Tout le monde a déjà lu, vu ou ne serait-ce qu’entendu parler de la série Game of Thrones (Le Trône de fer en VF). Son scénario retors, ses batailles épiques, sa violence jubilatoire et ses intrigues à la mords-moi-le-nœud. Bien, bien, bien. Maintenant blasphémons un peu : le monde de Games of Thrones est-il vraiment si dingue et novateur que ça ? L’écrivain George R. R. Martin, qui est à l’initiative de la série romanesque adaptée à l’écran, a-t-il vraiment une imagination sans borne et un sens de la cruauté si décapant qu’on veut bien le dire ? Il suffit pourtant de tourner les pages du grand livre de l’Histoire de l’Alsace pour s’apercevoir qu’en matière d’événements qui déboîtent et d’intrigues ubuesques, notre région n’a décidément rien à envier au pays de Westeros. Pour vous le prouver, on vous embarque pour une série de l’été aussi sanglante qu’apprenante (car on a bien écouté les conseils du ministre de l’Éducation) ! [attention risque de spoilers]

Aujourd’hui : épisode 2/8 : quand la Foi nouvelle supplanta les Anciens Dieux

La religion est très présente dans Game of Thrones. Pour schématiser : le monde de Westeros est divisé entre les adeptes de la foi des Sept, en gros les « civilisés » et ceux, les païens réfractaires, qui vénèrent encore et toujours les Anciens Dieux de la Forêt, liés à la terre, aux arbres et aux pierres. Cette articulation est tout à fait prégnante dans l’histoire alsacienne. Pour s’en rendre compte, il suffit de revenir à nouveau à l’époque de l’annexion de la région à l’Empire romain. Les Romains, comme tout bon vainqueur, ont trimballé avec eux leurs croyances et leur panthéon : Jupiter, Vénus, et tout le toutim.

Les 7 dieux: le Ferrant, l’Aïeule, la Jouvencelle, le Guerrier, la Mère, le Père et l’Etranger (source: gameofthrones.fandom.com)
stèle de Vosegus ( © Daniel Georges)

Mais ce cortège n’a pas purement et simplement fait disparaître les anciens dieux gaulois. Ainsi, au Ier siècle, on continue d’élever des monuments en l’honneur de divinités gauloises, comme à Langelsoultzbach où ont été retrouvées plusieurs stèles gallo-romaines. Sur l’une d’elles, on distingue Vosegus, dieu forestier et chasseur, protecteur du massif vosgien. Mais le plus étonnant c’est que les stèles de Vosegus côtoient des stèles de Mercure. Qu’est-ce à dire ? Eh bien qu’il y a eu toute une période de cohabitation avant que les anciens dieux soient petit à petit assimilés aux nouveaux dans une fusion permise par le polythéisme des deux cultures.

Autel au dieu Loucetios (source: www.musees.strasbourg.eu)

On voit par exemple sur un autel gallo-romain découvert à Strasbourg le dieu gaulois Loucetios être assimilé au Mars romain. Ils se confondent purement et simplement. De la même façon, Teutatès, le père du peuple gaulois qui était vénéré depuis longtemps au Donon est devenu progressivement le Mercure romain pour lequel on construisit certes un nouveau temple, mais sur le même lieu sacré. Comme dans GOT, en Alsace, deux religions ont donc coexisté sur une même aire géographique.

Bon, évidemment, après la cohabitation puis l’assimilation a fini par arriver le temps de la domination totale de la religion romaine. À Strasbourg, cette implantation croissante est symbolisée par le culte de plus en plus important rendu au dieu Mithra, en témoigne le sanctuaire de Koenigshoffen. Mithra n’est pas un dieu très connu de nos jours. Il a été importé des confins orientaux de l’Empire jusqu’en Alsace au IIe siècle. C’était un culte plutôt secret, pratiqué le plus souvent par des soldats, ce qui explique sa dispersion géographique. Pas étonnant donc de le retrouver à Strasbourg quand on sait que c’était avant tout un camp militaire. Est conservé du sanctuaire de Koenigshoffen un relief de 4m de long, un des plus grands du monde romain connus aujourd’hui. Il existe aussi deux autres sanctuaires dédiés à Mithra en Alsace, à Mackwiller et à Biesheim.

Lieu de culte dédié à Mithra (source: www.musees.strasbourg.eu)

Mais tout ce beau monde va être balayé par l’arrivée d’un nouveau Dieu, unique cette fois, sorte de Maître de la Lumière qui lui aussi fait son petit effet quand il est évoqué dans la série. En effet, conjointement au délitement de l’Empire romain dans la région va se déployer un monothéisme : le christianisme. D’abord minoritaire sous la domination des Alamans, le christianisme va être légitimité par la conversion du roi des Francs, Clovis, en 496. À cette époque, la région venait tout juste d’être annexée au royaume franc. De quoi laisser le champ libre à la puissance de ce « Maître de la Lumière », à la parole de son prophète crucifié et à ses apôtres dont l’action rappelle elle aussi « l’évangélisation » prônée par la prêtresse Mélisandre dans GOT…

[À noter qu’on peut voir au musée archéologique de Strasbourg, l’autel de Mars-Loucetios ainsi que les restes du mithraeum de Koenigshoffen et sa reconstitution polychrome. Le bas-relief de Vosegus se trouve quant à lui au musée de Langensoultzbach.]


Bibliographie pour la série en entier :
JORDAN Benoît, Histoire de Strasbourg, éditions Jean-Paul Gisserot, 2006
MEYER Philippe, Histoire de l’Alsace, Perrin, 2008
KAEPPELIN Rodolphe, Histoire de l’Alsace, La Geste, 2019
WAAG François, Histoire d’Alsace ; le point de vue alsacien, Oran embanner, 2012
KREMPPER Michel, Dictionnaire des légendes d’Alsace, Mulhousienne d’édition, 2018
LAZZARINI Nicole & ROCHUT Jean-Noël, Légendes et contes d’Alsace, éditions Ouest-France, 2018
MECHIN Christophe, Petit dictionnaire des légendes d’Alsace, Oriande éditions, 2004
FISCHER Marie-Thérèse & DIVERS, Cette histoire qui a fait l’Alsace (les 8 premiers tomes), éditions du Signe, 2009-2011
Le site des musées de Strasbourg
https://gameofthrones.fandom.com/
https://www.lagardedenuit.com/
+ Articles parus dans divers magasines (comme Géo Magazine) ou encore reportages télévisés, notamment de France télévision.

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