de faire un geste illégal, c’est déjà une réappropriation très forte de l’espace public. Et de lutter contre cette peur, c’est cette idée de dire “la rue est à nous aussi”, “nous aussi on a le droit, la nuit, d’aller faire quelque chose qui est puni par la loi et qui est politique”. La deuxième chose que je trouve admirable c’est cette auto-organisation. Il y a eu un collectif qui est apparu à Paris il y a peut-être un an ou plus, et ce geste a été imité. Pleins de femmes se le sont réapproprié en France et dans le monde et je trouve ça magnifique d’arriver à voir émerger un geste féministe sans qu’il y ait d’organisation pyramidale, hiérachique. Et il y a une grande liberté, n’importe qui demain peut, avec des feuilles A4, un feutre noir et un peu de colle, s’improviser colleuse. Et puis enfin évidemment, mettre ces slogans à la vue de tout le monde, je trouve que c’est une façon très forte de compenser l’effacement et la silenciation des femmes, dans les médias, dans l’espace public en général, donc je trouve ça magnifique.


La page Facebook Collages féministes Strasbourg
Le groupe Témoignages & soutien violences sexistes de rue – Strasbourg
La page Facebook de l’association Ru’elles Strasbourg

1 commentaire

  1. « Bibia Pavard », voilà qui me replonge dans mes années de classe prépa au Lycée Saint-Sernin de Toulouse… Excellent interview, très intéressant! Merci.

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